MARIE D'A G RÉ D A
à Philippe IV, que le confesseur incendiaire n'avait pu atteindre.
L'ouvrage fit grand bruit; il fut déféré au jugement de l'Eglise; évêques et universités prirent parti. Un décret du saint-office l'interdit par mesure disciplinaire (1); un décret d'Innocent XI rapporta celui du saintoffice, en dérogeant pour cette l'ois aux usages. « On sait, dit dom Guéranger, combien cette congrégation est grave dans ses opérations et a peu l'habitude de revenir sur ce qu'elle a déterminé; la considération dont elle jouit est à ce prix (2). » Plus tard Benoît XÏII autorisa à garder et à lire le livre précédemment incriminé; puis, à l'occasion du procès de béatification de la vénérable mère Marie de Jésus d'Agréda, Benoît XIV soumit à une commission de cardinaux et d'experts compétents le soin d'apprécier si les huit tomes manuscrits de la Cité mystique étaient vraiment de son style et de sa main. L'examen traîna en longueur sous les pontificats de Benoît XIV et de Clément XIII; ce ne fut qu'en 1771 sous Clément XIV que l'authenticité de ces manuscrits fut dûment reconnue et solennellement affirmée.
Le décret de Clément XIV, longtemps ignoré, avait été récemment mis en lumière dans la collection des Analecta juris pontifiai (3). Mais pourquoi l'abbé de Solesmes se laissait-il détourner de l'œuvre commencée pour aborder l'examen d'une question si spéciale que celle de la Cité mystique et de la révélation toute privée qui y est contenue? Voulut-il seulement déférer à la très aimable invitation du R. P. Laurent, provincial des capucins de la province de Paris, qui venait de rééditer le livre de la vénérable Marie d'Agréda et lui demandait de le présenter aux lecteurs de V Univers (4)? Ou bien crut-il l'heure venue d'apporter sous cette forme son hommage à la sainte Vierge? Pensa-t-il qu'il y avait justice à relever ces manœuvres jansénistes auxquelles Bossuet lui-même s'était laissé surprendre et qui avaient arraché en 1696 à la Sorbonne, contre le livre de la Cité mystique, une censure irrégulière en sa forme : revanche chétive de la sentence qui trois ans auparavant avait atteint le livre de Baillet sur la dévotion à la sainte Vierge et le culte qui lui est dû? Dans la pensée de dom Guéranger, les révélations privées, encore que l'élément humain y compose avec l'élément révélé, sont une des voies par lesquelles le surnaturel et l'édification pénètrent dans le peuple chrétien. Ce n'était donc pas pour lui se distraire de son thème habituel que présenter ce livre aux fidèles. L'examen qu'il se proposait lui fournirait l'occasion de montrer dans les révélations privées la permanence de l'illustration surnaturelle et l'action constante de l'Esprit de Dieu sur les âmes saintes. Peut-être aussi n'était-il pas
(1) 26 juin 1681.
(2) Marie d'Agréda et la Cité mystique de Dieu, {L'Univers, 19 novembre 1858.)
(3) Livraison de juillet 1856.
(4) Lettre du 17 avril 1858.
i8â DOM GUÉRANGER
indifférent à V exposé, sur le motif de l'Incarnation, d'une théorie qui lui fut toujours chère.
Dès L'apparition du premier article, il y eut émoi au camp du gallicanisme. Les révélations privées avaient mauvaise réputation; Bossuet était un homme à ménager; et, à supposer contre toute vraisemblance que les remarques sur le livre de Marie d'Agréda, remarques dont le moindre tort était de ressembler beaucoup à celles d'EUies Dupin, ne fussent pas de l'évêque de Meaux, sa correspondance portait néanmoins des traces évidentes de son peu de sympathie pour l'extatique espagnole. Alors même qu'il se laissait surprendre aux manœuvres jansénistes, Bossuet pour les gallicans demeurait intangible; d'ailleurs, c'était à l'épiscopat seul qu'il appartenait de décider si la Cité mystique pouvait être utilement présentée au lecteur français.
Le nonce, Mgr Sacconi, fut saisi de l'affaire. Il aimait la paix et redoutait toutes polémiques qui eussent eu pour résultat de rendre quelque vie au gallicanisme. Il avait appris de saint Augustin que mieux vaut laisser mourir avec honneur ce qui s'en va à la mort; et, malgré le concert de plaintes organisé autour de lui, il n'en estimait pas moins hautement le courage et le caractère de dom Guéranger. Il se borna donc à des conseils de modération; tout au plus, au souvenu- des articles sur le livre du prince de Broglie, demanda-t-il que la polémique fût brève (1); mais, l'affaire étant engagée, il abandonna à l'écrivain et au journal le soin de la poursuivre à leur gré. C'est tout ce qu'on voulait à V Univers comme à Solesmes. L'examen comprit vingt-huit articles. D'Arras, Mgr Parisis applaudissait à la nouvelle série (2); Mgr Pie la trouvait intéressante mais regrettait la diversion et s'étonnait que l'abbé de Solesmes eût lâché le naturalisme pour un sujet de pure édification (3). C'est sans doute afin de donner satisfaction à l'évêque de Poitiers et peut-être pour lui en montrer le secret lien que dom Guéranger mena de front dans les colonnes de V Univers et l'étude sur Marie d'Agréda et ses leçons sur le naturalisme en histoire. Seul l'évêque de Montauban, Mgr Doney, croyait que dom Guéranger et V Univers marchaient sur des charbons ardents; sa conviction était que les seuls franciscains applaudiraient et que dom Guéranger n'obtiendrait le suffrage d'aucun évêque de France (4).
Désormais la cause de Solesmes était gagnée auprès même des adversaires d'autrefois. L'évêque d'Angers, Mgr Angebault, n'avait plus de fête où l'abbé de Solesmes ne fût invité; et lorsqu'eut lieu le 27 juillet la consécration de la chapelle du collège de Comblée, il témoigna de façon
(1) Du Lac à D. Guéranger, 9 juin 1858.
(2) Mgr Parisis à Louis Veuillot. (Lettre de du Lac à D. Guéranger, 12 juin 1858.)
(3) Du Lac à D. Guéranger, 19 juin 1858.
(4) Mgr Doney à du Lac. (Lettres de du Lac à D. Guéranger, 6 et 19 juin 1858.)