‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 44 sur 187 · LA MESSE « AD SANCTAM C/ECILIAM · texte numérisé non relu

LA MESSE « AD SANCTAM C/ECILIAM

plus grande partie du propre était maintenue. L'audience finit. On ne devait plus se revoir sur terre. « Vous ne sauriez croire, écrivait à celte même époque dom Guéranger, le bonheur que l'on éprouve à n'être pas cardinal. Rompre avec ce qui a été toute ma vie, accepter l'exil, un exil d'étiquette, de labeur incessant, jusqu'à la fin de mon existence : je crois que j'en serais mort d'ennui. Dieu sait bien ce qu'il fait, et notre saint père le pape aussi. Ah! que j'aime cet excellent Pie IX; mais je l'aime mieux de loin que de près. »

Une des faveurs sollicitées par lui et accordées par Pie IX avait été de célébrer la sainte messe au cimetière de Calixte, au lieu même où sainte Cécile avait reposé durant plusieurs siècles jusqu'à la découverte de son corps par saint Pascal Ier. Quelques jours furent remplis par la préparation de cette fête intime : l'abbé de Solesmes y mettait toute sa piété, tout son cœur. Il avait fait choix du 26 avril, fête semi-double, afin de pouvoir célébrer la messe votive de sainte Cécile dans ce sanctuaire où elle avait dormi si longtemps. L'autel avait été improvisé avec des plaques de marbre qui avaient autrefois fermé les loculi du cimetière de Calixte : il s'élevait au pied de l'image de sainte Cécile et d'Urbain.

Le cubiculum était jonché de fleurs et de feuillages. M. de Rossi et son frère étaient présents. Plusieurs dames anglaises d'une grande piété animaient cette scène que complétait la présence des excavateurs, appuyés sur leurs outils et rappelant les anciens fossores. L'intérieur de l'arcade où avait reposé le sarcophage était garni d'une couche de pétales de roses sur laquelle posaient de petites lampes en cristal. Assisté d'amis dévoués, le prêtre offrit le sacrifice. Le divin poisson descendit sous ces voûtes déchirées, en présence de ces fresques grossières, comme aux jours de Zéphyrin et de Calixte où il venait fortifier ses martyrs. On sentait que l'influence de Cécile remplissait encore ce réduit, et la salle voisine tout imprégnée de la mémoire de Sixte et des autres pontifes martyrs y mêlait ses majestueux souvenirs. Après le sacrifice, le prêtre français recueillit avec respect les pétales de roses qui avaient rempli l'arcature sous laquelle reposa Cécile et plus d'une fois elles ont témoigné du pouvoir et de la vigilance maternelle qu'exerce encore, au sein de l'éternelle vie, celle qui illustra pour jamais ces lieux sacrés (1).

La messe ad sandam Cœciliam fut une des joies les plus vives du dernier séjour à Rome. Le retour était prochain; le succès avait couronné l'effort et la prière : le monastère de Ligugé était érigé apostoliquement; le décret relatif au propre, sur le point d'être expédié : daté du 24 avril, il lui fut remis le 9 mai. Si les éloges décernés à l'ensemble de son œuvre avaient été capables de consoler dom Guéranger du sacrifice qu'il avait dû consentir, rien n'eût manqué à sa joie; car en mente temps qu'il applau-

(1) D. Guéranger, Sainte Cécile et la société romaine aux deux premiers siècles de VEglise (1874), chap. xxiv, p. 565-566.

dissait au travail de l'abbé de Solesmes, le cardinal Patrizzi louait justement la déférence spontanée et filiale qu'il avait mise à n'insister pas. Le décret de 1856 n'accorda qu'une forte moitié des offices demandés; le reste, encore qu'emprunté aux sacramentaires de saint Léon et de saint Gélase, ne trouva pas grâce sur l'heure; mais des décrets ultérieurs rendus en 1881 et 1884 donnèrent à la congrégation et à l'ordre bénédictin tout entier la plus grande partie des offices qui avaient momentanément succombé.

Le 18 mai, dom Guéranger faisait à Rome ses adieux. Il en était sorti déjà lorsque fut publiée en Italie et en France une note rédigée par l'ordre de Pie IX et qui fit évanouir les inquiétudes des uns, les espérances des autres, au sujet de la réforme du bréviaire romain.

Le saint père, disait la note, désirant examiner quelques études faites par ordre du grand pontife Benoît XIV, vers le milieu du siècle passé, au sujet du bréviaire romain, avait nommé une commission d'ecclésiastiques versés dans la matière et leur avait ordonné de s'en occuper. Examen fait, et le rapport ayant été entendu, le saint père a suivi l'exemple de son prédécesseur en ordonnant que les écrits en question seraient replacés dans la bibliothèque (Corsiniana) d'où ils avaient été extraits, et que tout examen ultérieur du bréviaire romain serait désormais abandonné (1).

Dom Guéranger revit Gênes, Marseille, Dijon, et s'arrêta quelques jours à Ligugé. Le monastère de Saint-Martin avait recueilli les moines sortis de Notre-Dame d'Acey et comprenait maintenant neuf religieux de chœur et six frères convers. Dom Pitra avait en route rejoint son abbé qui se remettait de ses fatigues de Rome et du malaise de la mer. La réunion fut douce, animée; on avait tant de choses à se dire! L'évêque de Poitiers était retenu au loin par ses tournées pastorales. Dom Guéranger se rendit de Ligugé à Poitiers, où il se consola, dans une longue lettre à l'évêque, de l'ennui de ne l'avoir pas rencontré. H rentra à Solesmes le 2 juin 1856.

Une ère nouvelle semblait poindre pour l'abbaye. Sans doute les douleurs n'avaient pas pris fin; les anxiétés et les détresses ne manquaient pas. L'épineuse question soulevée par la dissolution de Notre-Dame d'Acey mettait l'abbé de Solesmes aux prises avec l'obstination personnelle des uns et l'inintelligence des autres. Mais si la souffrance qui peutêtre était la vocation spéciale de dom Guéranger et de sa maison ne devait jamais être absente de sa vie, du moins elle relâchait un peu sa dure étreinte. Après les assauts violents qui avaient éprouvé la vigueur intacte de sa jeunesse, aujourd'hui, à mesure que les années mûrissaient son âme, Dieu mêlait des espoirs et des joies à l'adversité persévérante.

(1) Journal officiel de Rome, 9 juin 1856. (L'Univers, 16 juin 1856.)

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