‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 58 sur 187 · DOM PITRA MANDÉ A ROME · texte numérisé non relu

DOM PITRA MANDÉ A ROME

un consentement formel l'autorisation tacite sur laquelle il avait compté (1). Le litige fut porté devant l'archevêque de Reims qui personnellement ne réclamait aucune propriété littéraire et applaudissait notoirement à tous emprunts faits à ses livres. Une transaction intervint; et l'affaire, grâce à cet arbitrage accepté de bonne grâce par dom Guéranger, finit à l'amiable.

Dom Pitra habituellement à Paris était le discret et habile négociateur de toutes ces affaires. Un signe de son abbé l'amena à Solesmes où il passa tout le carême de 1858 dans l'intimité de cette vie monastique dont il avait trop peu joui et qui allait lui échapper pour toujours. Une faveur croissante s'attachait dès lors à son nom : elle lui était méritée par le charme de ses relations, sa conversation spirituelle, une admirable étendue d'information, une aisance de travail qui semblait se jouer dans tous les départements de l'érudition, joyeuse, alerte, ne trahissant jamais aucune fatigue, jamais alourdie même par son infinie richesse et d'ailleurs consciente à ce point de ses ressources qu'elle allait d'elle-même et sans cesse à des études nouvelles. Les textes inédits recueillis alors dans les quatre premiers volumes du Spicilège étaient loin de suffire à son activité dévorante; la patrologie orientale sollicitait vivement sa curiosité. Les cours de M. Quatremère l'avaient initié au syriaque et à l'arménien. Pour se délasser des langues orientales, il donnait tantôt au Correspondant (2) une étude sur les lettres des papes, sujet toujours cher auquel il devait revenir encore sur la fin de sa vie, tantôt à V Univers des articles sur les canons et collections canoniques de l'Eglise grecque (3) ou sur la patrologie de Migne (4), sans que l'austérité de ses études enlevât jamais rien à son affectueuse simplicité.

Il n'avait pu se méprendre sur les témoignages de bienveillance inaccoutumée qu'il recevait de l'archevêché de Paris et en avait naïvement livré la confidence à son abbé. Dom Guéranger n'avait vu d'ailleurs dans ces égards dont son moine était l'objet autre chose que le tribut d'estime mérité par la science et la vertu de dom Pitra. Et pourtant il y avait autre chose; on ne tarda guère à en être averti. Le 15 mars, dom Guéranger se préparait à partir pour Ligugé afin d'y célébrer la fête de saint Benoît, lorsque lui arriva une lettre de la nonciature. « Mon très révérend père, lui écrivait Mgr Sacconi, Sa Sainteté, ayant conçu quelque projet à l'égard du P. dom Pitra, m'a ordonné de l'inviter à se rendre à Rome le plus tôt possible. » Quel était le projet du sainl père?

(1) Baron Hemïon à D. Guéranger, 17 janvier 1858.

(2) T. XXX, p. 513 et suiv. (10 août 1852); t. XXXI, p. 317 et suiv. (25 décembre 1852); t. XXXIII, p. 385 et suiv. (25 décembre 1853).

(3) 4, 17 et 23 novembre 1857.

(1) 5 février, 4 mars 1858.

On était sur ce point réduit aux conjectures; le nonce lui-même ne savait rien si ce n'est l'ordre du pape; mais l'inquiétude de dom Pitra était grande: il pressentait le sacrifice de la vie monastique à laquelle il n'avait goûté qu'un peu seulement, et l'abbé de Solesmes devait faire appel à son grand amour de l'Eglise pour y trouver la force de supporter une séparation peut-être définitive, une perte qu'il ne compenserait jamais. Lorsque dom Pitra, se rendant à l'ordre du souverain pontife, revit le nonce, ses pressentiments devinrent une certitude; il lui fut signifié qu'il devait s'attendre à un long séjour. « Je ne puis trop me recommander à vos bien chères prières, écrivait-il de Paris à son abbé, ni trop réclamer ces bénédictions de père que je suis durement menacé de perdre, peut-être parce que je n'ai pas su en profiter assez (1). »

Laissons l'admirable moine se rendre à Kome et à sa destinée glorieuse, pour reprendre le récit des travaux de dom Guéranger. S'il y eut toujours une étroite correspondance de pensée entre l'évêque de Poitiers et l'abbé de Solesmes, jamais elle n'apparut plus éclatante qu'à l'époque où nous sommes parvenus; elle implique l'idée d'un concert préétabli. Tous deux avaient ensemble abordé le problème de la philosophie séparée; mais le naturalisme en philosophie qui pour l'abbé de Solesmes n'était qu'un incident devint pour l'évêque de Poitiers la matière de sa seconde instruction synodale. H y fit voir à tous chrétiens le caractère antirationnel, contradictoire et nettement impie de la philosophie indépendante. Sous le bénéfice de cette vigoureuse démonstration, dom Guéranger pouvait retourner à l'idée première qui avait motivé la critique du livre de M. de Broglie, le naturalisme en histoire. Nous ne croyons point devoir nous excuser auprès du lecteur si, en écrivant la vie d'un homme qui fut avant tout un témoin et un docteur de la vérité, nous nous arrêtons longuement sur l'exposé de la pensée doctrinale qui en a fait le centre et l'unité. La vie de dom Guéranger n'est pas dans les événements qui l'ont remplie : elle est toute dans la doctrine qu'il a semée. « Je ne suis qu'un catéchiste, aimait-il à répéter, j'aime à expliquer Va & c de la doctrine. » Et il s'en faut de beaucoup qu'aujourd'hui même et en face d'un naturalisme qui, pour se rajeunir, a pris des couleurs plus modernes, les catéchèses de dom Guéranger aient perdu quelque chose de leur opportunité.

Il les poursuit sur le terrain de l'histoire, son lieu de prédilection. .(Pour un chrétien, disait-il, la philosophie séparée n'existe pas, de même pour le chrétien il n'y a pas d'histoire purement humaine (2). » Dieu en a pris possession non pas seulement par sa Providence qui gouverne les événements et les hommes et les rapporte à une fin connue de lui, mais encore par l'Incarnation de son Fils et l'élévation de l'humanité à l'ordre

(1) Lettre de mars 1858.

(2) Du naturalisme dans Vhistoire. (L'Univers, 21 février 1858.)

surnaturel; c'est une mainmise de Dieu dont on ne saurait faire abstraction. Ni l'homme, ni la société, ni l'humanité, ni l'histoire ne sont explicables en dehors de l'idée chrétienne; et si la Providence n'est pas un mot, si l'Incarnation n'est pas un mythe, si l'ordre surnaturel n'est pas une rêverie, si l'éternité n'est pas un mirage, ce vaste ensemble de la vie de l'humanité que l'histoire a la prétention de présenter aux esprits a un sens, une portée, une loi, une direction. Il ne se peut qu'il n'y ait autre chose là que des faits et des dates, un pur spectacle, et que l'humanité au cours de sa longue vie n'ait rien à faire, rien à obtenu-.

L'école fataliste a voulu réduire l'histoire à n'être que le théâtre de « l'espèce humaine aux prises avec l'invincible enchaînement de causes brutales produisant d'inévitables effets ». Parmi ceux qu'a effrayés le vide immense de cette conception athée et qu'un instinct secret a empêchés de délirer à ce point, il en est qui n'ont pas refusé à Dieu une part d'intervention originelle pour créer l'humanité, pourvu qu'une fois émancipée, Dieu la laisse fournir son chemin et avancer toute seule dans la voie d'une perfection indéfinie que réalisera, automatiquement sans doute, le jeu des forces qui s'agitent confusément dans son sein. C'est l'école humanitaire où « l'humanité est à elle-même sa propre fin ». De ces deux conceptions l'abbé de Solesmes n'a pas de souci. Nous le savons déjà par une discussion antérieure, l'école ennemie pour lui, c'est l'école naturaliste qui peut faire illusion même aux chrétiens en reconnaissant une action providentielle, mais demeure dans son expression rigoureuse antichrétienne quand même, parce qu'elle fait abstraction de l'ordre surnaturel : le christianisme n'est pour elle qu'un incident heureux, bienfaisant, amené par un cours régulier de causes, de faits, d'influences, où il n'y a point de place pour une intervention divine d'ordre surnaturel et miraculeux.

Pour l'école chrétienne, Notre-Seigneur Jésus-Christ, le Verbe de Dieu fait chair, est le centre de l'histoire, le point culminant des annales humaines, qui se rapportent à lui et dont il divise la durée : avant Jésus- Christ, après Jésus-Christ. Les temps qui l'ont précédé ont préparé sa venue; le travail de la pensée grecque, la doctrine religieuse des juifs, le mouvement des races, la succession des empires, l'unité romaine, tout cela, c'est la route frayée à l' homme-Dieu et à son Eglise. La dépravation, les ténèbres, les calamités de ces temps où Dieu pourtant ne s'est pas laissé sans témoignage, les siècles d'attente sont pour la triste humanité la longue et dure expérience du besoin d'un Sauveur. Les temps qui suivent la venue du Seigneur ont pour fonction d'étendre par le moyen de l'Eglise à toute la postérité humaine le bienfait de la vie surnaturelle qu'il apporta au monde.

Et cette conception de l'histoire, la seule vraiment chrétienne et réelle, est la seule aussi qui rende raison des faits, qui les groupe dans leur unité,

qui définisse leur orientation commune. Elle a ses points d'appui dans le rôle et l'existence du peuple juif, dans l'établissement miraculeux de l'Eglise, dans son admirable conservation : elle a ses modèles dans la Cité de Dieu et le Discours sur Vhistoire universelle.

Je sais, ajoute fièrement l'abbé de Solesmes, qu'il faut aujourd'hui du courage pour traiter l'histoire sur ce ton; l'école naturaliste est si puissante par le nombre et le talent, elle est si bienveillante pour le christianisme qu'il est dur de la braver en tout et de n'être à ses yeux qu'un écrivain mystique, tout au plus un homme de poésie, quand on aspire à la réputation de science et de philosophie. Mais la voie est tracée de main de maître et, à la suite de Bossuet et de saint Augustin, on peut encourir les futiles jugements du naturalisme contemporain. C'est beaucoup, sans doute, de régler sa vie intime pa ie principe surnaturel, mais ce serait une grave inconséquence, une haute responsabilité que ce même principe ne conduisît pas toujours notre plume (1).

Chemin faisant, l'abbé de Solesmes signalait clans l'histoire de l'Eglise et dans l'histoire de notre pays de France des manifestations divines épisodiques que l'historien catholique ne saurait taire sans un déni de vérité, atténuer sans fausser l'histoire elle-même, contester sans causer de scandale (2). H est une heure où en face du public chrétien l'historien est mis en demeure d'affirmer sa foi; il ne saurait se dérober à ce devoir sans trahir.

Il faut donc se résoudre à choquer ou, si l'on n'en a pas le courage, s'abstenir d'écrire l'histoire. Nous avons assez de ces livres hybrides dont les auteurs croyants font chorus dans leurs jugements avec ceux qui ne croient pas. Ce sont ces trahisons innombrables qui ont enfanté tant de préjugés et aussi tant d'inconséquences, obstacle invincible à la formation d'une catholicité énergique et compacte.

Mais, diront certains écrivains habiles à déguiser leur foi sous un verbiage à la mode, toujours ardents à prôner ce qu'ils appellent les idées de la société moderne, voulez-vous donc que nous écrivions l'histoire sur le ton d'un livre de dévotion? Devons-nous donc faire de nos livres et de nos articles de revues autant de sermons, autant de traités de théologie ou de droit canon? — Non, chaque chose a et doit avoir le ton qui lui est propre; mais l'histoire est vraiment la région où se produit le surnaturel, et il faut avoir le courage de le montrer à vos lecteurs (3).

Exactitude critique et courage, ce sont les qualités que dom Guéranger requiert de l'historien : l'affirmation du côté surnaturel lui semble réclamée non par la foi seulement, mais par les exigences de la vérité historique.

(1) Du naturalisme dans Vhistoire. (L'Univers, 21 février 1858.)

(2) L'Univers, 21 mars 1858.

(3) Ibid., 11 avril 1858.

Et en effet si le surnaturel existe, pourquoi le taire? Et si vous doutez qu'il existe, êtes-vous encore chrétien?

TJ y a une grâce attachée à la confession pleine et entière de la foi. Cette confession, nous dit l'apôtre, est le salut de ceux qui la font, et l'expérience démontre qu'elle est aussi le salut de ceux qui l'entendent. Toutes les fois qu'un exemple de cette franchise chrétienne a été donné, il n'a jamais manqué d'exciter la sympathie. Lorsque M. de Montalembert il y a plus de vingt ans publia Y Introduction à Vhistoire de sainte Elisabeth, il y eut bien quelque étonnement, même quelques murmures. Il était difficile de rompre en visière au naturalisme historique avec plus d'énergie que ne l'avait fait l'auteur : YIntroduction et le livre lui-même en ont-ils souffert (1)?

A dessein l'amitié persévérante de l'abbé de Solesmes unissait le souvenir de M. de Montalembert et sa puissante initiative à l'idée qu'il se formait de l'historien catholique. Il ne savait pas oublier les jours d'autrefois. Son allusion fut sans réponse : Montalembert ne lisait pas VUnivers. L'étude commencée se poursuivit, semant les leçons d'histoire avec la prodigalité insouciante d'une pensée trop riche pour se contenu-, trop modeste pour recueillir les pages écrites au jour le jour et les soustraire à l'oubli. Sur l'établissement de l'Eglise, sur le témoignage des martyrs, sur les moines, il y avait grand intérêt à parler et beaucoup de préjugés à démentir. Un des articles (2) se termine par la promesse à peine voilée d'une Vie de saint Benoît où il se proposait de compléter le point de vue très insuffisant de ceux qui croient avoir tout dit des moines, quand ils ont vanté leur action dans le défrichement des landes et dans l'anoblissement du travail, s'il s'agit des temps anciens, et dans le déchiffrement des chartes et des diplômes, s'il s'agit des temps plus modernes. Mais le temps d'achever enfin cette Vie de saint Benoît ne devait jamais venir; elle eut le sort de ces mille travaux caressés par l'abbé de Solesmes, auxquels une vie de Mathusalem n'aurait pu suffire, projets d'un jour que la vie emporte, œuvres amorcées déjà à qui d'autres œuvres plus neuves ou plus pressantes viennent apporter une diversion.

Un souffle d'ardeur généreuse passait alors sur la France comme pour faire oublier à l'Eglise des apostasies retentissantes. Ernest Renan publiait ses Etudes d'histoire religieuse, mais la vérité trouvait d'éloquents défenseurs; et en dehors même des réfutations épiscopales, les voix ne manquaient pas pour rappeler à celui qui réclamait si haut les droits de la critique, de la science et de la raison, que finalement la science, la critique, la raison, c'était lui-même. Après avoir tant reproché à Louis XIV son orgueilleuse parole : « L'Etat, c'est moi », il y avait

(1) VUnivers, 11 avril 1858.

(2) 9 mai 1858

quelque présomption à dire : « La vérité, c'est moi. » On ne prend ce ton, disait ML Foisset, que lorsqu'on s'est grisé trop jeune d'un vin du Rhin difficile à boire.

Dom Guérangcr applaudissait à cette ardeur chrétienne comme à une promesse de rénovation. On lui savait l'âme si largement hospitalière à tous les travaux capables de servir et d'honorer l'Eglise, que les écrivains du jour, de nature très variée, venaient chercher auprès de lui encouragement et inspiration : Segretain et Blanc de Saint-Bonnet, Auguste Pradié et Léon Gautier qui se reconnaissait redevable à V Année liturgique d'avoir connu et goûté les œuvres poétiques d'Adam de Saint- Victor. La correspondance quotidienne, les affaires de dom Dépillier, le voyage de dom Pitra à Rome, la controverse avec M. Maret non terminée encore non plus que celle avec l'abbé Bernier, la critique du naturalisme en histoire: on aurait pu croire l'attention de dom Guéranger épuisée par une telle variété d'objets. Aussi fut-ce une surprise lorsque V Univers du 23 mai annonç1 en même temps et une suspension momentanée de l'étude sur le natm lisme dans l'histoire et une série d'articles sur un livre alors à peu près inconnu en France : la Cité mystique de Dieu de Marie d'Agréda,

Marie de Jésus d'Agréda était une franciscaine du dix-septième siècle. Son père et ses deux frères étaient entrés dans l'ordre de Saint-François; sa mère et sa plus jeune sœur convertirent leur maison en un monastère qui fleurit sous le gouvernement de Marie de Jésus élevée malgré elle à la charge d'abbesse. Elle l'occupa trente-cinq années et finit sa vie en odeur de sainteté dans cette même demeure où avait été son berceau. Dieu l'avait d'abord prévenue de grâces singulières puis élevée à une très haute contemplation. Sans qu'elle eût à franchir la clôture de son monastère, Dieu lui avait donné de procurer efficacement la conversion des peuplades indigènes du Nouveau-Mexique. Elle eut durant vingt-deux ans une correspondance suivie avec le roi d'Espagne Philippe IV qu'elle soutint dans l'accomplissement de ses devoirs de roi chrétien. Son confesseur, religieux docte et pieux, lui fit une loi d'obéir à l'invitation qu'elle avait reçue souvent dans sa prière extatique d'écrire la vie de la Mère de Dieu. Elle obéit, prit la plume en 1637 et donna à son œuvre, qui avait pour dessein de révéler les grandeurs et les actions de la sainte Vierge, le titre allégorique : la Cité mystique de Dieu, par allusion aux paroles du psaume lxxxvt : Gloriosa dicta sunt de te, civitas Dei. Un confesseur survint qui condamna au feu le manuscrit et cà l'oubli toutes les révélations et manifestations divines qui lui avaient donné naissance. Un autre confesseur lui succéda : le livre de la Cité mystique fut écrit de nouveau et, sauf certaines additions que Marie d'Agréda signala elle-même, reproduisit exactement le texte original. On put s'en assurer en confrontant le texte ainsi reproduit avec l'exemplaire donné

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