L'INCIDENT DU JEUNE MORTARA
combes. Savez-vous que je serais cruellement désappointé si d'ici deux ans vous ne donniez pas au public votre VoieAppienne? H me faudra alors songer sérieusement à la troisième édition de ma Cécile. Vous m'avez suggéré de traiter au long de la vie intime de l'Eglise romaine sous les pontificats qu'a vus Cécile : j'ai donc besoin de vous en toutes manières. Vous m'avez rendu le tombeau de ma gracieuse dame : il faut que vous m'aidiez à dessiner le fond de scène sur lequel elle se détache si admirablement.
Mais il était dans ces lettres question d'autre chose que de publications scientifiques.
Je ne saurais vous dire, cher ami, quel bonheur j'éprouve à penser que vous êtes chrétien de cœur. Vous, vous connaissez et vous aimez Jésus-Christ comme votre Dieu, l'Eglise comme le canal de sa doctrine et de ses grâces, sa Mère comme l'ineffable médiatrice de ses faveurs, ses martyrs comme vos frères toujours vivants qui vous aiment, invisibles, avant qu'ils vous accueillent in osculo sancto (1).
Pour quelques jours, de Kossi était à Saint-Paul-hors-les-murs au milieu de ces moines qui lui rappelaient « son tendre et unique ami l'abbé de Solesmes ». L'abbé Pescetelli créait alors à Saint-Paul un musée lapidaire chrétien, analogue à celui du Latran; et en même temps qu'il y apportait son tribut, le chevalier de Rossi s'enveloppait du silence et de la solitude de l'abbaye pour se recueillir devant Dieu. Il donnait à son ami de bonnes nouvelles : le volume des Inscriptions romaines avançait rapidement; plus de sept cents inscriptions l'amenaient au commencement du cinquième siècle, et l'introduction chronologique qui ouvrait le volume prenait de grandes proportions (2). Avec le travail de J.-B. de Rossi et l'ouvrage de M. Edmond Le Blant, les Inscriptions chrétiennes de la Gaule antérieures au huitième siècle, l'archéologie chrétienne entrait dans une période nouvelle.
L'opportunité de la doctrine que soutenaient l'évêque de Poitiers et l'abbé de Solesmes sur l'ordre surnaturel et les obligations de quiconque y est entré ne tarda pas à être mise en pleine lumière par le cas du jeune Mortara, qui à ce moment-là même passionna les journaux, émut les chancelleries et provoqua contre l'Eglise un ouragan de déclamations. Il s'agissait d'un jeune enfant appartenant à une famille juive établie à Bologne. Une servante chrétienne l'avait baptisé, alors qu'il était en danger de mort; l'enfant avait survécu. Dès qu'il parvint à l'âge de raison, l'autorité ecclésiastique avertie avait exigé que les droits de son baptême lui fussent reconnus et qu'il fût élevé dans la religion catholique Sur le refus de ses parents, l'enfant avait été conduit à Rome et
(1) Lettre du !) novembre 1858.
(2) De Rossi à D. Guéranger, 14 décembre 1858.
reçu dans le collège des catéchumènes. Il n'y avait nul séquestre et ses parents avaient le droit de le visiter.
Ce fait révélé au monde vers le milieu de 1858 fit tomber sur Pie IX, qui réclamait pour l'Eglise un enfant appartenant à l'Eglise, une pluie d'anathèmes. Après tout, disait M. de la Bédollière, le baptême n'était qu'une formalité, « quelques gouttes d'eau sur le front » : avec une conception du baptême ainsi réduite, il était évident qu'on ne pouvait s'entendre. Les discussions sont sans fin, lorsque la nature du litige est à ce point méconnue. Aujourd'hui de tels faits soulèveraient sans doute un moindre scandale : les esprits y seraient plus préparés, semble t-il, par le fait d'un sectarisme politique qui, sans titre originel, sans doctrine, sans autorité, sans prétention à la possession d'une vérité quelconque, n'en exerce pas moins sur l'intelligence et la vie des enfants qui ne lui appartiennent pas une souveraineté contre laquelle l'Eglise et le pouvoir paternel protestent en vain. Par un juste retour des choses d'ici-bas, par une dure leçon infligée à l'inconséquence et à la timidité des bons, l'impiété possède aujourd'hui presque sans réclamation et exerce paisiblement ces droits que l'on contestait alors à l'Eglise.
H se trouva un abbé Delacouture pour désavouer le souverain pontife, et le journal qui accueillit sa prose insinua que l'opinion de son collaborateur n'était pas une. opinion isolée dans le clergé français (1). La rédaction de VUnivers donna vigoureusement. L'abbé de Solesmes ne put se dérober à une question qui passionnait tous les esprits; le bruit que produisait l'affaire Mortara était d'ailleurs à ses yeux un indice trop évident de l'envahissement du naturalisme pour qu'il épargnât au siècle la leçon de théologie qu'il méritait. Cette leçon fut donnée avec une tranquille et irréfutable sérénité :
Deux droits distincts se trouvent ici en présence, celui des parents sur l'éducation de leur enfant, et celui de l'enfant lui-même à jouir des avantages qu'il a obtenus dans son baptême et à être préservé du péril auquel l'exposerait l'infraction des devoirs qui lui incombent. De ces deux droits, l'un appartient à l'ordre de nature, l'autre à l'ordre surnaturel : tous deux viennent de Dieu. Dans le conflit, lequel devra l'emporter? Le droit surnaturel, sans aucun doute. Dieu ne peut être contraire à lui-même... Dieu, qui impose à l'enfant l'obligation de vivre en chrétien, ne peut autoriser en même temps les parents à étouffer en lui le christianisme. La puissance paternelle est donc suspendue dans l'espèce, bien qu'elle persiste pour tout le reste; seulement elle est dévolue, pour l'éducation de l'enfant, à une puissance plus haute, celle de l'Eglise (2).
L'article entier était de cette note calme et douce. C'était si actuel
(1) Journal des Débats. (L'Univers, 19 octobre 1858.)
(2) L'Univers, 24 octobre 1858,