LE CATHOLICISME LIBERAL
l'Eglise; et, après avoir commencé par exiger sa reconnaissance pour les services à elle rendus, il lui donnait maintenant des conseils dont la courtoisie dissimulait mal le caractère impérieux. L'Eglise n'est pas une mineure; s'en faire le conseiller sans mission est une attitude difficile à soutenir; et sans doute une telle présomption ne fût jamais venue à la pensée de baptisés, si l'ivresse parlementaire et l'audace du journal ne nous faisaient parfois oublier la distinction hiérarchique entre l'Eglise enseignante et l'Eglise enseignée.
Quoi qu'il en soit, le parti catholique libéral se forma résolument en France à cette même époque où les passions antireligieuses fermentaient de nouveau dans les masses. Le pouvoir politique qui avait donné au pays quelques années de sécurité intérieure, troublée encore par la guerre d'Orient, se ressentait de ses origines : issu de la révolution, il hésitait entre l'Eglise et la révolution. L'union de tous les catholiques lui eût imposé une politique; la division des catholiques le livra à ses indécisions. M. de Falloux a raconté lui-même la genèse du parti catholique libéral : « Une certaine école, dit-il, embrassant avec l'ardeur habituelle aux néophytes l'apologie de l'absolutisme politique, travaillait à entraîner tous les catholiques dans les solidarités les plus irréfléchies; beaucoup d'entre eux refusaient de suivre cette ligne nouvelle; et, pour répondre à leurs vœux, l'évêque d'Orléans, M. de Montalembert, le prince de Broglie et moi, nous songeâmes à créer un organe qui s'opposât résolument ta de si périlleuses tendances (1). » Nous citons, nous ne discutons pas.
Ce n'était pas assez d'avoir acheté le Correspondant; il fallait se défaire du « dogmatisme tyrannique » de V Univers. On en causa sans doute à Angerville, sous le toit de M. Berryer, dans une réunion où se trouva tout l'état-major du parti, Mgr Dupanloup en tête, en queue MM. Cousin et Tliiers. La déclaration de guerre avait devancé: deux articles du Correspondant (2) depuis réunis en brochure sous ce. titre : le Parti catholique, ce qu'il a été, ce qu'il est devenu, dénoncèrent V Univers comme l'ennemi.
Le baptême du prince impérial avait groupé autour du cardinal Patrizzi, légat du saint-siège, la presque unanimité de l'épiscopat. M. de Falloux crut le moment infiniment opportun pour plaider devant les évêques la cause du Correspondant contre VUnivers. Mgr Pie qui n'était pas attendu arriva à la dernière heure; ce fut un désappointement. Néanmoins la sirène plaida en faveur d'un « recueil injustement abandonné par ce même épiscopat qui donnait son patronage à VUnivers et en imitait les violences ». L'évêque de Poitiers interrompit la mercuriale en demandant si Mgr d'Orléans ne patronnait pas
ft(l) Comte de Falloux, VEvêgue d'Orléans. — Correspondant, 25 janvier 1879, t. CXIV, p. 198.
(2) 25 avril et 25 mai 185G, t. XXXVIII, p. 5-33, 178-209
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le Correspondant et quel pouvait être l'évêque regardé comme empruntant à V Univers son ton et ses procédés. M. de Falloux protesta que rien n'était plus éloigné de sa pensée qu'une guerre d'allusions; et, reprenant son thème, reconnut que V Univers avait eu le talent de fausser les oreilles des évêques et de les mettre à son diapason : il osa citer comme exemple une lettre pastorale de Mgr de Poitiers. H n'y avait plus moyen de se dérober. « Vous ignorez peut-être, monsieur le comte, reprit l'évêque de Poitiers, qu'il existe soixante-quinze adhésions épiscopales à la pastorale que vous visez et que cette même pastorale a obtenu les éloges du souverain pontife. En échange, vous vous souvenez du toile qui s'est élevé contre V Univers, lorsqu'il a osé n'admirer pas un règlement d'études pour petit séminaire, signé par un évêque? » M. de Falloux reconnut loyalement avoir pris sa part dans ce concert d'indignation. « Il a plu néanmoins au Correspondant, continua Mgr Pie, d'attaquer et sous forme bien cavalière une lettre pastorale écrite au clergé de Poitiers, écrite en conscience et. sur des questions fondamentales de doctrine. » Le comte de Falloux dut en convenir mais crut répondre en signalant les tristes résultats d'une guerre faite par un évêque à des hommes qui revenaient au catholicisme, tels que Cousin et Augustin Thierry. Mais là encore l'évêque de Poitiers était fort renseigné; il savait les dispositions intérieures de l'un et de l'autre. La conférence dura trois heures. Mgr Pie en donna finalement la moralité : « Ainsi, dans votre pensée, monsieur le comte, quand Jésus- Christ est outragé et les âmes mises en péril, notre mission spéciale à nous, évêques, c'est d'éloigner tout fâcheux soupçon qui pourrait planer sur les blasphémateurs. » M. de Falloux finit par demander qu'on jugeât dorénavant le Correspondant sur pièces. La leçon donnée valait bien un petit sacrifice : Mgr Pie s'abonna au Correspondant. A ce propos on fit circuler le bruit que la discussion avait été de la part de M. de Falloux triomphante à ce point que l'évêque de Poitiers avait voulu sceller sa réconciliation par un abonnement solennel.
Là ne se borna pas le zèle du comte de Falloux. Au souvenir de ses anciennes relations il avait adressé à l'abbé de Solesmes un exemplaire de sa brochure : le Parti catholique.
En aucune circonstance, mon très vénéré ami, lui écrivait-il, je ne puis rien essayer dans l'intérêt bien ou mal entendu de l'Eglise sans vous en offrir l'hommage. Voyez dans cet envoi, je vous prie, l'hommage fidèle de ma constante et immuable reconnaissance envers vous et non une pensée quelconque de vous associer indirectement à la querelle. J'ai obéi à un sentiment très sincère, très consciencieux et non à aucune rancune ancienne ou fraîche. J'ai appelé nos amis à réfléchir sur des points que je crois très graves.
Dom Guéranger n'aperçut que trop le contraste entre les formes