FELICITATIONS DE MONSEIGNEUR PARISIS
et les ravages de cette école des accommodements, composée d'hommes généralement honorables, croyants et pratiquants, mais peureux et que Notre- Seigneur eût appelés modicœ fidei, qui, voyant la puissance et l'extension du rationalisme, tremblent pour l'Eglise de Dieu et se persuadent qu'elle doit par prudence faire à cet ennemi, prétendu nouveau, des concessions qu'elle n'a faites dans aucun temps! E est donc bien utile de combattre et, s'il est possible, d'éclairer cette école tout à la fois timide et arrogante. Au reste, mon très révérend père, vous avez certainement remarqué que ce phénomène s'est produit dans l'Eglise toutes les fois qu'une grande erreur a pesé sur le monde. Alors il y a toujours eu des hommes de bien, effrayés et prudents, qui ont proposé des moyens termes, des déguisements, des subtilités, des sacrifices, non pas précisément sur la foi mais sur certaines formes qui y touchaient, des rapprochements enfin, non pas précisément avec le mensonge mais avec les exigences de ceux qui s'en faisaient les apôtres (1).
On ne saurait mieux dire ni marquer plus exactement cet esprit de transaction qui prend son origine dans une timidité secrète, qui se poursuit dans une complaisance avouée, dans un air de capacité et de science supérieure, naturel à ceux qui s'écartent des sentiments communs, et finalement s'achève par une leçon quelque peu hautaine, donnée par des intelligences baptisées à cette Eglise de Dieu qui possède tout à la fois les promesses du temps et les paroles de l'éternité.
Continuez donc, poursuivait l'évêque d'Arras, à combattre avec le talent de votre langage et l'autorité de votre science ceux qui, sous prétexte de servir l'Eglise, voudraient répudier ou déguiser certaines parties de son glorieux héritage, et ne souffrez pas que l'on vienne, ainsi qu'autrefois Oza pour l'arche d'alliance, lui prêter des appuis tout humains, comme pour infirmer l'impérissable solidité de ses bases primitives (2).
Mgr Parisis traduisait ainsi la pensée de la majorité de l'épiscopat.
Mais on pressent bien que, malgré la courtoisie de l'abbé de Solesmes, la forte critique qui mettait à nu les erreurs historiques, les témérités théologiques et l'esprit même du système de M. de Broglie était de nature à déplaire à l'auteur incriminé. Il se plaignit dans le Correspondant d'avoir été peu compris; sa pensée avait été travestie, ses intentions méconnues (3). L 'Ami de la religion, directeur M. Sisson, fit écho. Les défenseurs de la religion étaient tenus, d'après M. Sisson, « de parler avec un sage discernement pour ne point troubler par un zèle aveugle le travail de la grâce au milieu de l'action de tant de causes diverses. C'est là surtout, disait-il, ce que nous entendons par cette modération dont quelques-uns s'alarment, par ces ménagements
(1) Mgr Parisis à D. Guéranger, 26 octobre 1856.
(2) Ibid.
(3) Réponse à dom Guéranger. — Correspondant, 25 novembre 1856, t. XXXIX, p. 236-253.
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qu'une école de zélateurs s'opiniâtre si tristement à dénoncer comme une trahison de la vérité (1 ) ». Dom Guéranger n'avait nulle peine à se reconnaître dans cet âpre éloge de la douceur et de la modération. Mais M. Sisson dépassait la mesure, lorsque, sous prétexte que le déisme de Rousseau et le sentiment religieux de Jouffroy avaient parfois exercé sur les âmes une influence heureuse, il plaidait de son mieux pour obtenir le laissezpasser à toute doctrine. Il n'y a pas de mauvais livre, disait-il, où ne brillent quelques « rayons de l'éternelle vérité ». Du Lac prit alors la parole pour demander quel motif pouvait guider l'Eglise dans la proscription des livres mauvais, s'il est vrai que « partout où ils se trouvent, les rayons de l'éternelle vérité exercent sur les âmes leur bienfaisante influence (2) ». L'Eglise ignore-t-elle donc quels sont les moyens les plus utiles pour faire triompher la vérité? Pourquoi, par exemple, a-t-elle mis à l'index Rousseau et Jouffroy, sans la moindre crainte de troubler le travail de la grâce? Néanmoins, poursuit du Lac, « les réflexions de M. Sisson sont bien propres à nous faire rentrer en nous-mêmes. Car enfin, nous ne pouvons pas nous le dissimuler, V Univers n'a pas l'habitude de chanter les louanges des écrits purement rationalistes; l'abondant mélange d'erreurs dont ils sont remplis lui fait oublier les rayons de V étemelle vérité qui s'y trouvent, et il met à les combattre un zèle qui déplaît fort à leurs partisans, signe infaillible que ce zèle est amer (3). »
Mais il était des régions d'esprit où la critique de l'abbé de Solesmes avait, pour des motifs d'ordre différent, un difficile accès. Nous avons si peu de soldats dans le camp catholique, disait-on; il faut éviter la passion et la prévention qui nous fait étourdiment tirer sur les nôtres, alors surtout qu'ils sont animés de si bonnes intentions. Trois théologiens avaient relu avec un soin attentif le discours préliminaire qui exposait l'esprit et les visées de l'auteur; écrire sera désormais impossible, si de telles garanties ne mettent pas à l'abri et si une censure violente peut dénoncer au monde des erreurs que nul jusque-là n'avait aperçues. Lorsqu'il essaya de répliquer, M. de Broglie exhala en même temps que ses plaintes l'irritation de ses amis. L'écrivain gentilhomme eût accepté avec reconnaissance, même avec respect, les observations littéraires ou scientifiques qui lui eussent été adressées; mais sa susceptibilité de chrétien, disait-il, ne pouvait souffrir que sa foi fût mise en cause. L'attitude est belle; elle témoigne que l'auteur place sa foi chrétienne beaucoup au-dessus de sa réputation d'érudit et d'écrivain. Sa réplique semblait triompher aussi de la disparité des erreurs qui lui étaient successivement reprochées : ici timidité dans la foi, là diminution systématique de la raison; tantôt sévérité extrême dans l'appréciation des sociétés antiques,
(1) VAmi de la religion, 22 novembre 1856, n 6079, t. CLXXIV, p. 457.
(2) Ibid.
(3) L'Univers, 25 novembre 1856,
et ailleurs indulgence qui irait jusqu'à disculper l'idolâtrie (1). M. de Broglie relevait ainsi quelques-uns des griefs de l'abbé de Solesmes; mais aussi longtemps que les arguments de fond n'étaient pas abordés, — et on ne tenta même pas de le fane, — la critique subsistait; la contradiction demeurait à la charge d'un auteur qui, de son propre aveu, peu au fait des connaissances théologiques, aurait pu dès lors sans déchoir déférer plus qu'il ne fit aux réserves de dom Guéranger.
Au fond, disait-il à propos de l'antagonisme que l'auteur avait cru trouver entre saint Paul, l'élément latin, et saint Jean, l'élément oriental, au fond il ne s'agit de rien moins que de protéger l'inspiration des livres sacrés, dépôt de la révélation, et de rétablir la vérité du caractère des apôtres de Jésus-Christ, de ces hommes qui, remplis de l'Esprit de Dieu, rendus par lui supérieurs à toutes les faiblesses de la nature, sont venus dire aux hommes : « Nous sommes les ambassadeurs du Christ, pro Christo legatione fungimur; et c'est Dieu même qui exhorte par notre bouche, tamquam Deo exhortante per nos. » Peut-être M. de Broglie trouvera-t-il mon langage un peu vif; je le prie de me le pardonner et de vouloir bien croire que les nécessités de la polémique ne m'ont pas fait perdre de vue un seul instant l'estime que je me fais honneur de professer pour la sincérité de son caractère et de sa foi (2).
Pour l'abbé de Solesmes, c'était œuvre de conscience : il ne pouvait s'y dérober; et nul n'appréciera sainement l'attitude prise par lui dans cette polémique, à moins de reconnaître tout d'abord qu'il y voyait un rigoureux devoir. Redoutant que sa parole et son intention ne fussent travesties auprès de ceux qui s'interdisaient de lire V Univers, il voulut au moyen d'une lettre à M. de Broglie (3) témoigner dans les pages mêmes du Correspondant de la haute considération où il tenait le livre sur V Eglise et V Empire romain au quatrième siècle et la personne de son auteur. Sous divers prétextes, la revue déclina l'insertion (4). Pourtant il n'eût été ni indifférent au public, ni désobligeant pour le prince de Broglie d'apprendre, avec les motifs qui avaient déterminé dom Guéranger à prendre la plume, le départ équitable qu'il avait su faire entre les intentions élevées de l'auteur et les erreurs théologiques auxquelles l'esprit de système l'avait entraîné.
Ce refus peu courtois ne mit pas fin à la controverse : elle n'était d'ailleurs qu'un incident particulier dans une lutte générale où étaient engagées toutes les forces du journal V Univers, alors aux prises avec l'abbé Cognât et obligé de faire face aux diversions que lui créait, pour dégager le malheureux vicaire général, toute une fraction de l'épiscopat français.
(1) Réponse à dom Guéranger. — Correspondant, 25 novembre 1856.
(2) Essais sur le naturalisme, etc., § 5, p. 93. (L'Univers, 30 novembre 185G.)
(3) Voir cette lettre, p. 141-142.
(4) L'Univers, 15 février 1857.
'• Mon bien cher père, écrivait l'évêque de Poitiers, après l'apparition des six premiers articles, ne croyez-vons pas qu'il faut désormais couper un peu au court? Votre dernier article est excellent, et tout le monde comprend aujourd'hui que le reste de l'ouvrage est évidemment dans le sens semi-rationaliste et naturaliste que vous avez dénoncé... Ne laissez pas la faveur dont cette publication, de qui l'origine a déjà plusieurs mois, a joui constamment, s'alanguir et se lasser. Telle qu'elle est et au point où elle en est arrivée, c'est déjà une déclaration de guerre et l'un des préludes de combat les plus terribles. Toute l'école le sent et elle aspire à se venger (1).
En parlant ainsi, l'évêque de Poitiers n'obéissait-il qu'à sa propre inspiration? L'abbé de Solesmes n'avait malheureusement aucune disposition à se taire. Il était plein de discours; et le sage antique nous apprend qu'il est difficile de retenir la pensée qui frémit : Conceptum sermonem tenere quis poterit? Et puis cette invitation au silence toute discrète encore coïncidait précisément avec le refus opposé par le Correspondant à des explications qu'il ne pouvait autrement faire parvenir à des lecteurs prévenus contre lui. Aussi ne crut-il pas devoir déférer au conseil de son ami : l'examen se continua.
Le prince de Broglie s'était plu à signaler entre les pères grecs et les pères latins du quatrième siècle non pas seulement des modes de pensée inconciliables et des tendances doctrinales divergentes, mais une rivalité jalouse qui les déterminait à s'observer mutuellement. Entraîné peutêtre par le désir de retrouver jusque dans les premiers siècles de l'Eglise les traces de l'esprit parlementaire, il n'avait pas craint d'affirmer que « cette division qui devait plus tard aboutir au schisme servit au contraire pendant des siècles à préserver l'unité chrétienne, parce qu'un contrôle réciproque toujours en éveil par une méfiance sourde vint prévenir des deux côtés toute innovation subreptice et retint chaque fraction de l'Eglise sur sa pente naturelle... Ces tendances opposées se font, sous le joug d'une même autorité, un salutaire équilibre (2). »
Grâce à de telles formules, familières à notre époque de régime constitutionnel, l'on arrive à rajeunir l'histoire et à présenter la vie de l'Eglise sous un jour acceptable aux contemporains. Mais les documents positifs ne donnaient aucun appui à cette description de fantaisie; et soit dans cette prétendue rivalité des pères grecs et des pères latins, soit dans la tentative de personnifier l'Orient tout entier dans Origène, et l'Occident dans Tertullien, le prince de Broglie jouait de malheur. On s'apercevait trop que sa connaissance des écrivains ecclésiastiques était superficielle et de seconde main, que documents et personnages
(1) Lettre du 27 décembre 1856,
(2) L'Eglise et V Empire romain au quatrième siècle, t. Ier, discours préliminaire, p. 121.