RÉPONSE A M. DE FALLOUX
caressantes de ce billet et le violent réquisitoire contenu dans la deuxième partie de la brochure. Il laissa s'écouler deux mois et répondit :
Mon très cher ami, vous n'avez pas eu peur dans vos jeunes années de ma franchise; présentement je suis assuré que vous me la permettrez encore. J'oserai donc vous dire que je ne puis sympathiser avec les sentiments qui vous ont dicté la brochure que vous avez bien voulu m'adresser. A Dieu ne plaise que j'accuse vos intentions, mon cher ami; mais je vous crois dans l'illusion, et j'ai le courage de vous exprimer ma conviction au risque de vous blesser et peutêtre de perdre votre amitié.
L'Univers n'est pas un journal parfait; le journal parfait n'existe pas. Les défauts de VUnivers, je les ai sentis peut-être aussi vivement que personne; mais un journal se juge d'ensemble, et à ce point de vue je suis pour VUnivers, comme MM. d'Arras et de Poitiers. On ne s'est pas borné malheureusement à faire la critique de VUnivers, on lui a déclaré une guerre d'extermination. C'était beaucoup trop. Aussi en est-il résulté que d'excellents esprits, qui eussent gardé le silence dans le cas d'une simple polémique, se sont levés pour la défense d'un journal que ses périls leur rendaient plus cher encore. Pour moi, ajoutaitil, ce qui m'attache à ce journal, c'est qu'il réagit contre le naturalisme qui envahit une partie de la presse religieuse. Je vous écris cette lettre, mon cher ami, en toute simplicité monastique. Je n'ai en ce monde aucun intérêt, je ne suis d'aucun parti, si ce n'est de celui de l'Eglise (1).
Même enveloppé de formes affectueuses, l'arrêt devait déplaire à M. de Falloux; mais il était d'un monde où l'on sait voiler de courtoisie les aspérités de la polémique et parer avec grâce.
Très cher et révérend ami, répondait-il, je ne veux pas vous laisser dans le doute sur ma reconnaissance. J'ai été très touché de votre lettre comme de tout ce qui vient de vous. Vous avez raison de dire que votre jugement est monastique; seulement accordez que le mien ne peut pas l'être. Vous n'envisagez que ce que vous croyez le vrai absolu. Les catholiques qui, vivant dans le monde laïque, ont l'honneur de servir de trait d'union entre vous et lui, doivent se préoccuper du mode et de V opportunité. La question est là entre vous et nous, et la différence énorme de point de vue m'interdit seule de vous prendre entièrement pour arbitre. Veuillez donc, très excellent ami, me garder votre affection et ne douter jamais de mon plus respectueux et dévoué attachement.
C'était en termes mesurés et d'une ironie légère récuser comme incompétents et doucement chimériques tous ceux qui s'attardaient encore dans ce qu'ils croyaient le vrai absolu. Deux doctrines, deux théologies : l'une surannée, vieillie, ignorante des nécessités du temps présent, abandonnée à la méditation stérile des penseurs attardés; l'autre mesurée, respectueuse, réduite, à l'usage des gens du monde. L'heure présente était donc de l'aveu de M. de Falloux celle où les
(1) Lettre du 11 octobre 1856,
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hommes, ne supportant plus la saine et complète doctrine, se trouvaient des maîtres au gré de leurs désirs, habiles à flatter des oreilles aujourd'hui désaccoutumées de la vérité.
M. de Falloux dans sa réponse ne voulut et pour cause faire allusion ni à V Univers ni à la polémique déloyale ouverte dès lors contre lui. La brochure: «l'Univers» jugé par lui-même (1) venait de paraître. Elle ne portait pas de nom d'auteur, mais il n'était mystère pour personne qu'elle vînt d'Orléans. Jugée sévèrement dès la première heure, elle parut embarrassante pour M. de Falloux, et il crut de sa dignité de protester qu'il n'y était pour rien. « L'Univers sait bien que nous sommes étrangers à cet écrit. Tout le monde sait en outre que les hommes qui apportent leur signature au Correspondant ne recourent pas ailleurs à l'anonyme. Nous n'entendons par là ni blâmer ni même juger les motifs qui ont pu déterminer l'auteur de la brochure à ne point se nommer; nous nous bornons à constater que ces motifs ne peuvent être les nôtres (2). »
« Non, répondait V Univers, nous n'attribuons pas à la rédaction du Correspondant cet « écrit nouveau » que tant de vénérables évêques ont nommé un libelle. Mais cet écrit nouveau caresse le Correspondant, et le Correspondant le caresse : on voit ici le fond des cœurs (3). » Ne trouvant personne devant lui, V Univers avait fait adresser à l'éditeur Dentu une citation à comparaître devant le tribunal correctionnel de la Seine. C'est alors que M. l'abbé Cognât se présenta et revendiqua la paternité de la brochure. Nous n'avons pas à suivre dans ses longues péripéties et son tragique dénouement une affaire trop connue aujourd'hui (4).
L'abbé de Solesmes, encore que la brochure l'eût peu ménagé, ne s'y intéressa que pour féliciter Mgr d'Arras (5), exciter Mgr de Poitiers (6) et encourager Louis Veuillot. Le grand journaliste n'avait pas à se plaindre de l'affaire Cognât, qui décidément lui valait la faveur de l'épiscopat. « On me fait de la sorte, écrivait-il à dom Guéranger, une responsabilité formidable. J'espère que le bon Dieu nous aidera dans cette passe dangereuse et que les amis veilleront de près. »
Il poursuivait : « Je voudrais bien qu'il vous fût possible de nous donner au moins des directions sur un livre important et dont il est nécessaire de parler avec justice : celui du prince Albert de Broglie sur les quatre premiers siècles. Je ne l'ai pas lu encore. On dit que l'auteur a travaillé et qu'il a du bon; mais il doit y avoir aussi du faux, ou il a
(1) « V Univers » jugé par lui-même ou Etudes et documents sur le journal l'Univers, de 1845 à 1855.
(2) Correspondant, août 1856, t. XXXVIII, p. 896.
(3) L'Univers, 6 septembre 1856.
(4) On en trouve le détail dans la Vie de Louis Veuillot, t. III, chap. iv.
(5) Lettre du 24 août 1856.
(6) Lettre du 19 août 1856.
bien changé (1). » Albert de Broglie appartenait au triumvirat laïque du catholicisme libéral; son nom se plaçait régulièrement h côté de ceux de MM. deFaîloux ctdeMontalembert. Son livre avait pour titre: V Eglise et V Empire romain au quatrième siècle. Le P. Lacordaire qui goûtait les idées du Correspondant (2) consentit, sur la demande de Mme Swetchine, à parler du livre de M. de Broglie « pourvu, ajoutait-il, que le livre fût sur une matière analogue à mes études (3) ». Albert de Broglie vint à Sorèze et vit le P. Lacordaire qui le connaissait à peine. « C'est un homme sincère, d'une foi complète, d'un libéralisme vrai, d'une modération sûre, dit le P. Lacordaire... C'est pour l'Eglise, je le crois, un présent de Dieu, et j'admire comment il a pu se former dans le milieu où il a vécu, milieu évidemment plus politique et philosophique que religieux (4). » L'article de Lacordaire parut en tête du Correspondant (5) du 25 septembre 1856: il ne contenait pas une réserve. Pourtant, après l'avoir écrit, Lacordaire disait à Mme Swetchine :
Je ne sais si Albert de Broglie en sera content. J'ai été sobre d'éloges comme toujours. Je n'ai guère loué d'homme vivant, parce qu'il me semble bien difficile de ne pas flatter ceux qui vivent. On n'est à l'aise qu'avec les morts... Aussi ai-je fait un grand acte de foi en louant le livre et le cœur du prince, et vous y êtes un peu pour quelque chose, chère amie. Prenez garde que c'est une grande responsabilité que vous avez là (6).
Quoi qu'il en soit du souci assez mystérieux qui semble ici avoir préoccupé Lacordaire, ce n'est pas de ce côté que devaient venir les réserves au sujet du livre de M. Albert de Broglie et de son esprit. Lacordaire, orateur avant tout, était demeuré assez étranger aux choses de l'histoire, et le cours de ses idées et de ses tendances, le caractère de ses relations le portaient plutôt à sympathiser avec l'auteur de VEglise et V Empire romain au quatrième siècle. La critique vint de Solesmes et de la plume de dom Guéranger. Elle fut plus qu'un incident et fournit à l'abbé de Solesmes l'occasion de réagir contre une tendance générale dont le livre lui-même était l'expression brillante; surtout elle l'obligea, sur le déclin d'une vie dévouée tout entière à l'étude patiente de l'histoire ecclésiastique, de développer sur l'histoire même et les devoirs de l'historien des vues générales qui n'ont rien perdu de leur actualité et auxquelles sa famille religieuse se fait une gloire de demeurer inviolablement attachée.
(1) Lettre du 9 septembre 1856.
(2) Lettre à Mme Swetchine, 7 janvier 1856. Comte de Falloux, Correspondance du R. P. Lacordaire et de Mme Swetchine, p. 563.
(3) Lettre du 14 mai 1856. Comte de Falloux, op. cit., p. 567.
(4) Lettre du 2 août 1856. Comte de Falloux, op. cit., p. 568.
(5) T. XXXVIII, p. 897-914.
(6) Lettre du 30 septembre 1856. Comte de Falloux, op. cit., p. 573.
d.3S DOM GUERANGER
Il y aurait eu disproportion entre le livre et l'examen qui en fut institué quinze mois durant dans vingt-six articles du journal V Univers, si l'abbé de Solesmes ne s'était proposé d'autre dessein que de relever des erreurs historiques. La polémique n'eût jamais atteint ce développement qui sembla à quelques-uns exagéré, si le livre n'avait été un manifeste et si dans le livre ne s'était traduit un esprit, une tendance générale, un effort systématique. L'intervention de dom Guéranger nous semble avoir été çà et là peu comprise. On l'a crue inspirée par une disposition « réactionnaire » innée qu'il aurait encore exagérée par système et de dessein préconçu, — par une avidité généreuse et mesquine de voir partout dans l'histoire de l'Eglise des miracles et d'y admirer les coups d'Etat accomplis par la main du créateur; — par une conception raide et presque mécanique de l'histoire, inhabile à y apercevoir le jeu réel des causes secondes. Cette méprise assez générale nous est un motif de replacer en sa vraie lumière la pensée de l'abbé de Solesmes, qu'il est simplement équitable de ne pas dénaturer. Nous ne plaidons pas; l'homme dont nous racontons la vie n'est pas de ceux pour qui on ait besoin de demander grâce; mais on nous permettra, pour expliquer sa conduite, de restituer l'état d'esprit qui la détermina. L'homme agit tel qu'il est; et ce qui fait l'homme, c'est sa pensée.
« Dieu, dit Bossuet, a fait un ouvrage au milieu de nous qui, détaché de toute autre cause et ne tenant qu'à lui seul, remplit tous les temps et tous les lieux et porte par toute la terre, avec l'impression de sa main, le caractère de son autorité : c'est Jésus-Christ et son Eglise (1). » Cet ouvrage de Dieu n'a cessé d'être en butte aux efforts de l'ennemi de Dieu; rien ne lui a été épargné, les persécutions, les hérésies, les déchirements de toute sorte. Au sortir des siècles de barbarie, l'Eglise qui avait élevé ces peuples nouveaux ne tarda guère à éprouver leur ingratitude : elle fut vingt fois contrainte de défendre la liberté que lui avaient achetée ses martyrs, contre l'oppression que firent peser sur elle ses propres enfants. Elle n'eut qu'à de rares moments le loisir d'exercer sur les peuples la plénitude de son action bienfaisante : gênée au dedans, limitée au dehors, presque toujours menacée, ayant sans cesse à lutter pour vivre, elle ne donna jamais toute sa mesure. Laissée libre, elle eût créé dans le monde, au heu de la haine internationale, la fraternité universelle de la charité. Mais alors même qu'ils tenaient en échec son action et regardaient comme un triomphe les coups qu'ils lui portaient, peuples et rois voulaient quand même lui appartenir. Le schisme d'Orient l'avait ébranlée; la captivité d'Avignon, les longues indécisions du schisme d'Occident amoindrirent la vénération des peuples. L'Europe était mûre enfin pour une hérésie nouvelle et plus radicale que les autres : le
(1) Oraison funèbre de la princesse Palatine.