‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 64 sur 187 · ÉTUDES HISTORIQUES · texte numérisé non relu

ÉTUDES HISTORIQUES

à surprendre le génie même de Bossuet, puis finalement avait préparé, par sa révolte obstinée et sournoise contre l'Eglise, le siècle du libertinage effréné et de l'impure licence, le siècle du philosophisme et des eonvulsionnaires.

H ne faudrait pas croire que dans cette longue excursion à travers treize siècles d'histoire l'abbé de Solesmes perdît jamais de vue son époque : il écrivait pour elle. L'histoire qu'il retraçait à grands traits ne se bornait pas à n'être qu'un pâle récit; s'il aimait l'Eglise de tous les temps, il aimait aussi l'époque où Dieu avait placé sa vie. ^'écrivant pas un traité didactique, il gardait toute sa liberté d'allure, signalait à l'attention du public les écrivains de l'heure présente, le P. Faber, Newman (1), et dans de fréquentes digressions invitait ses contemporains à recueillir quelque chose de la grande leçon contenue dans l'histoire. Nous ne résistons pas à la tentation de montrer par un dernier emprunt quelle était sa manière. Il s'agissait des croisades, de ces grandes expéditions entreprises à l'heure où la chrétienté tout entière était réunie sous un même chef.

Elles ne furent entreprises qu'à l'instigation de l'Eglise, et l'Eglise ne leur proposa qu'un but surnaturel et ne promit aux croisés que des récompenses spirituelles. L'Europe cependant s'ébranla et de nombreuses générations s'enrôlèrent pour la guerre sainte... H y a là un spectacle bien instructif et bien digne d'admiration.

Une société composée de nations, de races diverses et souvent en guerre, se levant comme un seul homme à la voix d'un vieillard qui exerce une suprématie purement morale; un même intérêt purement moral susceptible de réunir dans un même corps d'armée le Franc, le Saxon, le Germain, le Slave, le Scandinave, tous dociles à la même pensée, épris du même enthousiasme, n'est-ce pas le chef-d'œuvre de l'influence évangélique qui doit unir tous les hommes, et une vision du règne de Dieu sur la terre? En présence des nationalités de notre Europe, divisées et hostiles aujourd'hui, qui ne sentira la supériorité que donnait à celles du moyen âge le sens surnaturel planant au-dessus de toutes, aimé, compris, assurant les biens de la vie future, en même temps qu'il protégeait efficacement la confédération de peuples chrétiens, unie dans une commune soumission au vicaire du Christ, roi du monde? Des hommes que l'on peut appeler sous les armes par centaines de milliers, en leur représentant que le Christ souffre dans son honneur et dans ses membres, bien loin, dans des régions livrées à la barbarie, et qui par amour pour le Sauveur de leurs âmes quittent tout et vont courir tous les hasards de cette expédition lointaine; ces hommes, j'ose le dire, ont droit au respect de tous les siècles; mais surtout ils doivent exciter l'envie du nôtre. Où est l'idée morale qui aurait aujourd'hui la puissance d'arracher L'Europe do ses fondements et de la lancer contre l'ennemi commun? Quelle est la chose aimée de l'Europe entière, qui possède assez de prestige et lui tient assez à cœur pour amener durant près de deux siècles des

(1) V Univers, 11 avril 1858i

millions d'hommes à lui sacrifier intérêts, repos, affections et patrie? Convenonsen : la société qui offrit le spectacle de tels dévouements était non seulement plus forte et mieux gardée que la nôtre; elle obéissait aussi à de plus nobles instincts, et nous ne serons que justes en lui payant l'hommage de notre admiration. La société européenne a-t-elle aujourd'hui un mobile commun (1) ?

Semées çà et là par le journal, ces vues historiques provoquaient la réflexion, fortifiaient les consciences et valaient à dom Guéranger l'applaudissement des catholiques.

Presque simultanément à cette époque, Mgr l' évoque de Fréjus offrait à Solesmes l'île et l'abbaye de Lérins qu'il venait de racheter, et Mgr l'évêque d'Autun, l'abbaye de Cluny encore intacte (2) : seule la vaste basilique avait presque complètement disparu. Ce n'était pas, on s'en souvient, la première fois que dom Guéranger était invité à ranimer l'ancienne abbaye. Ces offres étaient infiniment séduisantes; mais quels que fussent les souvenirs éveillés par ces deux gloires monastiques, la situation de Solesmes était si précaire encore et si mal assurée que s'étendre prématurément eût provoqué de nouveaux désastres; force fut donc de refuser non sans regrets.

D'autres reprises de possession se pouvaient heureusement accomplir à moins de frais. Ceux qui ont visité autrefois l'église abbatiale de Saint- Pierre de Solesmes ont pu remarquer dans la chapelle de droite, face à l'autel, une statue mutilée, reconnaissable néanmoins à l'aigle éployé qui orne l'écusson dessiné sur sa poitrine. D'après un manuscrit conservé à la bibliothèque Nationale au milieu de matériaux préparés au dixhuitième siècle pour le Monasticon gallicanum, cette statue est celle d'un chevalier croisé qui aurait rapporté d'Orient et donné aux moines de Saint-Pierre une des épines de la couronne du Seigneur. L'Essai historique sur Vaobaye de Solesmes reconnaît dans ce chevalier croisé Robert IV, seigneur de Sablé, de la maison de Nevers, qui se croisa à Mayenne en 1158 avec de nombreux gentilshommes de l'Anjou et du Maine, commanda la flotte de Richard Cœur de Lion et fut grand maître des templiers. La sainte couronne d'épines était encore à Constantinople; c'est seulement en 1239 que saint Louis l'ayant acquise la confia à la Sainte-Chapelle; mais auparavant grand nombre d'épines en avaient été détachées et données à diverses églises. Les relations de Robert IV avec l'Orient lui avaient permis de se procurer une de ces précieuses reliques dont il avait doté le monastère de tout temps cher à sa famille.

Le quinzième siècle avait orné la chapelle de droite, où reposait Geoffroy, où Robert IV avait sa statue, de sculptures qui en faisaient pour

(1) L'Univers, 27 février 1859.

(-') Lettre du 28 avril 1859,

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