‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 51 sur 187 · LETTRE A M. DE BROGLIE · texte numérisé non relu

LETTRE A M. DE BROGLIE

Dom Guéranger ne semble avoir connu d'abord le livre que par l'indication que lui donnait Louis Veuillot en septembre (1). Dans une lettre écrite plus tard au prince de Broglie, il eut le loisir d'exposer les motifs de conscience qui avaient déterminé son examen :

J'honore trop sincèrement votre caractère, monsieur, pour craindre sérieusement que vous ayez attribué à des considérations personnelles quelconques l'examen que j'ai entrepris devant le public de votre Livre sur V Eglise et l'Empire romain au quatrième siècle. Je n'ai grâce à Dieu et ne saurais avoir aucune raison humaine de m'attaquer à un écrivain dont j'estime le talent et dont la droiture d'intention n'a jamais fait pour moi le plus léger doute. Ce qui m'a fait prendre la plume, c'est uniquement le désir très légitime de combattre, selon la mesure de mes forces, le naturalisme qui nous envahit de toutes parts et dont votre livre est malheureusement imprégné. Ce livre à mon avis peut avoir une portée dangereuse; il arrive à la suite d'autres travaux publiés par vous dans diverses revues et où des idées contraires à la doctrine de l'Eglise sont soutenues avec autant d'éloquence que de bonne foi. J'ai vu là un péril grave et je me suis dévoué au rôle de critique théologien, rôle toujours odieux, surtout quand il s'agit de l'exercer à l'égard d'un auteur qui tient sincèrement à son titre de chrétien.

Dans l'accomplissement de cette tâche, que je me sens d'autant plus porté à regarder comme un devoir que les réclamations contre le naturalisme sont plus rares aujourd'hui et les défections plus communes et plus éclatantes, j'espère que Dieu me fera la grâce d'unir toujours la vigueur de la doctrine à la plus sincère charité pour la personne. Ce n'est point sans une vive sympathie que j'ai lu vos deux volumes, et la raison de cette sympathie, je l'ai puisée dans le livre même qui témoigne si hautement de votre attachement à l'Eglise catholique. Cette profession d'estime garantit assez de ma part pour tout le cours de cette polémique le maintien des égards qui vous sont dus à tant de titres.

C'est sans aucune jalousie, monsieur, que le clergé catholique voit de temps en temps des écrivains laïques se vouer à la défense et à la propagation de la vérité religieuse; des auxiliaires tels que vous seront toujours les bienvenus. Biais nous ne sortons pas de nos attributions, nous prêtres, lorsque nous surveillons scrupuleusement des écrits si graves par leur objet, lorsque nous signalons les erreurs qui peuvent s'y être glissées. L'époque actuelle est de celles où selon l'expression du psalmiste les vérités diminuent chez les enfants des hommes; c'est donc au prêtre de veiller et d'élever la voix. Préoccupé pour l'ordinaire de travaux plus pacifiques, j'eusse volontiers cédé à un autre le soin de réclamer contre les tendances qui m'ont semblé funestes dans votre livre. Il y a trois ou quatre mois, ayant lu dans les journaux l'annonce de votre ouvrage, le sujet lui-même et le nom de l'auteur m'inspirèrent le désir d'en prendre connaissance. J'emportai le livre avec moi dans un voyage de quelques jours. J'avoue que je donnai de nombreux coups de crayon sur les marges de ces deux volumes dont la lecture cependant me charmait. J'attendis un compte rendu

(1) Lettre du 9 septembre 1856i

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qui me dispensât de prendre une initiative à laquelle je répugnais. Mon attente fut vaine : le livre se répandait sans exciter de réclamations. Je profitai alors de quelques heures pour retrouver mes coups de crayon; ma conscience seule m'a dit d'entrer dans la lice : seule, elle m'y retient (1).

Une grande partie des articles qui ont paru sur cette question a été réunie en un volume intitulé : Essais sur le naturalisme contemporain. Celui qui voudra bien ne pas se borner à lire les deux premières pages de ce recueil y constatera avec joie ce que déjà nous avons pu pressentir, que dom Guéranger ne s'est jamais départi un instant, au cours d'une longue polémique, du calme religieux et de la plus parfaite courtoisie. E ne s'est pas borné à féliciter M. de Broglie d'écrire en français non plus qu'à imputer à son âge — il avait trente-cinq ans — la faiblesse de certaines portions de son œuvre; mais, en s' efforçant de ramener à des termes plus exacts la conception libérale de l'Eglise, de son établissement sur terre et de son développement, il a donné à l'auteur et à tous les historiens de l'Eglise le modèle achevé d'une information très complète et d'une critique très sûre. Il n'a point excédé en réclamant pour l'intervention divine une part exagérée : on le verra sans peine au nombre réduit des faits non seulement providentiels mais miraculeux où il reconnaît la main divine.

Nous ne croyons pas davantage que ni la pensée de dom Guéranger, ni son école aient aujourd'hui succombé; et l'idée ne nous viendra sûrement pas de le justifier d'avoir considéré l'Eglise comme sa mère, la vie de l'Eglise comme le prolongement de la vie de Notre-Seigneur Jésus- Christ sur terre, l'histoire de l'Eglise comme une chose sacrée, son extension et sa durée comme une révélation de Dieu. On n'avait pas encore soupçonné à ce moment que, sous prétexte de demeurer fidèle, impartial, objectif, l'historien n'eût qu'à enregistrer des faits matériels, d'un ton désintéressé, avec une âme qui demeure étrangère à son récit; comme si dans les événements de ce récit continu n'étaient pas impliqués les intérêts des âmes, et du Christ, et de Dieu!

Encore que ses relations l'inclinassent beaucoup vers les idées libérales, Mme Swetchine, qui voulait du bien à M. de Broglie mais qui connaissait de longue date l'âme de dom Guéranger, disait au prince, lorsqu'elle vit la controverse engagée : « Je ne m'érige pas en juge entre l'abbé de Solesmes et vous; mais à mes yeux vous aurez toujours le tort de l'avoir pour adversaire. Je le connais; il est incapable de vous poursuivre pour un motif personnel; il lui a fallu de bonnes raisons pour vous attaquer. »

Le premier article parut le 12 octobre 1856. En rendant hommage aux intentions de l'auteur, en louant son attachement à la foi catholique,

(1) Lettre du 8 décembre 1856. (L'Univers, 15 février 1857.)

l'abbé de Solesmes n'a pas de peine à noter dans le plaidoyer historique de M. de Broglie une part d'embarras et comme une gêne secrète, née chez lui de la peur d'effarer ses lecteurs par l'exposé de toute la vérité. Dès le deuxième article le débat s'élève; le critique aborde résolument non pas l'appréciation d'un livre mais la discussion de tout un ensemble doctrinal dont ce livre est pour lui l'expression. Trois écoles ont parlé du passé de l'Eglise et de son histoire : l'école fataliste, l'école déiste, l'école catholique. L'école fataliste se borne à constater la série des causes et des effets, régie par la simple loi de la nécessité, sans reconnaître dans la succession et l'ensemble des événements ni la trace d'un dessein, ni une matière de moralité, ni par conséquent une leçon quelconque; l'école déiste, contre laquelle on est moins en garde, est celle-là même à qui Bossuet avait dit son mépris en parlant de ces philosophes qui, mesurant les conseils de Dieu à leurs pensées, ne le font auteur que d'un certain ordre général d'où le reste se développe comme il peut.

C'est le système de ces hommes qui croient en Dieu et en sa Providence, mais se refusent à reconnaître les miracles de la main de Dieu dans l'histoire. Us rendent hommage à une cause première, à un gouvernement général du monde par celui qui Fa créé et organisé; mais leur Dieu, satisfait de l'harmonie qu'il a établie dans son œuvre dès le premier jour pour durer jusqu'au dernier, se garde d'intervenir par ces coups de maître qui troubleraient la marche de son œuvre. Enseignée par de tels maîtres, l'histoire n'a plus rien de surnaturel (1).

Est-ce à dire pour cela que l'école catholique s'engage à ne voir dans l'histoire de l'Eglise que miracle et dérogation? Il s'en faut de tout.

Le système chrétien dans l'histoire ne transforme pas en miracles tous les événements des annales de l'humanité; il tient compte de la notion même du miracle qui n'est et ne peut être qu'une dérogation rare aux lois générales; mais il constate qu'à certaines époques du monde moral comme du monde physique, Dieu est intervenu dans les faits pour réveiller l'attention du genre humain et obtenir de lui l'adhésion à certaines vérités que dans sa sagesse et dans sa bonté il voulait lui intimer (2).

H ne faut qu'un instant de réflexion pour reconnaître que Dieu se devait à lui-même et qu'il devait aux exigences les plus légitimes de notre raison de ne pas se laisser sans témoignage, de donner à ses envoyés des lettres de créance et de marquer la société nécessaire qu'il instituait dans le monde de signes tels que l'homme attentif et droit ne la pût récuser. Dieu, s'il a souci de l'humanité et s'il a jugé à propos de lui parler; si, lui ayant parlé, il lui a fait une loi d'accueillir sa parole, n'a pu sous peine

(1) D. Guéranger, Essais sur le naturalisme contemporain. — I. M. le prince de Broglie historien de V Eglise (1858), § 2, p. 20. (L'Univers, 19 octobre 1856.)

(2) Ibid.

iU DOM GUERANGER

de se démentir refuser à l'homme la pierre de touche divine qui éprouve l'or et réprouve l' alliage. Cela est de droit divin. Or l'Eglise est un envoyé de Dieu, un envoyé qui ne meurt pas. Elle ne serait qu'une intruse, si elle ne portait en elle la marque et la signature de Dieu. On la reconnaîtra, on la discernera à certaines marques merveilleuses « qui sont les miracles de l'histoire et forment les principaux motifs de crédibilité du christianisme. L'observateur attentif des annales humaines en reconnaîtra aisément trois qui surpassent en importance tous les autres. Le premier est la destinée miraculeuse du peuple juif, à partir de la vocation d'Abraham jusqu'à la destruction du second temple et depuis. Le second est la propagation de l'Evangile, malgré tous les obstacles qui la rendaient impossible. Le troisième est la conservation de l'Eglise, de sa doctrine, de sa hiérarchie, de sa morale, au milieu de tant de races diverses et de révolutions de toute espèce. Dans ces trois faits le chrétien confesse l'action directe de Dieu; l'évidence de fait aussi bien que la parole des saintes Ecritures l'amène invinciblement à reconnaître que le souverain Maître des événements y est intervenu avec son irrésistible pouvoir (1). » Ces réflexions de l'abbé de Solesmes n'ont absolument rien perdu, à la distance d'une demi-siècle, de leur vérité.

Le thème historique de M. de Broglie l'avait amené en face du second de ces trois miracles, la propagation de l'Evangile, et il avait eu l'idée malencontreuse, au mépris de toute la tradition depuis le quatrième siècle jusqu'à nos jours, sinon d'attribuer une si étonnante révolution à un simple concours de causes naturelles, au moins de ne reconnaître qu'une justesse partielle à cette affirmation de tous les défenseurs du christianisme, que l'établissement de l'Eglise était dû à la main de Dieu.

Le christianisme, disait M. de Broglie dans un passage qui est capital pour marquer son point de vue, le christianisme n'a point été un accident inattendu dans la destinée de l'humanité. H s'élève au contraire comme un point culminant dans la suite des siècles. Avant lui, tout y mène; après lui, tout en découle. Ce n'est donc point offenser le christianisme, ni diminuer son autorité divine que de rechercher et de mettre en lumière toutes les causes qui ont préparé et servi sa marche. Si la main qui Fa fondé est la même qui dirige de toute éternité le cours des événements, elle a dû les disposer pour se prêter à son passage. Si la vérité que le christianisme a révélée est un rayon de cette vérité universelle qui repose dans le sein de Dieu, elle a dû reconnaître comme son bien et absorber en elle-même toutes les vérités imparfaites dont les systèmes philosophiques se disputaient les lambeaux souillés. Si le christianisme est venu pour apaiser la soif des âmes, les peuples, ces troupeaux altérés d'âmes, ont dû tressaillir et se précipiter à son approche. Ainsi mœurs, philosophie, état politique et

(1) D. Gukrànger, Essais sur le naturalisme contemporain. — I. M. le }>ri>i<c Broglie historien de V Eglise (1858), § 2, p. 21-22. (L'Univers, 19 octobre 1856.)

moral des sociétés antiques, tout a dû servir à seconder ses progrès et tout peut servir à les comprendre (1).

C'était donc l'histoire à priori que contenaient ces formules cha toyantes; et à l'histoire ainsi dessinée au gré d'un système les faits ne donnaient pas raison. Néanmoins dans ces phrases où se joue une part de vérité, l'abbé de Solesmes relevait la témérité de l'école nouvelle à démentir sur cette question l'appréciation universelle de la tradition catholique en ne lui reconnaissant qu'une justesse partielle, et lui reprochait de diminuer par là même la part d'intervention divine dans l'origine du christianisme. Si l'Eglise n'avait tout d'abord rencontré que des moyens et non des obstacles, un faisceau de causes naturelles avait donc préparé, servi sa marche et pour autant dispensé Dieu d'intervenir. Dom Guéranger n'y pouvait consentir. H est « un seul fait, disait-il, que l'on peut volontiers concéder à M. de Broglie, encore ce fait, annoncé par les prophètes, tient-il autant de l'ordre surnaturel que de l'ordre naturel. Je veux parler de l'empire romain réunissant et centralisant tous les peuples du monde connu alors, et préparant par là même les voies à la prédication de l'Evangile. Hors de là, tout est obstacle à la conversion du monde (2). » Et l'abbé de Solesmes aurait pu remarquer que cette unité de l'empire romain, si elle favorisait dans une mesure la diffusion de l'Evangile, devenait non pas seulement un obstacle mais une effrayante menace contre le christianisme naissant, puisqu'elle concentrait en une seule main le pouvoir qui pouvait s'employer contre lui; et c'est précisément ce qui advint.

En dehors même de ces dangereuses concessions au naturalisme historique, déterminées par le parti pris et le système, les défaillances théologiques et historiques ne manquaient pas dans l'œuvre de M. de Broglie. Elles accusaient d'ailleurs beaucoup moins la pensée de l'auteur que l'incurie de ceux à qui il avait soumis les épreuves de son livre. « Laïque et nullement théologien de mon métier, disait-il, toutes les fois que la nécessité m'a obligé pour l'intelligence de l'histoire à traiter quelques points qui touchent à nos dogmes sacrés, j'ai fait examiner mon travail par des autorités compétentes (3). » L'écrivain dès lors était abrité; mais les autorités compétentes étaient inexcusables dans leur indulgence ou leur inattention, on ne saurait dire leur complaisance, pour des témérités théologiques trop réelles.

Chemin faisant, au cours de la discussion aride des textes, le critique s'élève contre la séparation exagérée selon lui que l'on prétend instituer

(1) L'Eglise et V Empire romain au quatrième siècle, t. Ier (1856), discours préliminaire, p. 67.

(2) Essais sur le naturalisme, etc., § 2, p. 30.

(3) L'Eglise et l'Empire romain au quatrième siècle, t. Ier, avertissement, p. xrv-xv.

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entre l'histoire et la doctrine de l'Eglise, comme s'il était possible d'en faire le départ exact et de parler de l'une en professant ignorer l'autre.

Mais, diront nos modernes apologistes, nous sommes laïques; et si les excursions dans le domaine de la théologie dépassent nos forces, le champ de l'histoire de l'Eglise nous reste ouvert.

L'histoire de l'Eglise, leur répond l'abbé de Solesmes, est tellement imprégnée du dogmatisme chrétien que, si l'on n'en tient pas compte, il est aussi impossible de raconter cette histoire que de la comprendre. Ses premières pages, par le livre des Actes et par les épîtres des apôtres, appartiennent directement aux monuments révélés : la suite nous montre une succession de faits et de doctrines qu'on ne peut apprécier qu'au flambeau de la révélation. Fût-elle d'une exactitude minutieuse quant aux faits matériels, l'histoire de l'Eglise, racontée par un historien qui n'est pas en tout disciple de la foi, n'est point un récit pleinement vrai. Jusqu'à son dernier jour, la marche de l'Eglise est surnaturelle; pour juger les hommes qu'elle a produits, les applications de sa divine constitution, le rôle des institutions qu'elle a créées, ses mouvements de progrès et de retard, les vertus et les désordres qui se sont produits dans son sein, il faut être éclairé de la lumière dont elle est la source unique. La vie de l'Eglise est un fait divin qui s'accomplit sur la terre avec le concours de l'homme, et le catholique a seul la clef de ce mystère. Vouloir humaniser cette histoire, c'est donc perdre son temps; et faire des systèmes pour l'expliquer, comme on en fait sur les origines et les annales des peuples anciens ou modernes, est aussi inutile que téméraire (1).

Assigner comme raison première de l'opposition et du divorce entre l'Orient et l'Occident un prétendu antagonisme entre la pensée de saint Paul et la pensée de saint Jean; puis, de la part de l'Eglise latine, une méfiance jalouse de toute science humaine, quelque rudesse dans l'application morale des doctrines, l'hostilité contre la tendance de l'école d'Alexandrie qui s'efforçait de rapprocher dans un ensemble harmonieux les conceptions païennes et les vérités du christianisme, n'était-ce pas donner un mirage historique comme cause du fait réel? Une lecture trop assidue des ouvrages d'histoire écrits par des hérétiques semblait avoir entraîné M. de Broglie à adopter leurs idées en même temps que leur terminologie.

Cette critique si ferme et si mesurée, si chrétienne et si courtoise valut à dom Guéranger de hautes félicitations. En môme temps que V Univers s'applaudissait d'une collaboration si régulière (2), l'évêque d'Arras écrivait :

Je viens de relire vos articles, et j'ai besoin de vous remercier de la joie chrétienne qu'ils m'ont fait goûter. Il y a si longtemps que je déplore les illusions

(1) Essais sur le naturalisme, etc., § 12, p. 194-195. (L'Univers, 8 mars 1857.)

(2) Louis Veuillot cà D. Guéranger, 22 octobre 1856.

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