LE CATHOLICISME LIBÉRAL
le Correspondant, « revue périodique fondée sous la Restauration et qui avait prolongé une existence tantôt plus pâle, tantôt plus brillante, mais toujours dévouée à l'alliance de la foi et de la liberté (1) », dit M. de Falloux lui-même. Dans la pensée de ceux qui lui infusaient un sang nouveau, le Correspondant était appelé à soutenir avec plus de vigueur et plus d'éclat une lutte dont l'Ami de la religion et son directeur M. Sisson, malgré l'appui de l'évêque d'Orléans et une bonne volonté très évidente, ne pouvaient seuls porter le poids. Le parti nouveau possédait d'ailleurs la faveur de l'Académie; il avait l'oreille de la haute société, il donnait le ton dans les salons aristocratiques où s'était réfugiée cette opposition à la fois hautaine et discrète qui imite la supériorité de l'esprit et qui, partout mais singulièrement en France, flatte notre goût toujours très vif de la liberté.
Car c'était bien de liberté qu'il s'agissait; et, si le catholicisme s'étonnait d'être qualifié de libéral, du moins le mot de libéralisme n'avait rien de menteur. La devise en effet était : liberté. Impatiente de tout despotisme politique, la société moderne aujourd'hui majeure se déclarait émancipée de la tutelle de l'Eglise. Cette majorité subite lui venait-elle de la situation de fait que s'étaient conquise dans les diverses nations de l'Europe les groupes religieux qui, tout en se réclamant du Christ, s'étaient soustraits à la direction de l'Eglise? Ou bien l'indépendance de la société civile est-elle un droit éternel dont elle venait enfin de prendre nettement conscience? La condition normale des pouvoirs humains est-elle d'ignorer l'Eglise et, lui laissant le soin de proposer elle-même sa doctrine aux hommes de bonne volonté, de se renfermer dans une parfaite neutralité, dans l'athéisme politique, avec cette conviction que, moyennant la liberté laissée à toute doctrine, la vérité, s'il y a une vérité, finira par se faire jour? Ou bien le Christ a-t-il stipulé qu'après avoir été élevées par L'Eglise et par elle soustraites au paganisme et à la barbarie, les nations devenues conscientes et fortes sont désormais en passe de congédier leur tutrice en la remerciant, par l'anathôme et la persécution, de ses services provisoires? Problèmes épineux que les prudents du parti s'abstenaient de discuter. Aussi bien de grands systèmes ne se bâtissent pas en un jour. On verrait plus tard quelle solution donner à des questions théoriques qui ne pouvaient d'ailleurs enrayer la marche de l'humanité; l'œuvre pratique et urgente consistait h établir clans les faits la formule que nous avons rencontrée déjà, VEglise libre dans VEtat libre. Nous sommes tous enclins à voir la société entière dans le petit groupe dont nous faisons partie; l'intelligence humaine est inductive de nature. Les membres du cénacle catholique libéral, malgré leur parfaite distinction, n'échappaient pas à l'infirmité commune : la vérité, c'était ce qu'ils pen-
(1) Comte de Falloux, VEvêque d'Orléans. — Correspondant, 25 janvier 1879, t. (XIV, p. 198.
saient; la société, c'était eux et leurs amis; l'épiscopat, c'était, parmi les évêques, ceux qui partageaient leurs doctrines, les seuls, disait-on, qui eussent le sens exact des nécessités sociales.
Montalembert l'avait dit très haut en parlant des intérêts catholiques au dix-neuvième siècle; il n'y avait d'avenir pour les catholiques que dans la liberté. La société dorénavant se gouvernerait elle-même, sans la tutelle d'aucun despotisme ni d'aucun pouvoir absolu, rien que par le seul jeu des institutions parlementaires. Ainsi commencée en politique, l'allure du parti se poursuivait sur le terrain religieux. Les deux formes d'autorité devaient s'accommoder au moment. La société humaine, c'est-à-dire la société française devenue adulte aujourd'hui, ne pouvait plus se livrer aux mains de l'Eglise avec l'enfantine docilité d'autrefois; la foi n'est pas toute l'intelligence, la piété n'est pas toute la vie, la société n'est pas seulement le catholicisme. Dans ce monde contemporain où non seulement les doctrines se heurtent aux doctrines, mais où des institutions et des doctrines réprouvées par l'Eglise ont obtenu définitivement le droit de cité, les anciennes revendications, les réprobations intransigeantes de l'orthodoxie n'ont-elles pas à s'adoucir et à se mesurer aux temps? Que peut gagner la théologie à maintenir ses assertions abstraites, à exiger l'intégrité de ses lois rigides? Les \ rais arguments sont les arguments acceptés. Les axiomes de la doctrine et de l'action doivent composer avec les faits, les situations, l'état des sociétés, la mentalité nouvelle et en particulier avec le droit public européen. Des mœurs nouvelles font des droits nouveaux. Après tout, ni l'homme ni la société ne seront plus dorénavant ce qu'ils ont été au moyen âge. La civilisation ne rétrograde pas. A les considérer pratiquement, les doctrines elles-mêmes, à chaque époque de l'histoire, sont-elles donc autre chose que ce que l'on peut faire accepter à l'intelligence moyenne de ses contemporains? et chacune de ces doctrines, si elle est bien entendue, n'est-elle pas le moment passager d'un vaste système intellectuel qui déroule à travers les siècles la série mobile de ses anneaux? Malgré le titre de société surnaturelle qu'elle se donne et que non? ne lui refusons pas, l'Eglise ne saurait poursuivre son œuvre ni exercer son action qu'en prenant son parti de l'esprit nouveau. Ainsi, trans faire la part du feu, acheter, par l'abandon d'une part de ses droits, la possession tranquille du reste et la jouissance de tout ce que l'esprit moderne consent à lui laisser encore, tel était le devoir de l'Eglise. Ses enfants le lui signifiaient non sans hauteur.
Alors même que l'esprit ne consent pas à se formuler les principes qui régissent l'action; alors même que ces principes demeurent inavoués dans leur expression, ils n'en exercent pas moins leur énergie virtuelle: < t le péril immédiat et manifeste où se constituait le nouveau parti était tout d'abord le péril de l'empiétement. Il entreprenait sur le terrain de