‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 54 sur 187 · DÉFENSEUUS DE M. DE BROGLIE · texte numérisé non relu

DÉFENSEUUS DE M. DE BROGLIE

un parti; tout cola est misérable : il y a dos principes outrages qui ne peuvent garder toujours le silence (1)!!! » Bientôt la discussion dévia, il ne fut plus question de M. de Broglie, mais de Clément d'Alexandrie, de Benoît XIV, de l'école gallicane. « Mon bien cher père, écrivait avec raison l'évêque de Poitiers, avec de pareils adversaires (2) vous n'aurez jamais le dernier mot, et l'insulte ira toujours croissant. Vous les honorez trop...; la probité leur manque autant que le savoir (3). » L'abbé de Solesmes laissa dire et fit bien. D'ailleurs ni Hippolyte Rigault (4) qui se fit un nom dans la suite, ni M. Wallon (5) à qui nous devons la République, ni le Dr Brownson dans la Quarterly Review, ni M. Charles Daremberg (6), qui tous avec des procédés différents vinrent au secours du prince de Broglie, n'apportèrent au débat aucun élément nouveau. Chacun donnait une variante, mesurée sur son état d'esprit; aucun n'avait qualité pour parler de doctrine, et c'était de doctrine pourtant qu'il s'agissait. Il y eut d'ailleurs une intervention beaucoup plus haute. La portion de la société française qui avait pris parti pour le prince de Broglie avait au Vatican, dans la personne de prélats sortis du même inonde, un moyen exquis de faire parvenu' jusqu'aux oreilles de Pie IX l'expression de sa mauvaise humeur. Après les salons français et leur faisant écho, les salons romains retentirent de protestations; le pape lui-même les entendit : il avait l'âme bonne et voulait la paix parmi ses enfants. Sachant bien l'amitié qui unissait l'abbé de Solesmes et l'évêque de Poitiers, il adressa à ce dernier une lettre toute de sa main où il lui demandait de tempérer le zèle de dom Guéranger : « Usez, lui disait-il, dans ce dessein, de toute l'influence que vous assure votre amitié. » C'était peut-être cette lettre confidentielle qui dès les premiers temps avait inspiré à l'évêque de Poitiers l'invitation affectueuse de suspendre la polémique commencée. Quoi qu'il en soit, partagé entre le désir de ne trahir point le mandat que lui avait donné Pie IX et le regret de ne pouvoir, comme il l'aurait voulu, éclairer le souverain pontife sur l'opportunité du travail engagé, Mgr Pie mit en œuvre son influence et son amitié. Nous sommes assuré qu'il ne le fit pas avec assez de résolution pour découvrir l'autorité à laquelle il déférait, ni avec la netteté qu'il eût apportée à l'expression d'une conviction personnelle; libre encore, dom Guéranger continua. Il est permis de penser que quelques années plus tard, lorsqu'il eut mesuré l'indocilité superbe de l'école libérale et qu'il félicitait l'abbé de Solesmes d'avoir réfuté des

(1) UAnn de la religion, t. CLXXVI, p. 537.

(2) « Adversaires » n'est qu'une traduction adoucie.

(3) Lettre du 26 juin 1857.

(4) Reiue de V Instruction publique, 26 mars 1857.

(5) Journal des villes et des campagnes, 30 juin 1857.

(6) Journal des Débats, 20 novembre 1857.

opinions partout vantées comme la gloire de notre siècle, Pie IX rapportait implicitement dans son bref solennel (1) les termes de sa lettre confidentielle à l'évêque de Poitiers.

Sans doute dom Guéranger ne sut pas aussitôt de quelle haute région lui venait l'invitation de ménager davantage et le livre dont il avait abordé l'examen, et l'auteur dont il avait dénoncé les tendances. Nous pensons d'ailleurs qu'abrité de sa conscience, rassuré par les approbations des évoques et par les encouragements des théologiens, n'ayant aucun doute sur le bien fondé de la doctrine qu'il soutenait, il n'eût été ramené en arrière que par un ordre formel; mais l'ordre ne vint pas. Dès lors il appartenait au dictamen de sa conscience qui lui montrait l'opportunité d'un débat dont il n'avait pas cherché l'occasion. Il le disait hautement à son ami, le chevalier de Rossi, en se plaignant doucement à lui de quelque parole imprudente où les susceptibilités romaines alors très tendues avaient cru apercevoù* un blâme jeté sur la polémique.

Ce n'est pas ici le heu, écrivait dom Guéranger à son ami, de vous dire au long pourquoi j'ai entrepris ce labeur ingrat et peu populaire auprès des gens de salon. Ê me suffira de vous dire que les meilleurs de nos évêques sont avec moi et qu'ils n'ont cessé de me prodiguer leurs encouragements et leurs félicitations. Je vous citerai le cardinal Gousset et le cardinal de Bonald, l'archevêque d'Auch, les évêques d'Arras, de Poitiers, de Beauvais, du Mans, de Bruges, etc. Tous comprennent l'urgence de cette démonstration contre le naturalisme qui infecte notre littérature religieuse et prépare en France l'extinction de la foi.

Je n'ignore pas ce qu'on a dit de ma polémique en haut heu, grâce aux propos intéressés de ceux qui obtiennent des audiences. Tout cela m'est fort indifférent : je n'ai aucune ambition au monde, Dieu le sait; mais peut-être nous autres Français connaissons-nous mieux nos besoins et nos périls que vous ne pouvez le faire à Rome. J'ai l'élite de l'épiscopat pour moi. Que m'importe l'opinion de M. Un tel? On peut donc dire de moi dans les salons de Rome tout ce qu'on voudra : j'y suis si accoutumé! Combien de fois n'y a-t-on pas fait circuler des anecdotes aussi fausses qu'odieuses! J'ai toujours dédaigné de répondre par la raison que je ne fais pas la carrière. Je défendrai donc la révélation et le surnaturel jusqu'à ce qu'on me défende formellement de le faire. J'ai conquis la France à la liturgie romaine et, en 1843, on a tout fait pour m'arrêter. J'ai été désavoué, on a écrit des lettres bienveillantes à mes adversaires, jusqu'à ce qu'enfin, le triomphe étant devenu évident par les faits, j'ai été complimenté, félicité, remercié. Tout cela me touche peu; je me dis après saint Paul: Vœ mihi si non evangelizavero. Quant au succès, je ne compte pas en jouir : Servus inutilis sum. Mais je l'avoue, mon cher ami, je suis un peu peiné de vous rencontrer dans le camp de mes censeurs (2).

(1) Bref Gaudemus autem à Mgr Pie, 19 mars 1875.

(2) Lettre du 14 juillet 1857.

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