INCIDENTS
lui étaient peu familiers; e1 pour comblei les lacunes de son information historique, c'était trop peu des agréments du style et de ces formes indécises et fuyantes dont se voile et où se trahit la faiblesse de la doctrine. En outre l'abbé de Solesmes, qui depuis son enfance avait fait de l'histoire de l'Eglise son étude de prédilection, était l'homme du monde le moins disposé à se satisfaire d'aperçus peu fondés, de discussions trop rapides, et, dans le récit des choses du passé, d'un parti pris d'allusions au présent qui sollicite l'histoire et la détermine à n'avoir plus que la valeur d'un apologue.
Au milieu de cette controverse théologique, les événements suivaient leur cours. Le procès de VUnivers contre l'abbé Cognât et son pamphlet, « V Univers)) jugé par lui-même, était instruit et à la veille d'être jugé. L'éloquence de M. Dufaure eût échoué sans doute à justifier une œuvre de passion et de calomnie flagrante; dans les deux partis, nul ne doutait du dénouement, lorsqu'un crime affreux vint apporter à ce conflit une diversion inattendue et terrible. L'archevêque de Paris, Mgr Sibour, s'était rendu le 3 janvier à l'église de Saint-Etienne-du-Mont pour y ouvrir la neuvaine de sainte Geneviève. Au cours de la cérémonie qu'il présidait, il tomba sous le poignard d'un prêtre interdit. L'horreur causée par ce crime fit renoncer VUnivers au procès en diffamation intenté à l'abbé Cognât.
L'abbaye de Solesmes au commencement de 1857 eut la joie de recevoir ensemble le cardinal archevêque de Keims et Mgr Nanquette, évêque du Mans. Cette double visite marquait nettement en quelle faveur l'épiscopat tenait les travaux de dom Guéranger, en même temps qu'elle inaugurait l'ère de paix et de concorde affectueuse où entrait l'histoire de l'abbaye. L'abbé de Solesmes ne voyait dans ces témoignages de bienveillance qu'un motif de se dévouer à l'Eglise avec une activité nouvelle. Sans interrompre son examen critique, il trouvait encore le loisir de donner le sixième volume de son Année liturgique, le temps de la Passion et de la semaine sainte, assez à temps pour que les âmes chrétiennes accoutumées à sa parole s'en aidassent pour sanctifier l'époque liturgique à laquelle il est consacré.
Cette ardeur infatigable nous semblera d'autant plus méritoire que l'attention de dom Guéranger eût pu se laisser distraire par l'effort que tentait au même moment un religieux révolté, le traduisant devant la congrégation romaine des évêques et réguliers et le sommant de lui fournir l'argent nécessaire pour lui intenter un procès. La vie lui avait amené déjà de grandes surprises et son expérience du passé lui avait appris à ne s'étonner plus de rien. Il crut d'abord que la congrégation, irrégulièrement saisie, écarterait la cause : « Je n'ai jamais demandé à Kome aucune faveur pour ce que j'ai fait et pour ce que je puis faire encore, écrivait-il paisiblement à l'abbé Pescetelli; j'ai du moins le
droit d'espérer que je ne serai pas livré par elle à un moine rebelle (1). » Mais la cause de ce moine rebelle était appuyée par des autorités épiscopales mal disposées ou surprises; l'appel fut accueilli, les débats commencèrent. Les lenteurs ordinaires de la discussion, l'habileté et la ténacité du religieux mécontent, les influences qu'il sut se ménager tinrent en suspens durant de longues années encore le sort de cette maison qu'il avait voulu fonder et que son ambition eût ruinée de fond en comble, si elle ne lui eût échappé finalement pour prospérer en d'autres mains.
A Rome, les auspices étaient peu favorables à l'abbé de Solesmes; les conjonctures aidaient tout ce qui pouvait être tenté contre lui. A quinze ans de distance, on voyait se renouveler cette opposition qui autrefois avait voulu tenir en échec la campagne liturgique; et comme il avait été souvent un signe de contradiction, son nom éveillait chez beaucoup l'idée d'un esprit difficile et d'un caractère agressif. Un instant, l'amitié du chevalier de Rossi fut surprise et parut céder au mouvement général de l'opinion. « L'abbé Guéranger est une fois encore parti en guerre », disait-on. Les salons qui prenaient leur mot d'ordre en France eussent désiré qu'on usât de plus d'égards envers le prince de Broglie. On avait beau leur répondre que dans la république des lettres chacun laisse ses titres à la porte et ne saurait s'en prévaloir en faveur de la vérité de ses thèses : l'impression était produite, la défaveur était dans l'air. Dom Dépillier avait bien calculé.
Les moines de Solesmes, un peu fiers de leur abbé, ne pouvaient s'accoutumer à l'idée qu'un religieux révolté fût recevable à Rome. « Je les console de mon mieux, écrivait dom Guéranger, et n'en perds pas une minute de sommeil ou de gaîté (2). » Déjouer l'effort tenté contre lui était d'ailleurs d'une simplicité extrême. Il lui suffisait de laisser aux mains de l'évêque de Saint-Clan de une maison que tous les moines avaient désertée déjà et qui n'était habitée que du seul propriétaire légal La cession fut consentie entre les mains du préfet de la congrégation des évêques et réguliers, cardinal délia Genga (3). Le lien une fois rompu entre la famille bénédictine et la fondation qui avait échoué, D. Dépillier n'avait plus de recours contre l'abbé de Solesmes à raison d'une propriété que Solesmes ne revendiquait plus; mais il fallait compter avec l'ambition obstinée du moine révolté, et ce fut contre l'évêque devenu dès lors son supérieur direct que s'exerça son esprit d'intrigue et d'obstination. Au mépris de ses vœux, en dépit des réclamations de l'ordinaire et malgré la sentence rendue par la congrégation romaine, il prétendit garder pour lui seul la propriété de cette maison désolée par lui et s' en- Ci) Lettre du 21 janvier 1857.
(2) D. Guéranger à D. Pescetelli, 29 avril 1857. ^3) 29 avril 1857.
gagea désespérément, avec la violence de son orgueilleuse résolution, dans la voie de l'apostasie. Détournons nos regards de ce triste spectacle qui faisait l'effroi de tous.
L'année 1857 vit se poursuivre la critique commencée depuis si longtemps déjà. Dom Guéranger y était grandement encouragé par les plus hautes approbations; mais on conçoit l'exaspération provoquée dans le camp des adversaires, et en particulier autour de M. de Broglie, par le sobre et puissant examen qui ne faisait grâce à aucune diminution de l'histoire ou de la doctrine. Trop averti de cette irritation qu'il n'était pas en son pouvoir d'épargner à ses adversaires, l'abbé de Solesmes ne négligeait aucune occasion offerte à lui de rappeler le devoir rigoureux auquel il obéissait.
La personnalité de M. de Broglie a complètement disparu à mes yeux, écrivait-il, dès que je l'ai eu mise en sûreté en reconnaissant hautement la franchise de ses intentions; ce devoir accompli, je n'ai plus vu que le livre et sa portée doctrinale. N'est-ce, pas ainsi que nous devons agir quand la doctrine est en question, nous catholiques qui, au sein d'une société où rien n'est l'objet d'une conviction absolue, nous sentons invinciblement unis dans la profession d'une foi divine et dans l'obéissance à une Eglise infaillible? Plus les ténèbres de l'Egypte sont épaisses et envahissantes, plus nous devons être prêts à nous appeler les uns les autres, à nous avertir des périls, à nous tenir éveillés contre les embûches qui nous menacent à chaque pas. Les considérations humaines, telles que le danger d'encourir une certaine impopularité avec la réputation d'esprit tracassier, mesquin, pointilleux, exagéré, n'arrêteront jamais le chrétien convaincu; moins encore devront-elles avoir de prise sur le prêtre.
Dans ma conviction, ajoutait-il, il m'eût semblé un malheur que le livre de M. de Broglie, étant tel qu'il est dans un trop grand nombre de ses détails, obtînt le brillant succès qui lui était réservé, sans qu'une voix catholique fût-ce la plus faible s'élevât pour réclamer contre les inconvénients que ce livre entraîne avec lui. Et quel autre motif eût pu déterminer une attaque contre une œuvre qui par son objet ne pouvait exciter les susceptibilités de personne, et qui, par la manière dont elle est traitée, vient enrichir d'un livre sérieux et bien écrit notre bibliothèque contemporaine? L'intérêt de la religion pouvait seul porter un catholique à dénoncer comme dangereuses des pages qu'il eût été beaucoup plus facile et plus agréable de recommander à l'attention et â l'estime de tous. Et si contre mon intention j'avais manqué aux règles de la courtoisie dans cette lutte avec un écrivain plus habitué peut-être aux caresses qu'au blâme, je serais le premier à me condamner et à prier M. de Broglie de vouloir bien ne considérer que le fond et user d'indulgence pour la forme. Les hommes de mon état sont parfois un peu raides: ils se préoccupent surtout du but et sont par cela même sujets quelquefois à froisser les susceptibilités trop délicates, mais les blessures qu'ils font guérissent promptement ; et tôt ou tard M. de Broglie comprendra qu'une réfutation de quelques-unes de ses idées, accomplie devant le public, vient à décharge de la responsabilité que l'on en-
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court si aisément en écrivant sur les matières les plus graves, lorsqu'on ne les a pas suffisamment étudiées (1)
Les lecteurs attentifs rendaient à dom Guéranger cette justice que pas un mot pénible n'était venu sous sa plume au cours de ce long examen et que la critique n'avait cessé d'être courtoise et sereine. Seul. un louable excès de charité le portait à verser le baume sur des blessures qu'il n'était pas en son pouvoir d'épargner à son adversaire : les droits de la doctrine sont absolus. Et en dépit de ces dispositions superficielles écartant d'un mot hautain les problèmes importuns qu'elles ne consentent pas à regarder de près, la théologie catholique aujourd'hui encore ne parle pas un autre langage que celui de l'abbé de Solesmes. Sagement, il a laissé ouverte la discussion sur tel ou tel problème historique que l'information d'alors — ni peut-être d'aujourd'hui — ne permettait de considérer comme définitivement close. Ceux qui savent, ceux qui ont sans parti pris étudié les documents sont les seuls aussi qui mesurent exactement à quel point précis se doit arrêter la fermeté de leur assertion, où commence la part de conjecture et de probabilité; mais la doctrine théologique n'a pas cessé ni ne cessera d'enseigner ces mêmes vérités dont l'abbé de Solesmes revendiquait l'intégrité absolue.
Ce n'est pas que dans la presse quotidienne le prince de Broglie n'ait rencontré des défenseurs qu'irrita cette longue critique. L'Ami de la religion ne put se contenir, et l'abbé David se leva avec plus d'impétuosité que de mesure pour affirmer que l'ennemi était non le naturalisme mais le surnaturalisme (2). Son intervention sembla d'autant plus inexpliquée qu'il blâmait dans le livre de M. de Broglie ce que dom Guéranger avait critiqué. Selon cet étonnant défenseur, la théologie de l' écrivain libéral était inexacte, sa philosophie peu sûre, sa critique historique timide (3); après ce jugement rapide, l'abbé David semblait n'avoir pris la plume et l'accent de Mgr Fayet que pour aborder durement la personne de l'abbé de Solesmes. Quelques années plus tard, interrogé sur les motifs qui l'avaient déterminé à écrire, il répondit avec simplicité : « On me l'avait demandé; j'aurais tout aussi bien soutenu la thèse contraire. » En effet les épigrammes peuvent servir à tout, et ceux qui veulent absolument s'escrimer une plume à la main ne sont jamais à court de personnalités. Dom Guéranger répondit; M. David répliqua (4). Il n'était pas encore arrivé à la candide simplicité des derniers jours et feignit une grande hauteur : « Derrière ma personnalité obscure, écrivait-il, avec une émotion bien jouée, il y a non une intrigue, non
(1) Essais sur le naturalisme, etc., § 27, p. 276-277. (L'Univers, 17 mai 1857.)
(2) 12 mai 1857, n 6153, t. CLXXVI, p. 350-351.
(3) VAmi de la religion, 21 mai 1857, u° 6157, t. CLXXVI. p. 429-436.
(4) Jiid., 2, 9. 25 juin 1857, n* 6162, 6163, 6172, t. CLXXVI, p. 529-537, 603-608, 729-738; — 1er juillet 1857, n 6177, t. CLXXVII, p. 54-60.