‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 57 sur 187 · LE JANSÉNISME ET LES JESUITES · texte numérisé non relu

LE JANSÉNISME ET LES JESUITES

calvinisme mitigé clans les termes. « Un Dieu qui donne à l'homme des préceptes et lui refuse la grâce sans laquelle il ne peut les accomplir; un Christ qui n'a versé son sang que pour les élus; des justes qui lorsqu'ils font le bien sont dans l'impuissance de résister à la grâce; des pécheurs qui lorsqu'ils font le mal sont irrésistiblement entraînés : tel est le jansénisme (1). » Exact dans son exposé théologique de la doctrine, le chanoine angevin s'appliquait à montrer pourtant que la controverse jansénienne avait été historiquement une querelle de partis. Selon lui, le zèle des jésuites n'avait été « ni assez pur, ni assez mesuré » : il avait eu dès le principe « les caractères de l'esprit de corps » et d'une rivalité de personnes; dans cette longue lutte, les jésuites n'avaient fait qu'opposer intrigues à intrigues, et l'histoire pouvait se demander s'ils n'avaient pas eu autant à cœur de faire triompher le molinisme que d'abattre une erreur opposée à la foi (2).

Sans entrer dans les épisodes de ce grand conflit, sans puiser dans les mémoires anecdotiques, l'abbé de Solesmes n'eut pas de peine à réformer la sentence de M. Bernier. C'est l'honneur de la compagnie de Jésus, il le rappelait opportunément, que l'Eglise l'ait considérée comme une institution providentielle, donnée par Dieu au peuple chrétien afin de tenir tête à l'erreur protestante. C'est par là que son nom est devenu synonyme d'orthodoxie, bien loin que les jésuites fussent entrés, comme M. Bernier osait l'affirmer sur la foi des Provinciales, en une conspiration contre la morale chrétienne.

La pensée de dom Guéranger dans sa réfutation était beaucoup moins d'appeler à lui la cause d'une société religieuse très capable de se défendre elle-même que d'arracher au jansénisme le masque d'austérité sous lequel il se dérobe (3). Les remerciements du provincial de Paris, le P. Fessard (4), et une réplique courroucée de M. Bernier (5) lui laissèrent penser qu'il avait réussi. Comme l'abbé Bernier l'avait prié d'être plus historique, il prit occasion de cette réplique pour rappeler à grands traits l'histoire du jansénisme et la série des subtilités au prix desquelles il s'efforça de se maintenir contre les condamnations répétées de l'Eglise: distinction du fait et du droit, silence respectueux, ruses que la ténacité et la fourberie peuvent suggérer à une coterie aux abois; en face de ces subtilités de l'hérésie, le témoignage rendu par l'épiscopat de France dans l'assemblée de 1762 à la compagnie de Jésus, à l'heure même où elle succombait sous la coalition des cours et des mécréants (6).

(1) D. Glkranger, le Jansénisme et la Compagnie de Jésus. (Revue de F Anjou i t </// Maine, 2e' série, t. II, p. 290.)

(2) Revue de V Anjou et du Maine, loc. cit., p. 111.

(3) Ibid., p. 289-309. (U Univers, 14 et 15 février 1858.)

(4) Lettre du 18 février 1858.

(5) Revue de V Anjou et du Maine, t. II, p. 355-387. (G) Ibid,, t. III, p. 75-112, 136-154.

Les joies ne manquèrent pas au milieu de ces luttes. Les premières pages des Inscriptions romaines de M. de Rossi venaient de paraître : la Rome souterraine devait suivre quelques mois après; Dieu amenait à l'abbaye des vocations de choix : tout d'abord un jeune diacre du diocèse d'Autun que l'influence des saints de Cluny, à l'ombre desquels il avait vécu, et la lecture des Institutions liturgiques avaient si bien préparé à la vie monastique qu'il triompha de tous les obstacles de l'amour des siens et de l'autorité épiscopale, ligués contre lui. Peu après, le P. Jeanjacquot, de la compagnie de Jésus, écrivait à l'abbé de Solesmes pour lui présenter un substitut du procureur impérial à la cour de Montauban, M. Léon Bastide. Un mouvement épiscopal avait appelé Mgr Mabile de Saint-Claude à Versailles et par arrêté publié au Moniteur l'évêché de Saint-Claude avait été pourvu dans la personne de M. Charles Fillion, vicaire général de l'église du Mans. Nous savons déjà quels intimes liens d'amitié unissaient à dom Guéranger le nouvel évêque. Cette nomination si applaudie de tous était providentielle à ce moment où les efforts de dom Dépillier avaient obtenu une part de faveur.

Le succès public de l'abbé de Solesmes prenait même parfois une forme inattendue. Prononcer ici le nom de piraterie serait peut-être exagéré et mieux vaut laisser au lecteur le soin de qualifier lui-même. Le baron Heniïon, conseiller à la cour impériale d'Aix, faisait paraître chez Mis'iie une Histoire de VEglise aujourd'hui fort oubliée; il n'avait rien trouvé de plus habile pour mener à bien sa compilation que de faire aux œuvres de l'abbé de Solesmes les plus larges emprunts. Chacun prend son bien où il le trouve, et les hommes ne manquent jamais qui se persuadent fane honneur à ceux qu'ils dépouillent. Après un examen rapide et qui n'avait porté ni sur tous les volumes de l'histoire ni sur toutes les œuvres de dom Guéranger, il se trouvait que la préface des Actes des Martyrs était devenue la préface du douzième volume de V Histoire nouvelle et que soixante-quatre colonnes grand in-4° empruntées à YHistoire de sainte Cécile, soixante-neuf pages des articles contre le livre de M. de Broglie s'en étaient allées silencieusement grossir le trésor amassé par le baron Henrion. C'est un procédé pour qui veut construire une histoire ecclésiastique en vingt-cinq volumes. Afin de voiler ce que le procédé avait d'excessif, l'abbé Migne écrivait à dom Pitra que 31. le baron Henrion avait pris ouvertement parti pour le P. Guéranger dans sa controverse avec le prince de Broglie et l'avait cité beaucoup dans son tome treizième (1). Lorsqu'il fut interpellé, l'auteur répondit qu'une si vigoureuse et si admirable polémique contre le naturalisme qui nous envahit ne saurait recevoir une publicité trop grande, et que seul l'état précaire de sa santé alors très éprouvée l'avait empêché de convertir eu

(1) Lettre du 13 janvier 1858.

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