NATURALISME ET LIBERALISME
caractère du protestantisme fut sous couleur de réforme de s'affranchir de l'Eglise. Le mystère d'iniquité révéla aux yeux de tous le dessein qu'il recelait : séparer les nations du Christ en les séparant de l'Eglise; car l'Eglise et le Christ, c'est tout un : c'est par l'Eglise seulement que nous sommes au Christ et par le Christ à Dieu.
Quand des germes empoisonnés sont semés par le monde, ils ne produisent pas immédiatement tout leur effet; ils composent momentanément avec les conditions antérieures et ne parviennent qu'à la longue à triompher de la résistance que leur oppose çà et là une part d'esprit chrétien fixée dans les habitudes, les mœurs ou les lois. Mais le temps accomplit son œuvre : une marche logique et sûre fait sortir de principes impies leurs conséquences de mort. On avait appris à l'homme qu'il pouvait se sauver sans l'Eglise, sans l'Eglise qui est Jésus-Christ; on eut vite fait de conclure que sans l'Eglise, sans christianisme, sans la foi, sans les sacrements, sans l'ordre surnaturel, l'homme pouvait parfaitement atteindre sa fin. C'était donner congé à tout l'ordre qui s'appuie sur l'Incarnation et la Rédemption, reconduire le Fils de Dieu aux frontières du monde, le reléguer dans son éternité comme un être dont on n'a plus besoin et, à la place du christianisme, proclamer le naturalisme. Le naturalisme est l'hérésie de notre temps, l'hérésie dernière, définitive, radicale.
Mais par cela même que cette hérésie est radicale, il en est qu'elle effraie et qui s'arrêtent à mi-chemin. Est-ce un effet de la terreur qu'inspirent la négation pure et ses totales ténèbres? N'est-ce qu'une timidité généreuse qui, en proposant des termes moyens, obéit au désir de rapprocher les esprits et de les réconcilier entre eux dans une formule adoucie? Ou bien serait-ce chez les auteurs responsables calcul de prudence, habileté voulue pour se faire écouter de leur temps, attention affectueuse à lui proposer des arguments qu'il puisse accueillir, souplesse native qui porte non pas seulement à ménager les personnes, mais à transiger sur les doctrines? Quoi qu'il en soit, l'histoire de l'Eglise nous montre sans cesse à côté de l'erreur à forme violente, à arêtes vives, une erreur d'expression plus adoucie, plus mesurée, caressante, dans laquelle il semble que l'on puisse de part et d'autre se donner la main. Arianisme, nestorianisme, pélagianisme, protestantisme eurent chacun leurs atténuations; et dans le libéralisme de son temps l'abbé de Solesmes ne parvenait à voir qu'un diminutif du naturalisme et l'indice secret que le virus de l'hérésie moderne avait atteint ceux-là mêmes qui s'en défendaient encore. Pour eux, lui semblait-il, l'Eglise n'était plus déjà ce que le Seigneur l'a faite.
L'évêque de Poitiers, dans ses instructions synodales, poursuivait le libéralisme sur le terrain de la doctrine avec une magistrale autorité; mais l'Eglise n'est pas seulement une doctrine, elle est une institution divine qui, après avoir été ébauchée et préparée dans l'ancien
peuple, a pris sa place dans le temps à une heure déterminée, s'est développée jusqu'à embrasser le monde et a subi le contre-coup des vicissitudes qui affectaient dans leur durée les sociétés qu'elle conduisait à Dieu. L'Eglise est doctrine sans doute : elle est histoire aussi, et le même naturalisme qui s'appliquait à éliminer de l'âme humaine toute conception de l'Eglise, de la Kédemption et d'une fin surnaturelle, prononçait avec une énergie toute pareille sur le terrain de l'histoire la même sentence d'ostracisme. L'histoire, selon le naturalisme, ne laisse apercevoir aucune trace assignable de l'intervention d'une volonté providentielle quelconque : à lui seul le jeu complexe des causes créées a suffi pour amener et par conséquent suffit, sans faire sortir Dieu de son repos, pour expliquer la série variée des événements humains. Et l'apostat, qui s'appliquait dans une langue brillante à promener ce niveau sur toute l'histoire humaine et sur l'histoire religieuse tout entière qu'il a racontée à son gré, devait un jour prochain risquer ce paradoxe qui lui assurait une compétence, que pour parler d'une religion de façon qui fût vraiment impartiale, deux conditions étaient requises : y avoir cru et n'y plus croire.
Sans doute, c'était là un excès d'audace, une témérité dans le blasphème; mais, se demandait le libéralisme historique, n'y a-t-il pas une part à faire à l'objection? N'a-t-on pas exagéré l'action de Dieu? Dieu est-il aussi visible dans la trame des événements humains que la tradition catholique nous l'a jusqu'ici laissé entendre? Est-il nécessaire de voir partout le doigt de Dieu et à propos de tout, d'en appeler non seulement à la Providence, mais à une Providence surnaturelle s'affirmant par le miracle et des interventions impérieuses? N'est-il pas juste de laisser au jeu des forces humaines leur influence? Et après tout, fane ainsi un équitable départ de ce qui revient à Dieu, de ce qui revient de droit à l'homme, n'est-ce point créer pour les esprits sincères, encore attardés dans le naturalisme historique, un terrain neutre, mieux que cela, une zone amie où ils se pourraient rencontrer avec nous? Pourquoi ne pas traiter historiquement un sujet qui jusqu'ici ne l'a été que dogmatiquement? Y a-t-il donc honneur pour l'Eglise à ce que son histoire échappe aux procédés scientifiques de l'histoire?
On reconnaît ces accents; ils n'ont pas cessé de retentir depuis lors. Nous verrons dans la suite si l'abbé de Solesmes dans son enquête portait le parti pris de tout convertir en miracles et en coups d'Etat, de n'épargner personne "et, en face de l'esprit d'adaptation incarné dans M. de Broglie, de représenter, lui, l'esprit de contradiction; car de représenter l'esprit d'adaptation, M. de Broglie ne se défendait guère : il déclarait avoir essayé de porter dans des études d'histoire religieuse les habitudes et les procédés propres à l'esprit des temps modernes. C'était bien la formule du libéralisme en histoire.