‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 56 sur 187 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

POLÉMIQUE CONTRE LE NATURALISME (suite) (1857-1860)

Aux premiers jours de septembre 1857, une lettre de du Lac (1) demanda à l'abbé de Solesmes ses prières et celles de l'abbaye pour Mme Swetchine qui se mourait. Depuis de longues années, les infirmités l'avaient réduite à l'immobilité presque complète et confinée dans la solitude. L'affection de Lacordaire et de M. de Falloux avait adouci les dernières heures de sa vie et jeté un pâle rayon dans la nuit qui descendait sur elle. Son admirable tranquillité ne se démentit pas un instant. Convertie par M. de Maistre, amie de dom Guéranger, les circonstances et peut-être un excessif penchant à la modération, disons mieux, un souci très distingué de chercher toujours au-dessus des divergences des hommes une région où tous auraient pu fraterniser, la portèrent sur la fin de sa vie en un milieu d'esprits très différent de celui qui tout d'abord avait été le sien. Elle n'avait jamais trahi son attachement à dom Guéranger. Quelques jours avant sa mort, elle le défendait encore contre les âpres jugements de M. de Broglie (2). Elle mourut le 10 septembre 1857, âgée de soixante-quinze ans. L'abbé de Solesmes fidèle à son affection rendit hommage au dévouement que Mme Swetchine lui avait témoigné lors des débuts laborieux de la restauration monastique.

Au milieu des travaux et des souffrances de sa vie, compliqués encore des faiblesses d'une santé alors très éprouvée, il reçut de Dieu une grande joie. Depuis son élévation au siège de Poitiers, Mgr Pie avait longtemps attendu le loisir d'une visite à Solesmes; les œuvres sans nombre de ses premières années d'épiscopat l'avaient toujours retenu. Peut-être aussi le long sursis apporté au voyage du Maine avait-il

(1) Lettre du 9 septembre 1857.

(2) Ibid.

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trouvé sa raison dans le voisinage même de Ligugé. Les nécessités de la maison naissante y ramenaient périodiquement dom Guéranger; et, sans avoir à sortir de son diocèse, l'évêque retrouvait à point nommé, soit à Ligugé même soit au palais épiscopal de Poitiers, le charme des pieuses et spirituelles conversations. Il n'avait cessé pourtant de caresser la pensée d'un voyage que les dispositions si bienveillantes de Mgr Nanquette rendaient désormais facile. On a dit que l'idée est une force et qu'elle tend par un ressort interne à se réaliser. Longtemps médité, le projet finit par aboutir. On se concerta de part et d'autre pour trouver des jours de pleine liberté; de part et d'autre on cherchait si loyalement que l'on réussit. La rencontre à Solesmes fut fixée aux derniers jours de septembre. « J'ai lu avec un grand plaisir votre dernier article dont Veuillot était enchanté », écrivait Mgr Pie. L'évêque faisait allusion à l'article du 6 septembre par lequel l'abbé de Solesmes prenait congé du prince de Broglie dans une admirable leçon sur l'Eglise et la divine stabilité de sa constitution. Il ajoutait : « J'ai passé quelques jours à Paris utilement. Soyez sûr que le gouvernement tend à se décatholiciser de plus en plus. Ce me sera une joie bien grande de vous revoir chez vous et au sein de toute votre famille monastique (1). »

La réunion fut douce et grave; les âmes étaient en plein accord, si dévouées à l'Eglise, si unies dans un même effort pour elle et en même temps si préoccupées des tendances nouvelles qui se trahissaient dès lors et menaçaient la paix intérieure de la patrie! Pour quelques jours et avec cette bonne grâce qui trouvait jusque dans les menus incidents de la vie l'art de se traduire de façon exquise, l'évêque fut moine et un peu abbé : il assistait à la messe conventuelle en mosette et manteletta, s'asseyait à la table des religieux, prenait part à leur récréation; le son il entretenait la communauté réunie pour la conférence spirituelle, empruntait la crosse de l'abbé pour donner le salut du très saint Sacrement et terminait par l'assistance à compiles une journée toute monastique. Heures trop rapides et trop vite écoulées, mais qui laissèrent aux religieux et aux familiers du monastère un durable souvenir.

Rien ne nous laisse supposer que durant ces quelques jours, l'abbé de Solesmes ait eu le loisir de livrer à l'évêque de Poitiers son dessein de poursuivre contre le naturalisme la lutte commencée. Mais tous deux savaient trop bien leur époque pour penser que quelques escarmouches suffiraient, afin de revendiquer efficacement, dans un monde si profondément troublé par l'hérésie et la révolution, la place de droit qui revient à Jésus-Christ, à l'Eglise, à l'enseignement surnaturel. Ce n'est qu'au prix d'un effort continu que l'on achète la joie de voir le mal s'arrêter ou reculer.

(1) Lettre du 11 septembre 1857.

CONDAMNATION DU GUNTHERIANISME 161

L'année qui se terminait alors avait été marquée d'un acte pontifical considérable qui avait retenti en Allemagne et même en France. Un décret de la congrégation de l'Index, daté du 8 janvier 1857. publié le 17 février, revêtu de la sanction du souverain pontife et publié par ses ordres, avait condamné les œuvres d'Antoine Gunther, dénoncées au saint-siège par plusieurs évoques d'outre- Rhin. Mais Gunther avait fait école surtout dans les universités catholiques; son système apparaissait comme une rénovation de la philosophie religieuse. Et sous le prétexte assez ordinaire en ces cas que le décret de la congrégation romaine ne visait en particulier aucune proposition spéciale et ne censurait aucune erreur déterminée, beaucoup de ceux qui avaient adopté les doctrines gunthériennes ne se crurent aucunement atteints par une sentence si générale et, quand Gunther s'inclinait devant le jugement pontifical avec une simplicité qui lui valut les éloges de Pie IX, se reconnurent le droit de défendre quand même et de soutenir la doctrine condamnée. Ce fut l'occasion de deux brefs de Pie IX, l'un à l'archevêque de Cologne (1), l'autre à l'évêque de Breslau (2). Après avoir signalé dans les doctrines de Gunther les commentaires erronés qu'elles donnaient de? dogmes catholiques, le souverain pontife dénonçait à quelle source empoisonnée l'auteur les avait puisés.

Ce qui mérite par-dessus tout d'être réprouvé et condamné, écrivait Pie IX au cardinal archevêque de Cologne, c'est que l'on attribue témérairement le droit souverain d'enseigner à la raison humaine et à la philosophie qui, dans les choses de la religion, ne doivent pas dominer mais se tenir dans une saine dépendance, sous peine de bouleverser tout ce qui doit demeurer invariable, la distinction de la science et de la foi, l'immutabilité de la foi, qui est toujours une et constante au milieu des variations et des erreurs de la science humaine.

L'abbé de Solesmes pouvait regarder ces paroles sinon comme un encouragement direct, du moins comme une invitation à poursuivre le naturalisme dans le champ de la philosophie, comme il venait de le dénoncer sur le terrain de l'histoire. Précisément l'abbé Maret venait de recueillir sous ce titre : Philosophie et religion (3), les leçons qu'il avait données en Sorbonne; son livre avait obtenu le suffrage de M. Hugonin depuis évêque de Bayeux. Un instant on put croire que l'ouvrage de M. l'abbé Maret, aujourd'hui fort oublié, aurait le sort du livre de M. de Broglie et deviendrait le thème d'une nouvelle critique. Heureusement il n'en fut rien. L'abbé de Solesmes comprit la nécessité de renouveler

(1) 15 juin 1857.

(2) 30 mars 1857.

(3) Philosophie et religion. — Dignité de la raison humaine et nécessité de la révélation divine, par II.-L.-C. Maret (1856).

ii. H

un peu le procédé et d'échapper à la fatigue du morcellement, des citations et des redites auxquelles oblige fatalement la discussion d'un texte analysé dans toute son étendue.

Au lieu donc de s'enfoncer encore dans l'étude des vingt-quatre chapitres que l'abbé Maret avait consacrés à trois chefs principaux, — la dignité de la raison, la nécessité de la révélation, la notion et la possibilité de l'ordre surnaturel, — dom Guéranger commence par établir la destination surnaturelle de l'homme comme fait et comme vérité fondamentale du christianisme; puis, sans prononcer encore le nom de l'abbé Maret, il s'élève avec force contre les ménagements personnels, contre les diminutions doctrinales qui obscurcissent cette vérité : il ne croit pas que le chrétien puisse bâtir une philosophie d'où soient absents Dieu, Jésus-Christ, l'Eglise, l'ordre surnaturel tout entier. Au souvenir et avec le regret d'une philosophie qui autrefois faisait corps avec la doctrine surnaturelle elle-même, il donne nettement le nom de rêves, œgri somnia, à tous les systèmes qui se sont mis à pulluler depuis que la raison s'est isolée de la foi.

Quand on dort, dit-il avec un sourire, rien de plus naturel que de faire des rêves; et c'est ce qui est arrivé aux hommes de notre temps. Ces beaux rêves sont d'habiles théories au moyen desquelles on rend raison de tout, passé, présent, futur, sans avoir besoin de recourir à ce qu'on appelle dédaigneusement le mysticisme. Dans ces théories on fait entrer, sans trop de répugnance, l'idée de Dieu, d'une certaine Providence sur les événements humains, de la spiritualité de l'âme, peut-être même jusqu'à un certain point d'une vie future; mais c'est tout en fait de croyances non terrestres. Tout le reste a pour but d'expliquer, sans Jésus-Christ, sans ses mystères, sans sa morale, comment l'homme est son maître ici-bas et n'a tout au plus de comptes à rendre qu'à un Dieu métaphysique qui a autre chose à faire que de venir imposer des lois positives à l'homme sur la terre (1).

Et chez les croyants eux-mêmes, combien de complaisances imprudentes! combien de dangereuses transactions avec des auteurs non chrétiens! que de coquetteries peu séantes avec des philosophes à qui l'on pardonne le naturalisme où ils s'enferment, sous prétexte qu'ils se rapprochent graduellement du christianisme! Dom Guéranger n'avait rien ignoré des espoirs si longtemps caressés au sujet de M. Cousin, des efforts tentés pour soustraire son livre à l'Index, des miséricordieux adoucissements dont le pape avait usé envers lui; il n'ignorait pas non plus l'obstination orgueilleuse du patriarche de l'éclectisme et avait souffert dans sa fierté religieuse de von l'Eglise négocier et temporiser si longtemps avec un philosophe qui dans l'intimité professait sans doute « être chrétien autant qu'on peut l'être », mais ajoutait-il à mi-voix :

(1) L'Univers, 27 septembre 1857,

« quand on ne l'est pas du tout ». L'abbé de Solesmes trouvait péril égal dans ces courtoisies toujours infructueuses et dans le peu de sérieux que les hommes de son temps apportaient à l'étude des vérités de la foi. Leur ignorance même les préparait à toutes les condescendances et quelquefois à toutes les avances.

N'y a-t-il pas aussi, se demandait-il, dans l'étude exclusive des sciences naturelles et mathématiques une cause de naturalisme (1)? L'esprit humain n'est-il pas incliné à rapporter toute chose à l'objet privilégié de son attention et à mettre tout dans ce qu'il étudie et croit savoir? Une éducation intellectuelle exclusive nous présente les réalités déformées et inexactes comme en un miroir inégal. Et qui oserait dire que le souci des choses de la religion et l'application aux vérités surnaturelles se soient en notre siècle accrus de pair avec l'avidité intellectuelle qui s'en est allée aux sciences politiques, économiques, sociales, et même avec l'entrain beaucoup moins noble qui s'est tourné vers l'industrie, l'ambition et le plaisir? Pourtant les sociétés ne vivent pas seulement de ce pain grossier. Pour tout croyant, ni l'homme, ni la famille, ni la société ne sauraient accomplir leur mission et atteindre leur but en dehors de Jésus-Christ.

Toute la pensée de l'abbé de Solesmes était trempée de cette conviction. Toute diminution de cette doctrine lui était odieuse comme fatale à la créature, comme injurieuse à Dieu. H se trahissait lui-même tout entier lorsque, ayant rappelé la mission universelle du christianisme, il terminait ses considérations générales sur le naturalisme par ces fieres paroles :

Je n'ignore pas que c'est s'exposer à passer pour rétrograde que de ne pas voir le salut de la société dans l'emploi de telles ou telles formes politiques, que de ne pas avoir confiance dans les grands avantages que la civilisation a retirés des conquêtes du siècle dernier; mais puisque nous avons la liberté de penser et de dire, qu'il me soit permis d'en user et de signaler les vrais besoins du siècle et ses véritables dangers. Pendant que Noé et ses fils construisaient l'arche qui devait recevoir et sauver du naufrage les destinées du genre humain, « les hommes, dit le Sauveur, mangeaient et buvaient; on épousait et on fondait des familles ». Plus d'une fois durant cent années que dura la construction du vaste asile préparé pour les êtres qui ne devaient pas périr, les travailleurs eurent à essuyer les sarcasmes de ceux qui avaient foi dans l'avenir; on ne comprenait rien à leur obstination dans un si étrange labeur; on leur disait qu'il y avait autre chose à faire en cette vie que de couper des arbres et de les façonner en charpente, que de s'amuser à fabriquer une prison en bois, tandis que l'air était si doux à respirer : le déluge vint et on put voir alors de quel côté était la prévoyance. La foi catholique est l'arche de salut pour les sociétés européennes : ceux qui veillent à la conserver pure de tout alliage, la préserver en eux-mêmes

(1) L'Univers, 11 octobre 1857.

164 DOM GUERANGER

et dans les autres de l'attiédissement général, ceux-là ne sont pas nuisibles à l'avenir du monde et leur simplicité du moins mérite quelque indulgence (1).

Voici un demi-siècle que ces paroles ont été prononcées : il appartient à la société française de dire si elles étaient exactes et si le siècle se peut féliciter de les avoir méconnues. Elles résument la pensée de dom Guéranger et donnent la raison dernière de l'intérêt ou de l'antipathie qu'aujourd'hui encore son nom et son œuvre n'ont cessé d'exciter. Les hommes se rangent d'après leurs secrètes affinités.

Jusque-là d'ailleurs, si opportunes qu'elles fussent et quelle que fût la pleine lumière où elles amenaient les concessions faites au naturalisme, ces générahtés ne semblent pas avoir provoqué l'émoi. H en fut autrement lorsque dom Guéranger descendit de ces hauteurs théoriques pour examiner les infiltrations naturalistes dans le domaine de la philosophie. Qu'il y ait, en dehors de l'ordre surnaturel, un ensemble de vérités naturelles et directement connaissables par l'esprit humain, une lumière naturelle qui les fait apercevoir, une méthode pour les démontrer ou les découvrir, cela ne faisait pour presque personne une réelle difficulté. Si la raison de l'homme n'a aucune force personnelle, la raison commune n'en saurait avoir davantage; et si la raison ne pouvait reconnaître les titres de la doctrine surnaturelle, l'hommage que nous lui rendrions par notre foi n'aurait aucune valeur, aucune dignité.

Mais dom Guéranger n'avait nul souci de cette question toute théorique et oiseuse pour lui. Etant donné le fait de l'élévation de l'homme à l'ordre surnaturel, le fait de son appartenance, moyennant le baptême, à l'ordre surnaturel, il ne pouvait, devant cette condition de fait toujours présente à sa pensée, prendre son parti de l'allure générale de la philosophie depuis plusieurs siècles déjà. Que des chrétiens, des baptisés eussent la prétention de construire une philosophie séparée où, renonçant par principe au surcroît glorieux que la pensée de Dieu a ajouté à la pensée de l'homme, ils ne tinssent plus nul compte de leur foi, de sa. lumière, de sa règle, de son appui; que des chrétiens, des baptisés fussent réduits, par l'enseignement d'un Etat qui allait se déclarer athée, à ne connaître d'autre philosophie que celle-là. avec le péril du conflit intellectuel qu'elle portait dans son sein; que l'incurie ou l'inattention sur ce point fussent arrivées à un tel degré que la philosophie dite séparée, c'est-à-dire rivale et ennemie, eût obtenu le droit de cité dans une nation chrétienne, au point de se considérer comme la sœur immortelle de la religion, comme chargée à son défaut de dispenser aux intelligences d'élite ce supplément de lumière dont le peuple n'a ni le loisir ni le besoin; que cette philosophie, née de l'apostasie et vouée à ne faire que des incroyants, fût dans les

[ (1) L'Univers, 11 octobre 1837.

chaires de l'Etat traitée avec courtoisie, avec honneur, comme étant la philosophie elle-même et que, non contents de cette déférence à coup sûr excessive, des prêtres en fussent réduits à épier comme une aubaine pour l'Eglise une parole de sympathie, un symptôme de rapprochement venu de cette philosophie : c'était là ce qui ne pouvait entier dans l'esprit de dom Guéranger. Il le dit hautement :

L'apôtre recommandait aux chrétiens de se défier des philosophes; ces philosophes cependant n'étaient que des infidèles, ils n'avaient pas été initiés : vous, quoi que vous fassiez, vous êtes chrétien. Vous écrivez de fort belles pages sur l'essence divine; nos docteurs ont parlé au moins avec autant de clarté et de splendeur et vous les avez lus; mais votre génie et votre éloquence ne m'empêcheront jamais de voir en vous avant tout l'ennemi du Fils de Dieu... Malheureusement, ajoute-t-il, on n'a pas toujours montré à nos philosophes contemporains cette noble et douce fierté qu'inspire la foi. Trop souvent on est descendu envers eux à la flatterie. Il est vrai, le but était de les conquérir et de les sauver : on n'y est pas arrivé; et en attendant, par mille concessions, par mille avances stériles, en adoptant leur langage, en affectant de partager leurs engouements et leurs antipathies, on a compromis dans une foule d'esprits la pureté et l'intégrité de la foi (1).

Tout en donnant de justes éloges au livre de M. Maret, Dignité de la raison humaine et nécessité de la révélation divine, l'abbé de Solesmes y signale l'esprit de ménagement à outrance et de mollesse envers cette philosophie séparée devant laquelle le professeur de Sorbonne brûlait tout son encens. Elle arborait le drapeau du spiritualisme et semblait toute pleine de l'enthousiasme platonicien; mais elle se disait neutre (2) afin sans doute de donner plus d'autorité à ses démentis; tous ses docteurs d'un jour se contredisaient entre eux, changeaient de doctrine comme d'habit, heurtaient la foi, heurtaient la raison même et ne devaient qu'à un reste de tradition chrétienne la part de vérité que contenaient encore leurs écrits. M. l'abbé Maret se demandait pourtant si une telle philosophie était ou non suffisante pour conduire l'homme à sa fin naturelle (3), comme si le chrétien avait une fin naturelle; il parlait du livre de M. Cousin, Du Vrai, du Beau et du Bien (4), comme si ce livre n'eût pas éveillé l'attention de l'autorité spirituelle, comme si la critique qu'en avait faite l'évêque de Poitiers dans sa première synodale sur les erreurs du temps présent eût été pour lui non avenue. Ces ménagements de M. Maret pour la philosophie moderne étaient d'autant plus singuliers que sa sévérité envers la philosophie antique était plus résolue. D'après lui le bilan de tout le travail philosophique de dix siècles avant Jésus-

(1) L'Univers, 25 octobre 1857.

(2) H. Maret, op. cit., 22 leçon, Philosophie sépo,rée, p. 467 et suiv.

(3) llid,, p. 472.

(4) Ibid., 12 leçon, p. 212 et suiv.

Christ accusait une faillite : « La connaissance de Dieu, et par conséquent celle de l'homme, de son principe, de sa fin, de sa loi, n'avaient pas fait un pas essentiel et décisif (1). » En mille ans de travail et de mouvement, n'avoir fait que piétiner sur place sans avancer d'un pas, au moins d'un pas essentiel et décisif, n'était-ce point pour la philosophie antique une situation déshonorante? Tant de sévérité pour les anciens, tant de condescendance pour les modernes, s'expliquait pourtant par le dessein de M. Maret : il voulait — son titre nous l'a laissé von — conclure à la nécessité de la révélation divine (2); cette prémisse historique était indispensable à sa conclusion.

Les questions de méthode ont en philosophie surtout une importance souveraine. Parfois nous portons à notre insu dans le système général de notre pensée des erreurs partielles que l'expérience réduit, que la réflexion corrige. IL n'y a pas de cohésion possible de l'erreur avec la vérité; et quelque jour la contradiction aperçue jette dehors ce qui ne fait pas réellement corps avec l'ensemble. La vie intérieure de la pensée élimine d'elle-même les éléments impropres à son travail. Mais dans toute question de méthode, ce n'est plus une vérité de détail, c'est le fonds même de l'intelligence qui est en jeu. La méthode est un procédé général qui à la longue façonne l'intelligence même qui l'emploie et la détermine par une action secrète à juger conformément aux lois qu'elle s'est données. Elle devient à l'usage une habitude mentale volontaire et une forme générale de penser. Celui qui donne la méthode fait la pensée de ceux qui l'adoptent. A ce titre, en poursuivant le naturalisme dans la philosophie, dom Guéranger ne pouvait se borner à dénoncer l'engouement peu explicable chez des prêtres pour une philosophie antichrétienne, ni les flatteries décernées par eux à l'apostasie. H se trouvait en face d'une méthode philosophique définie, dite méthode cartésienne, consistant essentiellement dans la rupture avec toute tradition philosophique antérieure, dans l'invitation adressée à l'intelligence réfléchie de s'établir dans un doute méthodique universel pour prendre conscience de son existence propre et, sur cette base du moi pensant, élever tout l'édifice de sa pensée.

L'abbé de Solesmes n'avait nul souci pourtant d'entrer dans l'analyse du procédé cartésien; il ne se laissa pas distraire de son dessein premier. Méconnaître la place que Descartes occupe dans l'histoire de la philosophie était impossible; fane le départ du vrai et du faux dans une œuvre très complexe entraînait une longue analyse; dom Guéranger se demande seulement ce que pense l'Eglise du patriarche de toute la philosophie moderne; il s'aperçoit que par un décret du 20 novembre 1663 les œuvres de Descartes ont été inscrites au catalogue de l'Index sous la clause donec cor-

(1) H. Mabet, op. cit., 19e leçon, p, 423.

(2) IbicL, 23 leçon, p. 484 et suiv.

nU NATURALISME EN PHILOSOPIIIE 167

riganbur et, tout en faisant la part de la périlleuse et volontaire ignorance où la France a vécu autrefois au sujet des décrets de l'Index, s'étonne que le jugement de l'Eglise ne rende pas plus mesurée et plus circonspecte une philosophie qui veut demeurer chrétienne. Si les craintes prophétiques de Bossuct, voyant « sous le nom de philosophie cartésienne un grand combat se préparer contre l'Eglise (1) » étaient trop peu de chose pour inviter la philosophie catholique à se maintenu- dans une prudente défiance, les éloges de l'incrédulité eussent dû ouvrir les yeux : Descartes n'était-il pas prôné par elle comme l'émancipateur de la pensée moderne? La révolution accomplie par lui dans le monde philosophique n'était-elle pas analogue à celle de Luther dans le monde religieux? L'une a proclamé l'indépendance de la conscience; l'autre, l'indépendance de la pensée. M. Maret recueillait ces expressions enthousiastes et y apportait d'utiles restrictions sans cesser pourtant d'être cartésien déterminé (2); l'abbé de Solesmes s'efforce de lui montrer que cette situation est intenable pour le philosophe et le chrétien et que c'est à d'autres sources que la pensée chrétienne se doit désaltérer (3).

JQ n'en avait pas fini encore avec les adversaires qui lui savaient mauvais gré de sa critique de M. le prince de Broglie, et le Journal des Délais prêtait ses colonnes à M. Charles Daremberg, « aussi simple laïque, disait-il lui-même, et encore moins théologien que le prince de Broglie », qui malgré les instances de ses amis voulut rompre une lance en faveur de l'historien injustement critiqué selon lui (4). Mal lui en prit; il fut durement ramené et se vengea par des impertinences de la leçon d'histoire et de bon goût qu'il s'était imprudemment attirée (5).

Libre de ce côté, dom Guéranger eut un peu de loisir pour répondre aux défenseurs de la philosophie cartésienne (6). Sans doute, disait V Ami de la religion, cette philosophie n'a été suspecte à l'Index que pour ses thèses de physique; après tout elle ne saurait être coupable de donner un abri au rationalisme contemporain. Les rationalistes invoquent les principes cartésiens; mais cet appel ne saurait créer un préjugé contre Descartes que dans les esprits boudeurs et mal faits : est-ce que les socialistes n'ont pas prétendu trouver jusque chez les pères le germe de leurs théories? Est-ce que les hérésies n'en ont pas appelé aux Ecritures? Après avoir repoussé par ces réflexions de haut goût la critique dirigée

(1) Lettre 139e. (Edit. Lebel, t. XXXVII, p. 375.)

(2) Op. cit., 0 leçon, p. 125 et suiv.

(3) L'Univers, 22 novembre 1857.

(4) Journal des Débats, 20 novembre 1857*

(5) Lettre de D. Guéranger au rédacteur du Journal des Débats, 22 novembre 1857. (Journal des Débats, 24 novembre 1857.) — Un mot de réponse à M. Daremberg. (L'Univers, 6 décembre 1857.)

(6) Abbé Sisson, Descartes et dom Guéranger. (L'Ami de la religion, 22, 20 et 29 décembre 1857, n°s 6249, 6251, 0252, t. CLXXVI1I, p. 701-707. 741-748, 701-770.)

1GS DOM GUERANGER

contre la philosophie de Descartes, il était facile à T Ami de la religion cT accabler l'abbé de Solesmes sous rénumération des ordres religieux, des philosophes et des évêques qui à l'envi s'étaient rangés sous la bannière du philosophe novateur. La conclusion de l'article avait plus de chaleur que l'abbé Sisson n'en mettait d'ordinaire en sa prose. L'amour de Descartes le fit éloquent une fois dans sa vie.

Quoi! s'écriait-il, vous faites à l'église de France un crime d'avoir laissé se développer dans son sein l'enseignement des principes cartésiens; vous lui reprochez de n'avoir pas banni une philosophie qui est responsable selon vous de la perte d'une multitude d'âmes; et ces principes cartésiens et cette philosophie, frappés selon vous de l'interdit du saint-siège, proscrits par la congrégation de 1" Index, ils sont enseignés à Eome, publiquement, librement, sous les yeux des cardinaux de l'Index, sous les yeux du vicaire de Jésus-Christ! On tolère à Rome ces principes, cette philosophie! On autorise ceux qui les enseignent! On leur ouvre les chaires romaines et on leur permet dïnculquer le cartésianisme à la jeunesse qui les écoute. En vérité quel renversement! Quelle contradiction! Cessez donc d'accuser l'église de France, cessez de nous accuser ou accusez en même temps l'Eglise de Rome, son pontife et ses docteurs! Cessez d accuser parmi nous ceux qui honorent et admirent l'œuvre du génie de Descartes, ou enveloppez dans votre blâme les philosophes et les théologiens romains qui partagent notre admiration (1)!

Une telle mise en demeure adressée surtout à un prélat ultramontain parut à l'abbé Sisson si parfaitement décisive, si triomphante qu'il semble en terminant avoir eu regret de vaincre si pleinement et s'adoucit pour donner de bons conseils à son adversaire abattu :

Nous le disons sincèrement, il nous a été pénible de diriger notre polémique contre le chef d'une congrégation dont nous honorons la grande mission. Autrefois nos bénédictins étaient nos modèles dans la modération et la discrétion du langage, comme ils l'étaient aussi dans l'ardeur du travail et le zèle pour la science. Nous craignons que l'article publié par dom Guéranger à la fois contre Descartes, contre le cartésianisme et contre les cartésiens ne soit considéré par la plupart des hommes graves comme un démenti à d'aussi belles traditions (2).

M. Sisson ne pouvait prévoir l'avenir. Nul à ce moment encore ne pressentait qu'un demi-siècle plus tard, grâce à l'effort des souverains pontifes Pie IX, Léon XIII et Pie X, pendant que la philosophie séparée inaugurée par Descartes irait se perdre dans des rêves, des théories et des recherches qui n'ont de philosophique que le nom, la pensée chrétienne retournerait à la discipline antique, à cette large philosophie socratique, christianisée par les pères et les docteurs de l'Eglise, re-

(1) L'Ami de la religion, loe. cit.. p. 7G9*

(2) Ibid., p. 770.

cueillie et systématisée par l'école du moyen âge, philosophie qui n'est à proprement parler ni grecque, ni latine, ni scolastique, ni française, mais simplement humaine; où la réalité, la connaissance, le devoir ont leurs titres, où la foi et la raison se trouvent à l'aise, où tous les développements de la pensée et de l'expérience ont leur place, où durant de longs siècles toutes les intelligences ont fraternisé. Mais cette direction nouvelle de la philosophie, cette restitution de l'unité de la pensée chrétienne était toute dans l'avenir : et ce n'est pas une gloire médiocre pour l'abbé de Solesmes de s'être tout d'abord élevé, au nom de l'intérêt surnaturel, contre un divorce si préjudiciable à la raison et à la foi et d'avoir été le précurseur d'un mouvement philosophique qui, pour se soutenir et défendre la raison contre l'agnosticisme où elle court désespérée d'elle-même, n'a besoin que d'accueillir tout vrai progrès et de parler à nos contemporains une langue qu'ils puissent entendre.

Il ne semble pas que dom Guéranger se soit ému beaucoup de la critique de M. Sisson. Le journal d'ailleurs était arrivé à son dernier jour et à son dernier écu : aussi lui épargna-t-il une réplique et avec l'année 1858 reprit l'examen commencé. Tout n'était pas à dédaigner dans le livre de M. Maret. Une sage impartialité devait des éloges à la discussion que le professeur de Sorbonne avait, dans sa quatorzième leçon, consacrée au traditionalisme (1). « Elle mérite d'être placée en tête de tout ce que l'on a écrit de plus fort et de plus lumineux sur cette difficile et importante question », disait dom Guéranger (2). Difficile en effet et à cette époque non encore pleinement élucidée pour tous les esprits. H se trouva même chez les amis de dom Guéranger des timides ou des attardés qui, soit scrupule de doctrine soit crainte de diviser les forces catholiques, s'étonnèrent de voir l'abbé de Solesmes autrefois suspect comme mennaisien porter si aisément le deuil du traditionalisme, système disparu, disait-il, rejeton du baianisme dont la carrière était achevée. Nous sommes bien moins menacés, ajoutait-il, par ceux qui désespèrent de la raison que par les rationalistes qui sans mesure exaltent son pouvoir et s'enivrent de sa lumière jusqu'à humilier devant elle la lumière de la foi. Et en des pages d'une admirable fermeté doctrinale il exposait quel est l'usage légitime de la raison qui se prépare à la foi, de la raison qui se donne à la foi, de la raison qui s'exerce sous le contrôle de la foi. Ce fut une grande leçon de théologie où il montra que l'acte de foi est admirablement raisonnable et pleinement volontaire, qu'il est le couronnement de la raison comme il en est l'épreuve, qu'il ne saurait être obtenu à la façon d'une adhésion scientifique par quelque savant mémoire ni par une discussion bien conduite, mais qu'il germe sous la grâce dans le cœur même de l'homme et partant ne dispense jamais de

(1) Op. cit., p. 294 et suiv.

(2) V Univers, 3 janvier 1853.

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cette glorieuse humilité qui nous incline devant la pensée de Dieu (1).

Sur ces derniers points, les catholiques n'éprouvaient nulle difficulté à penser comme l'abbé de Solesmes; toutefois sa négligence dédaigneuse envers le traditionalisme avait tellement inquiété les esprits que V Univers se crut obligé à quelques réserves, non au sujet de la doctrine mais à propos de certains faits historiques, détournés, il le pensait du moins, de leur véritable sens (2). Les traditionalistes n'obtinrent rien de plus que cette platonique satisfaction. H n'était plus temps d'ailleurs de s'arrêter à des vétilles et désormais il fallait aborder de front la thèse inquiétante de M. Maret sur la nécessité de la révélation (3). Le premier article de la Somme théologique aurait dû fixer au savant professeur les limites où se doit contenir une théologie prudente; mais déclarer que l'homme et l'humanité, sous la direction exclusive de la philosophie séparée même la plus sage, la meilleure, la plus élevée, ni n'arriveraient ni ne pourraient arriver à toutes leurs fins naturelles, n'était-ce pas parler imprudemment à l'homme et à l'humanité de fins simplement naturelles, faire de la révélation un complément indispensable de la raison, revenir par une voie détournée au traditionalisme et relever ainsi ce que l'on avait détruit? Evolution deux fois inattendue chez un écrivain qui avait élevé si haut la dignité de la raison humaine et critiqué le traditionalisme dans une leçon justement admirée. Alors même que cette évolution avait pour dessein d'aplanir la route et de faciliter à la philosophie séparée l'accès de la foi, elle entraînait de telles conséquences doctrinales que l'abbé de Solesmes n'en pouvait prendre son parti. L'ordre surnaturel est un bienfait, la révélation est une grâce : elle dépasse l'ordre naturel et demeure, chez Dieu, un acte gracieux; n'est-ce pas une périlleuse concession au baianisme de prononcer que l'ordre naturel pour se suffire a besoin de la révélation?

Telle était la position fâcheuse que M. Maret avait adoptée; l'habileté de M. Hugonin, directeur de l'école des Carmes, ne parvint pas à l'améliorer (4). M. Maret crut qu'il y allait de son honneur de repousser les critiques dirigées contre son livre et porta sa cause au tribunal des évêques sous la forme d'une petite brochure de vingt-cinq pages, intitulée : Lettre de M. Vabbé Maret, doyen de la faculté de théologie de Paris, à Nosseigneurs les évêques de France sur les attaques dirigées contre son livre Dignité de la raison humaine et nécessité de la révélation divine, par le R. P. dom Guéranger, abbé de Solesmes. Les évêques se turent. La brochure confidentielle eut le sort de ses pareilles et tomba dans le

(1) L'Univers, 3 janvier 1858.

(2) IUd., 17 janvier 1858.

(3) 23e leçon, p. 484 et suiv.

(4) Abbé Hugonin, Dom Guéranger et M. Maret. (UAmi de la religion, 28 janvier 1858, n° 6265, t. CLXXIX, p. 221-225.)

domaine public (1). Dom Guéranger y répondit en maintenant ses critiques premières et se défendit ensuite contre une imputation de M. Maret, de forme personnelle et d'accent plus ému. Le doyen de la faculté de théologie de Paris voyait dans la critique de l'abbé de Solesmes un fait d'usurpation qu'il signalait aux évêques, les juges de la foi. Convenait-il qu'un prélat régulier s'emparât du sceptre de la critique philosophique, théologique, historique et, sous prétexte de conjurer l'invasion du naturalisme, exerçât un haut pouvoir de censure sur tous les ouvrages où il serait parlé de religion?

Ce ton est un peu amer, disait justement dom Guéranger, et je conviens que je m'y suis exposé. D'autres, je le sais, sont moins frappés que je ne le suis de la présence du naturalisme chez nous; mais en me mettant en avant pour le combattre, ai-je usurpé la place de quelqu'un? Je ne le pense pas. Qu'un autre se lève et me remplace, je me hâterai de rentrer dans mon obscurité (2).

La polémique n'alla pas plus loin pour le moment. Dix ou douze ans plus tard on devait reprendre, et dans des circonstances plus solennelles, la conversation interrompue.

Cette excursion dans le domaine philosophique n'avait été qu'un incident amené par l'étendue de la thèse générale. En parlant du naturalisme et de ses infiltrations, dom Guéranger n'avait pu taire le caractère païen qu'avait pris dès lors la philosophie officielle. Il avait pressenti qu'elle ne se tiendrait pas toujours à cette neutralité, courtoise quelquefois mais toujours dédaigneuse, dont elle s'enveloppait avec affectation lorsqu'on lui parlait de la foi.

Encore quelques années, disait-il, et la scène aura changé. Déjà dans son sein quelque chose de nouveau semble s'agiter. Parmi ses adeptes, il en est qui la trouvent trop chrétienne et qui s'apprêtent à la ramener à ses anciennes allures. Heureux alors ceux de ses docteurs qui, ouvrant enfin les yeux à cette lumière que si souvent ils ont entrevue, viendront se réfugier dans l'Eglise qui seule a le talent de protéger les droits de la raison, tout en la captivant sous le joug de la foi (3).

On ne pouvait ni mieux dire ni mieux prédire. L'esprit de dom Guéranger semble pourtant moins à l'aise dans ces discussions théoriques, abordées seulement par occasion, que lorsqu'il se place sur le roc solide du fait et de l'histoire. Le siècle était d'ailleurs moins curieux de philosophie. M. Cousin lui-même en convenait douloureusement et cherchait dans l'histoire de Mme de Longueville une diversion à la sévérité de ses études ordinaires. « Il faut bien que l'on s'y résigne, disait

(1) UAmi de la religion, 23 mars 1858, n 6288, t, CLXXIX, p. 681-700.

(2) L'Univers, 7 mars 1858.

(3) Ibid., 17 ianvier 1858.

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l'abbé de Solesmes, mais il est de fait que la presse française produit aujourd'hui cent volumes d'histoire contre un volume de science philosophique (1). » Les temps ont changé; peut-être la proportion s'est-elle modifiée aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, ce souci prédominant des choses historiques devenait pour dom Guéranger un motif, après avoir brièvement parlé de la méthode en philosophie, de définir la méthode en histoire et de donner en exposé continu et paisible ce que le tour polémique de sa controverse avec M. de Broglie l'avait contraint de morceler.

On aurait pu croire que sa pensée était livrée tout entière à la variété des travaux qui remplissaient sa vie; il montrait néanmoins sur une question particulière de l'histoire religieuse qu'on ne pouvait surprendre ni sa vigilance, ni son information, ni son amitié. M. le chanoine Bernier, que nous connaissons déjà, publiait alors dans la Revue de V Anjou et du Maine (2) une étude sur le jansénisme qui méritait quelques réserves.

Dans l'éloge funèbre de Mcolas Cornet, Bossuet a établi entre les deux tendances qui divisèrent les théologiens au dix-septième siècle un parallèle demeuré célèbre, mais que l'histoire n'a pas ratifié tout entier.

Deux maladies dangereuses ont affligé en nos jours le corps de l'Eglise, disait l'évêque de Meaux. E a pris à quelques docteurs une malheureuse et inhumaine complaisance, une pitié meurtrière qui leur a fait porter des coussins sous les coudes des pécheurs, chercher des couvertures à leurs passions, pour condescendre à leur vanité et flatter leur ignorance affectée. Quelques autres non moins extrêmes ont tenu les consciences captives sous des rigueurs très injustes : ils ne peuvent supporter aucune faiblesse, ils traînent toujours l'enfer après eux et ne fulminent que des anathèmes. L'ennemi de notre salut se sert également des uns et des autres, employant la facilité de ceux-là pour rendre le vice aimable et la sévérité de ceux-ci pour rendre la vertu odieuse (3).

La postérité ne s'est pas laissé égarer même par la parole de Bossuet; à distance et mieux éclairée, elle a jugé plus équitablcment et reconnu une grande différence entre les tenants obstinés de l'hérésie la plus souple et la plus subtile que le diable ait tissue, et une société religieuse que son dévouement à l'Eglise et au saint-siège a désignée à toutes les persécutions.

L'abbé Bernier reprenait pour son compte le parallèle établi par Bossuet entre les jansénistes et les jésuites. Il ne dissimulait aucunement son gallicanisme. Néanmoins l'origine du jansénisme était très exactement rapportée à la doctrine du réformateur de Genève et le jansénisme lui-même lui apparaissait ce qu'il est réellement, un

(1) L'Univers. 31 janvier 1858.

(2) 2 série, t. II, p. 101-115.

(3) Lebarq, Œuvres oratoires de Bossuet, t. IV, p. 393,

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