RÉVEIL DU GALLICANISME
risques. Lorsqu'une maison monastique est pourvue de tout ce qui est indispensable à sa vie, c'est chose aisée pour l'abbé de maintenir l'uniformité parfaite dans le vêtement et l'humble mobilier assigné à chacun; tous vivent en paix, dans l'étude et la prière, sans souci du lendemain. Mais là où la dotation du monastère est insuffisante, chacun se sent invité à se pourvoir lui-même; à la pauvreté bénédictine qui attend de l'abbé le vivre, le couvert et le vêtement, succède fatalement une prévoyance inquiète, le souci du lendemain, des dispositions trop ingénieuses pour s'abriter contre la pénurie, en un mot l'esprit de propriété personnelle. Ceux qui ont vécu dans les monastères, ceux-là surtout qui les gouvernent savent avec quelle facilité la perfide nature s'efforce de reconquérir ce que lui a retiré le dessaisissement sacré de la profession religieuse, encore que les circonstances ne fournissent aucun motif de regarder en arrière; combien plus est-elle tentée de revenir sur cet engagement, lorsque la pénurie du monastère lui en fournit le prétexte! Et parmi ceux qui s'exilent du monastère pour recueillir cà et là quelque maigre ressource, s'il en est qui gardent leur âme avec soin, demeurent inviolablement attachés au moutier absent et, comme dom Pitra, comme dom Gardereau, unissent au courage la santé requise pour quêter le jour et travailler la nuit, ne peut-il s'en rencontrer qui, dans ces longs exils loin d'une maison qui leur était un abri, échappant aux conditions tutélaires de leur vie monastique, désapprennent beaucoup plus qu'ils ne recueillent et se nuisent à eux-mêmes sans être utiles à leurs frères?
Dom Pitra et dom Gardereau se rencontrèrent à Paris vers le milieu de l'année 1850. Tous deux y avaient des relations très étendues. Observateurs avisés, conteurs spirituels, leurs lettres à l'abbé de Solesmes fournissaient la chronique religieuse et politique, semée de mille menus incidents bientôt oubliés par l'histoire, intéressants néanmoins pour noter la physionomie vivante et mobile de l'époque. On y apprenait l'élévation du R. P. Jandel à la dignité de vicaire général de l'ordre des frères prêcheurs et la distinction qui honorait ainsi le P. Lacordaire et la souche française de l'ordre dominicain. Solesmes y recueillait aussi l'écho des dissentiments qui s'étaient produits entre Rome et l'archevêché de Paris, à la suite du concile provincial dont les décrets demeuraient toujours en détresse et privés d'approbation. Ce retard était d'autant plus mortifiant pour Mgr Sibour que les décrets du concile de Reims tenu à Soissons avaient été approuvés sur l'heure, après n'avoir subi que de très légères retouches; il fallait que Rome fût moins satisfaite du concile de Paris, puisqu'elle mettait une si grande lenteur à l'approuver et même subordonnait son approbation à des conditions de droit devant lesquelles Mgr Sibour, devenu plus gallican à Paris qu'il n'était ultramontain à Digne, refusait absolument de s'incliner. Il était d'ailleurs soutenu dans
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sa résistance par plusieurs de ses suffragants. La tension fut assez vive pour que Rome se crût obligée d'élever un peu la voix.
Mgr de Dreux-Brézé, nommé à l'évêché de Moulins, avait espéré recevoir la consécration épiscopale des mains du nonce, Mgr Fornari. Cette affirmation même indirecte de l'autorité pontificale déplut fort à Mgr Sibour, peu flatté de ce qu'il considérait comme une méconnaissance de ses droits. Il menaça d'assister lui-même à la cérémonie sur un trône assez élevé pour montrer à tous les spectateurs qu'il était le vrai ordinaire du lieu; et, de peur qu'il n'y eût méprise, il fit savoir au public, officiellement, que le consécrateur serait le nonce, mais qu'avant de procéder il avait obtenu la permission de l'archevêque de Paris. Il retournait ainsi contre le nonce le procédé autrefois employé par le gouvernement d'une permission spontanément accordée à un impétrant qui n'existe pas. Devant cette attitude Mgr Fornari se récusa. On le savait travaillé par les douleurs de la pierre. Un accès de ces mêmes douleurs, accès tout diplomatique, dénoua la situation, et Mgr Sibour demeura en possession.
Sous le voile de ces incidents se heurtaient les principes et les tendances ennemis. On le vit au cours même de la cérémonie. L'élu, Mgr de Dreux- Brézé, était à genoux pour prêter le serment. Il ne reconnut pas dans la formule qui lui était offerte le texte du pontifical romain et demanda au maître des cérémonies la vraie formule.
— Mais, monseigneur, on n'en prononce jamais d'autre que celle-là.
— La vraie formule est la formule romaine, monsieur, je vous prie de me la remettre.
Sous les yeux du prélat consécrateur un débat s'éleva, le cérémoniaire affirmant que c'était la formule usitée par tous les évêques de France, l'évêque élu ne voulant prononcer d'autre formule que celle fixée par le pontifical romain. L'évêque était d'un caractère très déterminé; il fallut s'incliner et le gallicanisme eut tort une fois de plus.
Après le concile de Paris et le concile de Soissons, le concile de Bordeaux tint ses séances. Le jeune évêque de Poitiers y devait siéger et parler dès l'aurore même de son épiscopat avec cette forme d'autorité douce et sereine qui lui était comme naturelle. Il avait auparavant désiré obtenir un bénédictin comme théologien et conseiller (1); mais l'abbé de Solesmes, très appauvri lui-même par l'absence de dom Pitra et de dom Gardereau, n'avait pu satisfaire à ce désir (2).
J'ai peu de ressources autour de moi, écrivait Mgr Pie à dom Guéranger; un de vos pères m'aurait fait grand bien; c'est un malheur que vous n'ayez pu me donner personne (3).
(1) Mgr Pic à D. Guéranger, 14 mars 1850.
(2) D. Guéranger à Mgr Pie, 1er avril 1850.
(3) Lettre du 10 mai 1850.