ESSAIS SUR LE NATURALISME
avec M. Beugnot (1), demain avec le Journal des Débats et Hippolyte Kigault que s'établissait la conversation. L'abbé de Solesmes se plaisait à relever ainsi, par des allusions que lui suggérait le journal ou le livre, ce que son exposé avait d'austère et d'inévitablement morcelé. Il est rare que le lecteur se donne la peine de recueillir dans le journal quotidien les fragments d'une étude dont il ne voit jamais l'ensemble, l'article d'hier étant oublié déjà et l'article d'aujourd'hui s'arrêtant là même où l'article de demain serait nécessaire. Ce morcellement inévitable donne la sensation d'un train qui s'arrête à toutes les gares et n'arrive jamais. L'inconvénient est plus vivement ressenti encore, lorsque les articles se suivent de loin en loin, à la distance de quinze jours et davantage. Sur la prière de plusieurs, l'abbé de Solesmes voulut y obvier et réunir en un volume les articles consacrés autrefois à l'analyse de l'ouvrage de M. de Broglie. H lui donna ce titre : Essais sur le naturalisme contemporain.
Nous n'aurions pas à y revenir si la préface de ce volume n'avait ménagé à dom Guéranger l'occasion non pas seulement de décrire le progrès du mystère de l'iniquité et les secousses périodiques qu'il imprime à la société française, mais aussi de compléter l'étude qu'il avait consacrée à l'ouvrage de M. de Broglie, par l'examen attentif de toutes les publications antérieures du même auteur. Un lecteur peu renseigné aurait pu croire que la longue critique n'avait porté que sur des incorrections de langage échappées à une plume trop peu familière aux questions de doctrine; mais cette excuse ne pouvait plus être invoquée, lorsque des articles semés çà et là au cours de dix ans témoignaient que l'attitude de l'auteur avait un caractère systématique et résolu. La deuxième édition de V Eglise et l'Empire romain au quatrième siècle avait réformé sur plus d'un point les erreurs de la première, sans pourtant que^ les corrections l'eussent ramenée à une formule pleinement orthodoxe. H n'est donné à l'homme ni de s'affranchir complètement de tout amour-propre d'écrivain, ni de s'abstraire de son milieu.
Quand on est le petit-fils, par sa mère, de Mme de Staël, et par son père, d'un ami de M. de Lafayette, disait un ami de M. de Broglie en remerciant dom Guéranger de son livre, on doit à Dieu de grandes actions de grâces pour le miracle qu'il a plu à sa Providence d'opérer en faisant du prince de Broglie un catholique. Quant à ce qui lui manque, sa naissance et le milieu où il a vécu sont des circonstances fort atténuantes devant Dieu et devant les hommes. Mais cela dit, ajoutait M. Foisset, je n'en sens pas moins vivement que vous, mon très révérend père, que la vérité a ses droits et surtout la vérité par excellence qui est la théologie. Vous nous aurez rendu à tous un signalé service en nous tenant en garde contre les lacunes de notre instruction religieuse (2).
(1) L'Univers, 7 novembre 1858.
(2) Lettre du 22 janviei 1859.
194 DOM GUERANGER
La préparation du septième volume de V Année liturgique, le premier consacré au Temps pascal, ne suspendit point les travaux commencés. A mesure que se développait la pensée de dom Guéranger, il devenait plus facile à tout lecteur attentif d'en reconnaître l'insigne opportunité, et les détours apparents de ses sentiers conduisaient à la pleine lumière. Avec l'autorité de ses études, il s'efforçait de dicter à l'historien catholique le jugement qu'il convient de porter à propos des faits les plus considérables de l'histoire chrétienne : de la tutelle continue qu'exerça l'Eglise sur les peuples, de l'influence de la papauté, du caractère des mouvements sociaux que l'Eglise avait pour mission de guider avec une maternelle sagesse, afin que l'effort vers le progrès ne devînt pas la destruction du passé. Successivement et dans de puissants raccourcis, les hérésies, l'islamisme, ses succès, ses échecs répétés devant Constantinople (1), l'empire de Charlemagne, la constitution du pouvoir temporel des souverains pontifes (2); puis, dans le démembrement du grand empire carolingien, la création des nationalités européennes, les croisades et leur dessein providentiel (3), saint Louis, les démêlés de Philippe le Bel avec Boniface VIII (4), le séjour des papes à Avignon (5) fournirent ample matière à l'enquête historique si ferme, bien que nécessairement abrégée et sommaire, qui, tout en dessinant la marche providentielle de l'histoire, orientait l'historien catholique dans l'appréciation de ses moments décisifs.
L'enquête ainsi commencée s'arrêta au 3 juillet 1859 avec l'article consacré aux papes d'Avignon. Il n'est pas défendu de penser qu'elle s'acheva dans une correspondance très intéressante qui à cette heure-là même s'échangeait entre l'abbé de Solesmes et l'ancien député de Laval, Adolphe Segretain. Le fruit de cette correspondance nous est connu : c'est le livre de M. Segretain sur Sixte-Quint et Henri IV. Kestaient pour en arriver presque jusqu'à nos jours le dix-septième siècle et le jansénisme; mais ils avaient leur place dans l'étude sur Marie d'Agréda. A l'origine, le public avait pu regarder cet épisode comme un peu menu et indigne d'occuper si longtemps la critique de l'abbé de Solesmes. Mais en même temps que la réhabilitation de la grande franciscaine, dom Guéranger s'était proposé un but plus lointain et plus étendu : il voulait montrer comment, sous l'influence du jansénisme, la théologie générale et la théologie mariale s'étaient affaiblies, la sainteté et les vertus héroïques, diminuées; comment sous le nom de richérisme un protestantisme déguisé avait réussi à infecter la Sorbonne et
(1) L'Univers, 4 juillet 1858.
(2) Ibid., 29 août 1858.
(3) Ibid., 27 février 1859,
(4) Ibid., 1er mai 1859.
(5) Ibid., 3 juillet 1859,