MÉMOIRE SUR L'IMMACULÉE CONCEPTION
Mémoire nous semble contenue surtout dans le ferme procédé qui donne à l'Immaculée Conception sa place de fait dans la révélation divine. « L'Immaculée Conception, dit-il en substance, est une vérité révélée ou bien une erreur grave contre la révélation. » C'est en effet un article fondamental de la foi chrétienne que la sentence universelle qui condamne toute la postérité d'Adam à être conçue dans le péché; et, selon la parole du concile de Trente, ce péché universel est propre à chacun : inest unicuique proprium. Si l'Eglise dans sa liturgie et dans sa profession solennelle, si les docteurs orthodoxes et les universités, si le peuple chrétien tout entier dans sa créance apportent en faveur de Notre-Dame une exception à cette loi universelle, c'est que celui-là seul de qui vient la sentence universelle a fait connaître aussi l'exception qu'il y apportait.
Des hauteurs de la doctrine, l'abbé de Solesmes ne dédaigne pas de descendre à des discussions plus menues. L'humaine nature se répète; et les mêmes oppositions qui devaient s'élever vingt ans plus tard contre la définition de l'infaillibilité pontificale s'exercèrent çà et là contre la définition de l'Immaculée Conception. Elles ne contestaient pas ladéfinibilité, à Dieu ne plaise; mais elles se demandaient si la définition était réellement opportune. Le lendemain d'une définition, le mérite n'est-il pas moindre et le fidèle n'a-t-il pas renoncé à l'avantage de croire librement à la vérité définie? N'est-ce pas scandaliser les hérétiques et les rejeter plus loin de l'Eglise qu'alourdir encore le fardeau de la foi? Quel besoin y a-t-il d'une définition lorsque la vérité est incontestée et le sens des fidèles unanime? Et à qui déférer la définition? Emanera-t-elle d'un concile universel? Viendra-t-elle de la seule autorité du souverain pontife? La définition aura-t-elle pour dessein de reconnaître que la doctrine de l'Immaculée Conception est la croyance de l'Eglise, dans les termes auxquels s'était limité le concile de Rennes et qui n'impliquent autre chose que la constatation historique d'un fait? ou bien proclamerat-elle que la doctrine de l'Immaculée Conception est de foi catholique et partant une doctrine révélée? Il fut répondu à toutes ces questions avec un tel à-propos et tant de précision que l'Ami de la religion, si peu suspect de tendresse exagérée, ouvrit ses colonnes aux éloges que le P. de Ravignan décerna au « savant et pieux mémoire de l'abbé de Solesmes ». « Cet ouvrage, disait l'émincnt religieux, porte avec soi le cachet de la science profonde et de la piété la plus convaincue (1). »
Après l'avoir lu tout d'un trait, Févêque de Poitiers donnait son impression : « J'ai achevé de lire ce matin, mon bien cher père, votre très excellent et très instructif Mémoire, et je vous remercie de tout cœur de l'envoi que vous m'avez fait de ce nouveau chef-d'œuvre : oui, c'en est
(1) L'Ami de la religion, 5 octobre 1850, n 5119, t. CL, p. 41-16.
un. Vous répondez à tout et vous semez incidemment des notions claires et précises sur la question de la foi (1). » L'épiscopat catholique parla comme l'évêque de Poitiers; l'évêque de Bruges, Mgr Malou, dans le savant ouvrage qu'il a consacré à l'Immaculée Conception, donnait au Mémoire une place d'honneur.
De tous les écrits publiés en 1850 sur le mystère de l'Immaculée Conception, dit-il, le plus remarquable sans contredit est le Mémoire de dom Guéranger, abbé de Solesmes. Ce petit volume plein de sens et de raison a le caractère d'un écrit original. L'auteur a su s'approprier les arguments anciens de telle sorte qu'ils paraissent nouveaux sous sa plume. Il a fait justice aussi, et d'une manière triomphante, des difficultés que l'on soulevait alors et contre le mystère même et contre sa définibilité (2).
L'hommage ainsi rendu à Notre-Dame, l'abbé de Solesmes revenait aux Institutions liturgiques dont il achevait lentement le tome troisième, et au quatrième volume de V Année liturgique. H revenait aussi à la souffrance. Une puissance ennemie lui faisait expier, par des anxiétés toujours croissantes, les œuvres mêmes dont elle n'avait pu déconcerter l'effort ni réduire le succès. Pendant qu'un religieux, le P. Dépillier, devenu ensuite trop célèbre par un long pamphlet dirigé contre Solesmes, entrait dans les voies détournées qui le devaient conduire à l'apostasie et au scandale, la communauté religieuse d'Andancette ménageait à l'abbé de Solesmes de nouveaux déboires. L'effort tenté par l'évêque de Valence, dom Guéranger et l'abbaye de Pradines pour relever de sa déchéance le petit monastère avait complètement échoué. Les mesures les plus habilement concertées, le dévouement le plus actif, la persévérance très méritoire des religieuses qui s'étaient prêtées à l'œuvre de cette restauration, tout fut tenu en échec par l'opposition obstinée et violente d'une supérieure qui ne reconnaissait d'autre règle que sa volonté, d'autre autorité que son caprice et s'indignait d'une réforme où elle ne voyait que la répression d'habitudes trop anciennes pour ne lui être pas devenues très chères, la cessation d'un pouvoir sans contrôle et finalement sa propre éviction. Le désir d'assurer son autorité contre toute chance lui avait fait consentir successivement, aux mains du cellérier des maisons de Paris et à l'insu de l'abbé de Solesmes, le prêt de diverses sommes d'argent qui dans sa pensée devaient lui garantir, en même temps que l'appui d'une grande communauté, le gouvernement indéfini d'une maison religieuse qu'elle regardait comme son bien.
Lorsque l'évêque de Valence découragé de longs et stériles efforts se
(1) Lettre du 10 mai 1850.
(2) Mgr Malou, évêque de Bruges, VlmmacuUe Conception de la bienheureuse Vierge Marie, considérée comme dogme de foi (1857), t. II, ehap. xn, p. 345.
L'AFFAIRE D'ANDANCETTE 15
résigna enfin à un acte devant lequel il avait reculé longtemps et ferma d'autorité la maison d'Andancette, la supérieure n'hésita guère sur le parti qu'elle devait prendre. Elle devança, pour se ménager plus de liberté, l'entière exécution de la décision épiscopale, prit la fuite avec quelques-unes de ses sœurs sans se soucier des créances qu'elle laissait après elle et, impuissante contre l'acte épiscopal qui avait dispersé la communauté, se prévalut contre l'abbé de Solesmes des prêts d'argent qu'elle avait consentis. Il eût été naturel d'en faire le compte précis et d'en exiger le remboursement; mais on était bien moins friand d'argent que de scandale : M. Lesobre, avocat conseil de Solesmes, attendait de jour en jour mais vainement que Mme Aimas voulût bien formuler des réclamations précises. Au lieu de se rendre à un désir si légitime, la supérieure parcourait divers diocèses de France, Paris, Amiens, Reims, Mâcon, organisant des quêtes pour de pauvres religieuses que les moines de Solesmes, d'après ses dires, avaient odieusement dépouillées. Après la calomnie, le chantage : elle remit toute son affaire aux mains d'un avocat près la cour d'appel de Paris, qui signifia à domGuéranger l'action qu'il allait au nom de la supérieure d'Andancette intenter à la congrégation bénédictine de France.
C'était, pour réduire à la dernière détresse un monastère obéré déjà, un coup terrible. Où trouver sur l'heure les quarante-huit mille sept cent vingt et un francs et vingt centimes, montant de la dette exigée sous la pression du scandale que l'on allait déchaîner le lendemain? L'abbé de Solesmes pouvait légitimement se demander comment une dette qui, sans preuves d'ailleurs et sans garantie d'exactitude, était de trente-sept mille francs en 1849, se trouvait subitement convertie dès 1850 en une dette de plus de quarante-huit mille francs. Mais, désireux avant tout d'éviter ce scandale dont on exploitait cyniquement contre lui la menace, il écrivait à son avocat :
Traites et billets qui ont donné naissance à cette créance ne sont pas de moi; mais il suffit que ces traites et ces billets aient été endossés par des religieux portant notre nom pour que j'en doive accepter la responsabilité matérielle. Je ne veux pas que l'ordre des bénédictins soit traîné devant les tribunaux. Simple particulier, je n'aurais aucune raison de redouter un procès; mais dans ma position, l'intérêt de l'ordre bénédictin et ma conscience me font une loi de l'éviter au prix même des sacrifices les plus pénibles.
Telle n'était pas la pensée de M. Lesobre qui ne voulait payer qu'à bon escient. Mais la partie adverse exploitant la terreur d'un procès appuyait fortement sur la chanterelle, selon son expression; elle prit le procédé de l'ultimatum: « Toute démarche nouvelle à fin de conciliation devait être considérée comme refus de la part des bénédictins et motiverait aussitôt des poursuites. » Il était difficile d'être plus pressant.
16 DOM GUERANGER
Dom Guéranger s'engagea à solder en trois échéances la somme demandée. Mme Aimas s'avisa alors que ses créanciers s'empresseraient peut-être d'exiger d'elle et sur l'heure le montant de leurs créances et fit stipuler qu'en ce cas l'abbé de Solesmes serait obligé de hâter lui-même les versements au prorata des sommes qui lui seraient réclamées. Dom Guéranger consentit à tout et fit sur l'heure un premier versement qui dans sa pensée devait aider la supérieure à éteindre les dettes les plus urgentes. Mme Aimas avait d'autres soucis; la somme qui lui avait été remise, au Heu de désintéresser ses créanciers, lui permit de se rendre à Rome où non plus qu'en France elle ne songea à ménager les bénédictins. Nous ne sommes pas arrivés encore au terme de ce pénible épisode; mais nous ne pouvons, sous peine de devancer les temps, raconter ici ses derniers et douloureux éclats. Ce peu de mots suffira pour révéler l'effrayante détresse où se débattait un monastère pauvre, sans dotation première, obligé, alors qu'il n'avait pas éteint encore les dettes créées par les fondations de Paris et de Bièvres, de fane face à ce nouveau déficit, n'ayant pour vivre avec l'aumône de quelques âmes peu fortunées que le maigre fruit du travail de son abbé.
Il ne nous convient pas de rechercher si, à l'origine de cette pauvreté qui s'attacha à la personne et à l'œuvre de dom Guéranger, la sagesse du siècle ne pourrait pas reconnaître une part d'erreur ou une confiance extrême. Pour les esprits avisés, rien n'est plus simple après coup que d'assigner les causes d'une détresse; les constatations de cette nature sont toujours aisées. Le lecteur sait trop que l'abbaye de Solesmes fut fondée sur la pauvreté, qu'elle vécut au jour le jour, que les charges sous lesquelles elle paraissait devoir succomber n'étaient pas les siennes propres; et au lieu de poursuivre, comme dans un désastre financier vulgaire, les erreurs d'inventaire et les opérations maladroites qui l'ont causé, il préférera reconnaître que Dieu, qui fait collaborer à la sanctification de ses élus jusqu'à leurs imperfections mêmes et aux lacunes de leur tempérament pratique, a disposé toutes choses pour que la vie de l'abbé de Solesmes eût pour compagnes assidues la pauvreté et la souffrance.
Si dévoués qu ils fussent, les moines quêteurs ne parvenaient pas à améliorer sensiblement une situation presque désespérée dont l'abbé devait garder pour lui seul le douloureux secret. Car l'observance de la règle et la perfection de la vie commune sont menacées presque au même titre par l'excès de la richesse et l'excès de la pauvreté. A moins qu'une sage vigilance ne maintienne les droits de la pauvreté monastique, l'abondance des biens de ce monde constitue pour le monastère un péril réel, auquel les spoliations séculières manquent rarement d'ailleurs d'apporter un remède périodique; mais l'excessive pauvreté constitue un péril presque égal au premier. La vie commune y court de grands