MADEMOISELLE PAULE DE ROUGÉ
et si simplement chrétien que Louis Veuillot, au lieu de le laisser chevaucher de la troisième sur la quatrième page du journal, lui fit les honneurs du Premier-Paris.
Je crois bien que nous avons fait une chose exorbitante..., écrivait Louis Veuillot pour s'excuser; vous vous fâcherez peut-être, vous nous consternerez, mais vous n'obtiendrez pas que nous nous repentions. Nous avons entendu une voix : Prosper, rédacteur en chef ! Et nous avons cédé. Franchement, très révérend père, cet article était trop beau, il venait trop à propos pour nous exposer à ce que tout le monde ne le lût pas immédiatement. Les coquins surtout qui ont horreur d'apprendre, n'auraient pas été le cherchera la quatrième page (1).
Inopinément devenu rédacteur en chef, l'abbé de Solesmes avait d'abord froncé le sourcil : il se calma devant des excuses présentées de si bonne grâce. Une lettre de Mgr de Mérode lui apprit que son article avait été fort goûté à Rome (2), et lorsque quelques jours plus tard V Univers (3) traduisit pour les lecteurs français l'article de la Civiltà Cattoïica sur le cas du jeune Mortara, il se trouva qu'en France et à Rome on parlait la même langue et on avait la même foi.
En même temps que Dieu se plaisait à récompenser par de généreuses vocations le travail infatigable de son ouvrier, il guidait vers lui des âmes d'une vertu éprouvée déjà mais ignorantes encore de leur voie! H ne nous appartient pas en ces causes d'entrer dans de longs détails; l'Ecriture nous apprend qu'il vaut mieux retenir dans l'ombre le secret de Dieu. Pourtant il nous serait difficile de taire une décision qui mit alors en un singulier relief la discrétion surnaturelle de l'abbé de Solesmes. Mlle Paule de Rougé appartenait à une famille admirablement chrétienne des environs, dont la noblesse n'a cessé d'être relevée par la science et la piété. Les annales de l'égyptologie ont inscrit le nom de M. Emmanuel de Rougé à côté des Oppert et des Champollion. A chaque génération nouvelle, Dieu a ajouté à la grandeur de cette ancienne famille et lui a demandé ses fils dont il a fait des apôtres, ses vierges dont il a fait des moniales. Mlle Paule de Rougé était de santé délicate. De bonne heure elle avait été marquée de Dieu pour l'épreuve. Les traits de son doux et calme visage, qui dans la prière semblaient s'animer d'une lumière intérieure, ne trahissaient au cours de la vie que la sérénité et l'abandon. Dès son enfance elle avait aspiré à la vie religieuse, mais son désir s'était heurté à une vive opposition. La souffrance vint comme une réponse de Dieu la clouer sur son lit durant de longs mois, l'affranchir de toute obligation mondaine et, par une sorte
(1) Lettre du 23 octobre 1858. (Correspondance de Louis Veuillot, t. VI. p. 312.)
(2) 30 octobre 1858.
(3) Numéros du 22 et 23 novembre 1858.
de détour providentiel, la ramener aux conditions de cette même vie religieuse que les hommes lui contestaient. Elle se dévoua jusqu'à l'héroïsme au soin des malades, des infirmes et des pauvres qui devinrent sa famille.
Lorsque les âmes sont aux mains de Dieu, des événements menus déterminent parfois leur vocation, des événements sous lesquels se dissimule, discrète en même temps qu'attentive, l'action de Dieu. Un prêtre du voisinage qui avait créé un orphelinat réclama son concours; elle le donna sans réserve et peu à peu se trouva tellement entraînée dans le mouvement de l'œuvre à qui elle s'était intéressée, que la charité lui fit un devoir, après la mort du prêtre qui l'avait fondée, d'en recueillir pour elle seule le fardeau. H lui fallut organiser la vie des sœurs qu'on avait réunies dans l'orphelinat, pourvoir aux nécessités matérielles et spirituelles d'une communauté naissante, former des religieuses sans être religieuse, en un mot, être fondatrice et fondatrice malgré soi.
C'est alors que sur les conseils du vénéré M. Bouttier, supérieur du petit séminaire de Précigné, elle réclama la direction de dom Guéranger, à laquelle elle se rangea par obéissance sinon encore malgré elle; elle ne croyait pas en sa parfaite humilité que son âme valût la peine d'occuper dom Guéranger. Elle ne comptait pas; il s'agissait seulement de son œuvre : fallait-il poursuivre? fallait-il abandonner? Elle révéla à l'abbé de Solesmes et les secrets de son âme et la série des circonstances qui l'obligeaient à prendre une décision. Avec son amour de l'antiquité, ses habitudes de vie contemplative, son esprit de décision prompte et vigoureuse, le directeur improvisé devait sans doute écarter dès l'abord une conception de vie religieuse toute nouvelle et si étrangère à ses goûts : il est si naturel à l'homme de mesurer tout à lui-même! Pourtant il n'en fut rien. Dom Guéranger puisa, dans son respect des âmes et dans sa déférence à la grâce de Dieu, toute la souplesse nécessaire pour aider à une initiative par ailleurs si éloignée de son génie personnel. L'impulsion avait été donnée déjà; il respecta le caractère de l'œuvre commencée, lui assigna la règle de saint Augustin comme base, établit la clôture, revit les constitutions et le cérémonial et attendit que le temps se pro nonçât sur l'avenir de la petite communauté. Le temps s'est prononcé. Les petites sœurs de Jésus poursuivent encore aujourd'hui leur vie de charité, de dévouement et d'austère réparation. Elles sont sorties de France en 1901, emportant dans leur exil avec l'espoir du retour le souvenu- toujours vénéré de cette affection paternelle qui veilla sur leur berceau et à qui, nous le savons, elles se font gloire d'obéir encore.
Cependant l'étude sur Marie d'Agréda, l'étude sur le naturalisme contemporain se poursuivaient avec leur tranquille régularité. Elles impliquaient nécessairement une part de polémique et des allusions fréquentes aux choses et aux hommes du jour. Aujourd'hui c'était