‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 60 sur 187 · VISITE A METZ · texte numérisé non relu

VISITE A METZ

très aimable le désir qu'il y prît part (1). L'invitation ne put être acceptée, car antérieurement, pour reconnaître les liens qui unissent ab antique les fils de saint Ignace et les fils de saint Benoît, dom Guéranger avait promis au P. Stumpf, recteur de Saint-Clément de Metz, de prononcer le panégyrique de saint Ignace dans l'ancienne abbaye messine, devenue récemment un collège des pères jésuites. « Ancien habitant de Saint-Michel de Laval, écrivait le père recteur, je sais assez votre cordiale affection pour la compagnie et suis assuré que vous tiendrez à resserrer encore les liens qui unissent les bénédictins de France à leurs frères en Jésus-Christ et en l'unité romaine, les enfants de saint Ignace (2). » 11 voulait savoir l'heure précise de l'arrivée à Metz de l'abbé de Solesmes : « H y a de quoi se perdre deux fois dans les rues tortueuses de notre ville avant de parvenir jusqu'à nous, et on ne manquerait pas d'imputer au compte des pauvres pères jésuites le malheur de votre disparition (3). »

L'accueil à Saint-Clément fut empreint de la plus fraternelle cordialité. Dans le panégyrique qu'il prononça, dom Guéranger se complut à signaler, en dépit des différences de but et de physionomie, les liens variés qui unissent à l'ordre de Saint-Benoît la compagnie de Jésus. Il montra comment ces deux formes religieuses, associées déjà dans une commune mission apostolique, ont vu se resserrer encore par des dispositions historiques et providentielles cette fraternité première. La conversion de saint Ignace, ses premiers pas dans la voie de la sainteté, les linéaments de la compagnie, le livre des Exercices, la profession de saint Ignace et de ses premiers compagnons à Saint-Paul-hors-les-murs, la restauration, après la tempête, de la compagnie de Jésus accomplie par un pontife de l'ordre de Saint-Benoît, n'était-ce pas autant de témoignages d'une parenté spirituelle? Il n'était pas jusqu'à cette abbaye de Saint-Clément où s'élevait sa voix et qui, après avoir été le séjour des moines, abritait aujourd'hui les pères de la compagnie, qui ne témoignât que bénédictins et clercs réguliers appartiennent à la même milice, travaillent à la même œuvre et combattent sous les ordres d'un même roi (4).

Dom Guéranger rentra à Solesmes pour la fête de l'Assomption. H se devait aux professions nombreuses que lui amenaient, comme une divine récompense de ses travaux, les fêtes de fin d'année. Cependant l'étude sur Marie d'Agréda se poursuivait dans les colonnes de VTJnivers, mêlée aux leçons sur le naturalisme contemporain. Les révélations privées, leur rapport avec la doctrine révélée, leur portée, la prudence qu'il faut

(1) Lettre du 13 avril 1858.

(4) Le Vœu national, Echo du Pays messin, 6 août 1858.

{Si DOM GUÉRANGER

apporter à leur examen, toutes ces questions de détail alternèrent avec les grandes lignes qui dessinent la marche providentielle de l'histoire et en sont la réelle interprétation.

Sa pensée ne se détachait pas de dom Pitra, « Vous avez dom Pitra à votre disposition, écrivait-il au chevalier de Rossi, mais c'est à mes dépens et je vous avoue ne pas me consoler de cet exil. L'expression est impropre peut-être lorsqu'il s'agit de la patrie de tous les chrétiens; mais il me serait bien dur de penser que cet excellent confrère et ami me serait enlevé pour longtemps (1). » Il nourrissait encore l'espoir de le reconquérir. Dom Pitra de son côté se faisait la même illusion. « Grâces à Dieu, écrivait-il à son abbé, je reste ce que j'étais, simple moine sous votre chère obédience. Je ne désespère pas même de vous revenu- bientôt. Ma mission est toute littéraire (2). » Dom Cabrol a raconté en quoi consistait cette mission (3). Elle avait pour dessein de tendre la main aux grecs-unis de Russie; dom Guéranger ne pouvait que s'incliner, quelque regret qu'il eût, devant celui qu'il appelait le supérieur général de tous les réguliers. « Vous aurez beaucoup à faire pour vous initier aux langues de la Russie, écrivait-il à dom Pitra. En outre, il faudra étudier la théologie et toutes les questions photiennes dans le passé et le présent. Vous allez devenir l'ami intime de l'excellent père Gagarin. Quant à la canonique et à la liturgie, il y aurait matière aussi à des travaux mûrement médités. Je suivrai tout cela de loin avec un vif intérêt, mais grâce à Dieu vous n'êtes pas encore parti (4). » Et quelques jours plus tard, il lui rappelait encore la nécessité d'étudier les discussions antérieures, depuis le neuvième siècle, et lui signalait les livres qui pouvaient lui servir à cet effet (5). Enfin, le 14 mai il le félicitait du tour que prenaient les affaires et du loisir qui lui était laissé, avant de se rendre à sa mission, de recueillir dans la Vaticane et les bibliothèques de l'Italie tous les documents qui lui seraient utiles pour l'étude du droit byzantin.

Cette dernière lettre avertissait dom Pitra que, malgré ses efforts, l'intrigue de dom Dépillier à Rome était sur le point de triompher. Après examen, dom Pitra put s'assurer par lui-même que la situation était alarmante sinon désespérée. C'était aussi l'opinion de l'abbé Pescetelli, procureur de la congrégation du Mont-Cassin. Dom Pitra se sentit débordé. « Je suis en disproportion complète avec de pareilles difficultés, écrivait-il d'un ton découragé : je ne puis, bien cher et affligé père, que vous promettre le dévouement le plus absolu... Je ne puis

(1) Lettre du 4 juillet 1858,

(2) Lettre du 15 avril 1858.

(3) Histoire du cardinal Pitra, chap. xv. p. 220 et suiv.

(4) Lettre du 29 avril 1858.

(5) Lettre du 5 mai 1858,

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compter que sur un médiocre résultat (1). » Dom Dépillier avait réussi à s'emparer de l'esprit de Mgr Bizzarri; en même temps des influences gallicanes s'employaient activement à inquiéter Rome au sujet de l'administration temporelle de l'abbaye de Solesmes et à solliciter pour cette maison, qu'on prétendait ruinée par les malversations et l'incurie de son chef, le bénéfice d'une visite apostolique (2).

Mais la Providence vint au secours de l'abbaye menacée. Là où le dévouement de dom Pitra ne pouvait conjurer l'intrigue, l'affection et la sagesse du nouvel évoque de Saint-Claude firent entrer ces longues négociations dans une phase nouvelle. Ce n'est pas que Mgr Fillion n'eût été fortement pressenti et que, dès avant sa consécration épiscopale, des efforts n'eussent été tentés auprès de lui pour l'amener, sous la pression des plus inquiétantes nouvelles, à prendre parti contre dom Guéranger. On avait lu les pièces officielles : elles étaient écrasantes. On avait fait l'historique de la fondation d'Acey, et là encore les documents les plus authentiques établissaient que dom Dépillier était un innocent, presque un martyr, et l'abbé de Solesmes, un persécuteur. Rome jugeant après examen des pièces avait donné gain de cause à dom Dépillier et l'avait définitivement soustrait à la juridiction de son abbé. Combien il fallait que dom Dépillier eût raison pour que, au mépris des services rendus par dom Guéranger à la liturgie romaine, Rome prononçât contre lui! On citait des appréciations romaines; elles concordaient toutes à montrer que dom Guéranger ne pouvait être défendu. Tout fut mis en œuvre afin de persuader à Mgr Fillion que la cause était jugée irrévocablement. Dès lors pouvait-il sans témérité ou dès le début de son épiscopat s'immiscer dans une affaire terminée? Et, plutôt que d'essayer une réhabilitation désormais impossible, n'était-il pas plus sage de prendre son parti d'une sentence maintenant acquise et d'oublier tout le passé, puisque aussi bien on n'y pouvait plus rien changer? L'affaire avait pris désormais une direction nouvelle, poursuivait le plaidoyer, et l'évêque de Saint-Claude était averti que Rome l'inviterait sans retard à accueillir dans le monastère d'Acey une colonie nouvelle, sous la conduite de dom Dépillier. Quant à dom Guéranger, il y avait péril à s'engager en sa faveur : le pape venait d'ordonner à la congrégation de le poursuivre d'office propter bona ecclesiastica maie alienata et dilapidata (3).

A ces renseignements qui semblaient puisés aux meilleures sources, s'ajoutaient des lettres de dom Dépillier à Mgr de Saint-Claude, lettres d'une modération affectée, habilement calculées pour ménager l'amitié connue de l'évêque pour l'abbé de Solesmes, et où le retrait des moines

(1) Lettre du 21 mai 1858.

(2) Ibid.

(3) L'abbé Bréteau à Mgr Fillion, 12 mars 1858.

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d'Acey était présenté comme une renonciation volontairement consentie par clom Guéranger pour fortifier la communauté de Ligugé. La congrégation des évêques et réguliers avait soumis dom Dépillier « à l'obédience immédiate et unique du saint-siège (1) », et la maison d'Acey était d'ores et déjà pourvue, par le concert de Son Eminence le cardinal préfet et du révérendissime dom Cazaretto, abbé de Subiaco. C'était par déférence pour Mgr Fillion que le supérieur désigné de la maison bénédictine d'Acey avait voulu surseoir à l'impatience légitime de tous les souscripteurs, pour ne rien faire que de concert avec l'autorité épiscopale nouvelle (2).

Si habilement que la trame fût ourdie, elle ne surprit pas le jugement de Mgr Fillion. Au lieu de se laisser dessaisir, il témoigna vouloir soumettre la question à un sérieux examen. L'empressement exagéré de dom Dépillier eût trahi, même à un esprit moins perspicace, le dessein de précipiter la sentence; et, des informations abondantes que le moine fournissait à l'évêque (3), le moindre tort était de n'avoir pas été sollicitées.

Cependant, à Rome, dom Pitra profitait d'une audience pontificale afin d'appeler l'attention de Pie IX sur cette étonnante procédure, et Mgr Falcinelli, nommé nonce au Brésil, avait voulu en son audience de congé « obtenir du saint père une bénédiction spéciale pour son très grand et très cher ami l'abbé dom Guéranger, promoteur en France de la liturgie romaine et défenseur du saint-siège, qui est en ce moment en grande tribulation ». — « Dites bien au bon abbé Guéranger, avait répondu le pape, que nous lui conservons toute notre estime et toute notre affection. Il paraît qu'il est très affligé, mais qu'il ne se tourmente pas, ni dom Pitra ni lui-même. Le cardinal délia Genga me parlera de cette affaire; nous l'arrangerons sans leur causer aucun désagrément (4). » Les souverainetés même absolues sont loin d'être dans leur exercice aussi libres qu'on pourrait le penser à distance, et l'obstination du seul Bizzarri maintenait les choses dans un statu quo déplorable. « Mais comptez bien, très cher révérendissime, que ni l'abbé Pescetelli tout découragé qu'il est, ni votre pauvre procureur de passage, tout inexpérimenté et exaspéré qu'il puisse être, ne s'endormiront jusqu'à ce que nous ayons enfin justice (5). »

En attendant la justice entière, des efforts si dévoués amenèrent au moins une détente. L'intrigue se laissait apercevoir; et Mgr Bizzarri lui-même, usant le premier d'un mot qui devait ensuite avoir une grande

(1) 22 janvier 1858.

(2) D. Dépillier à Mgr Fillion, 15 mars 1858.^

(3) Lettre du 16 avril 1858.

(4) Lettre de D. Pitra à D. Guéranger, 29 mai 1858.

(5) Ibid.

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fortune, tenait dom Dépillier pour un « fou furieux (1) ». Sur ces entrefaites, Mgr Falcinelli, en allant prendre possession de la nonciature du Brésil, était passé par Paris et s'y était rencontré avec dom Guéranger. Il était porteur de meilleures nouvelles. « J'ai compté sur Mgr Falcinelli, écrivait dom Pitra, pour suppléer à mon silence. Les nouvelles que j'ai à vous transmettre achèveront de vous rassurer et confirmeront votre dernière et bonne lettre dont je dois vous remercier. Il n'est pas encore possible toutefois de nous endormir; nos ennemis ont les mains et les yeux partout (2). »

Peut-être l'affaire eût-elle encore traîné en longueur, si dom Dépillier n'avait travaillé contre lui-même. Il y a un grain de démence dans toute passion; elle va spontanément à des actes désordonnés. Le moine révolté, sentant peut-être que le nouvel évêque de Saint-Claude ne lui était pas acquis, osa solliciter de Mgr Caggiotti, sous-secrétaire de la congrégation, un ceîebret qui le rendît indépendant de tout évêque; on lui répondit par le sourire. Evincé de ce côté, il se présenta à Mgr Bizzarri et lui annonça d'un ton hautain son dessein de rentrer en France pour revendiquer ses droits de propriétaire. Malgré la faveur évidente qu'il lui avait jusque-là témoignée, le secrétaire de la congrégation s'étonna vivement qu'un religieux oubliât son vœu de pauvreté à ce point et pour toute réponse lui interdit de sortir de Borne. Après avoir fait parvenir ces nouvelles en double expédition à l'abbaye de Solesmes et à l'évêché de Saint-Claude, dom Pitra proposait comme solution définitive que la propriété d'Acey fût remise aux mains de Mgr Fillion; un monastère d'Italie eût donné l'hospitalité à dom Dépillier que la charité de ses confrères et ses propres réflexions eussent sans doute amené à résipiscence (3). Ces propositions étaient incontestablement sages; mais tout devait échouer devant une passion obstinée : et comme désormais le siège de Saint-Claude avait un évêque, comme toute l'affaire était en sa main, dom Guéranger invita dom Pitra à se dessaisir de la question et à l'abandonner à la seule direction qui pût la conduire à bonne fin. Cette invitation plut fort à dom Pitra, beaucoup plus habile à déchiffrer les manuscrits qu'à débrouiller une intrigue. « Je me sens tellement incapable d'entrer dans les souterrains et les chausse-trapes où il faudrait poursuivre nos adversaires, que je vous promets de rester au point d'arrêt que vous m'avez prescrit (4). »

Quelques jours auparavant, mis en demeure par Mgr Bizzarri ou de céder ses titres de propriétaire ou de se faire séculariser, dom Dépillier avait choisi ce dernier parti et avait quitté Borne, emportant une lettre

(1) D. Pitra à D. Guéranger, 21 mai 1858.

(2) Lettre du 15 juin 1858,

(3) Ibid.

(4) Lettre du 29 juin 1858.

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de sécularisation qui ne devait toutefois sortir son effet que dans le cas où un évêque le recevrait dans son diocèse (1); mais nul évêque d'abord ne voulut l'accueillir. Il en donnait la raison à* Mgr Bizzarri :

Les évêques m'ont répondu qu'ils ne voulaient pas se compromettre dans une affaire avec dom Guéranger et qu'en recevant un de ses anciens religieux ils seraient tôt ou tard les victimes d'un homme fort dangereux qui ne reculait devant aucun moyen pour perdre à Rome et dans le public, par des diffamations et des calomnies odieuses, les personnes qu'il supposait ne point marcher sur ses traces. On m'a ajouté, poursuit dom Dépillier, que ce n'était point Pie IX mais bien l'abbé de Solesmes qui était pape pour la France, qu'il s'en attribuait les fonctions et l'autorité, et qu'un évêque assez téméraire pour contredire en quoi que ce soit l'abbé de Solesmes passerait aussitôt à Rome pour un gallican et pour un ennemi du saint-siège.

Et cette lettre qui renseignait si admirablement Mgr Bizzarri se terminait par la demande d'une prorogation de six mois; au cours de ce répit dom Dépillier espérait rencontrer un évêque plus indépendant de l'abbé de Solesmes, qui consentît à l'incorporer à son clergé. Il trouva le loisir et obtint congé de poursuivre ses quêtes dans le diocèse de Troyes et celui d'Orléans, mais sans que ces fâcheuses condescendances apportassent aucun changement réel à sa situation dès lors désespérée.

« On dit bien des choses à votre sujet, écrivait dom Guéranger à dom Pitra avant son départ de Rome. Vous devez en savon* davantage. Dans tous les cas, ce ne sont que de bonnes choses qui réjouissent le cœur de votre père (2). » Ces quelques mots faisaient allusion aux bruits de cardinalat qui circulaient en Italie, en Allemagne et en France, « bruits de journaux désœuvrés, répondait dédaigneusement dom Pitra, qui faute de nouvelles en fabriquent sur mon compte. Je serais tenté d'y voir une persécution de persiflage que des ennemis désorientés font succéder aux injures dont ils nous ont si longtemps gratifiés (3). » De cela et de mille choses, l'abbé et son moine devisèrent à loisir lorsque le 11 novembre les réunit en la fête de saint Martin. Deux jours auparavant, l'abbé de Solesmes écrivait à M. de Rossi :

Dom Pitra est de retour en France et ne tardera pas à rentrer à Solesmes où nous l'attendons de jour en jour. Il me donnera des renseignements sur vos Inscriptions chrétiennes... Et Rome souterraine! Combien je désire que les Inscriptions ne l'entravent pas trop! N'oubliez pas la Regina viarum : c'est le cœur, le centre de Rome souterraine. Lorsque vous tiendrez la droite et la gauche, Calixte et Prétextât, vous serez le roi des cryptes sacrées. C'est avec bonheur que je vois commencer votre beau travail par cette capitale des cata-

(1) D. Pitra à D. Guéranger, 4 juillet 1858.

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