LA RELIQUE DE LA SAINTE ÉPINE
la sainte épine un grandiose reliquaire. Le lundi de Pâques était de temps immémorial le jour de foire de la sainte épine; elle était placée ce jour-là dans une petite chapelle gothique qui descend de la voûte : elle y fut vénérée jusqu'à la Révolution. A cette époque des mains pieuses l'avaient soustraite à la rapacité des commissaires du district pour la confier à un prêtre insermenté. Lorsque le concordat de 1801 rendit à la France la liberté du culte catholique, la précieuse relique fut remise à ce môme curé qui avait gouverné la paroisse depuis 1770, puis s'était réfugié en Espagne, enfin à la faveur de la paix avait à son retour repris possession de son ancienne paroisse. En même temps que les chrétiens qui l'avaient sauvée de la profanation, il avait témoigné hautement de l'identité de la sainte relique. Mgr Bouvier avait néanmoins refusé de la reconnaître authentiquement et de la proposer à la vénération publique, parce que, disait-il, — et cela était trop vrai, — il n'y avait plus aucune trace du sceau de ses prédécesseurs. Du moment que la relique ne servait à rien, le curé de Solesmes, le légendaire Jean Jousse, eut l'inspiration de la restituer aux moines. Ainsi fut fait, En face des témoignages que l'abbé de Solesmes avait recueillis dans un procès-verbal que nous possédons encore, Mgr Nanquette n'eut point les scrupules dont s'était couvert Mgr Bouvier et n'hésita pas à reconnaître l'authenticité de l'insigne relique. Le lundi de Pâques de 1859 vit renaître les anciennes coutumes, la sainte épine retrouva les hommages et la vénération d'autrefois.
Lorsque, au mois de mai 1859, l'abbé de Solesmes se rendit en Poitou et partagea son bref séjour entre ses fils de Ligugé et l'évêque de Poitiers, l'horizon politique s'était assombri depuis quelque temps déjà, et l'on échangea ensemble de tristes pressentiments. Le génie maudit de la révolution avait dès 1856 occupé le congrès de Paris de la question romaine, qu'il avait fait naître en la posant devant l'Europe assemblée. L'empereur Napoléon III avait-il avant son avènement donné à la révolution italienne quelques gages imprudents dont elle put se prévaloir pour armer la main d'Orsini? C'est une question qu'il serait téméraire de résoudre par l'affirmative; mais il n'est pas douteux que le carbonarisme italien, trop faible encore pour aborder de front le projet de révolutionner l'Italie et d'en expulser l'Autriche, espérait arriver à ses fins, dès que la France lui aurait prêté son appui. Nous n'avons pas à rechercher comment Napoléon III, qui n'était pas un timide et que l'attentat d'Orsini aurait dû détourner à jamais d'un parti politique usant de telles armes, se laissa déterminer à cette faute insigne de fournir à la révolution italienne l'appui qu'elle réclamait par l'assassinat Un avenir gros de tempêtes était renfermé dans les paroles adressées par lui à M. de Hûbner le 1er janvier 1859, au cours de la réception du corps diplomatique : « Monsieur l'ambassadeur, je regrette que nos relations
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avec votre gouvernement ne soient pas aussi bonnes que par le passé (1). »
Bientôt l'ouverture de la session législative du Piémont montra ouvertement par les accents belliqueux qui y retentirent que le roi Victor- Emmanuel pouvait compter sur de puissantes complicités. La main de la princesse Clotildc était donnée au prince Jérôme-Napoléon. Le mot de toute l'énigme politique était livré au monde par la brochure : Napoléon III et l'Italie. Elle n'avait pas de nom d'auteur, mais on la disait inspirée de très haut. Elle proposait le pîan d'une confédération italienne sous la présidence honoraire du pape et le commandement militaire du roi de Piémont. Peut-être eût-il été possible encore d'éviter tout conflit armé. Rome se suffisait, et le cardinal Antonelli, ayant l'occasion au nom du souverain pontife de remercier Leurs Majestés l'empereur des Français et l'empereur d'Autriche du secours que leurs troupes avaient donné jusqu'à ce jour, les assurait que le gouvernement pontifical se croyait assez fort pour assurer sa propre sécurité et se déclarait disposé à entrer en arrangement avec les deux puissances afin d'obtenir le retrait simultané de leurs troupes. L'évêque de Poitiers, dans une audience mémorable que son historien nous a rapportée (2), s'efforça d'arrêter l'empereur sur la pente dangereuse où il glissait. Mais le comte de Cavour vint au commencement d'avril passer quelques jours à Paris; ses conseils prévalurent. Le 25 avril, les troupes françaises passaient la frontière sarde; le 28 elles entraient à Turin : la guerre d'Italie commençait.
Le premier volume du Temps pascal parut au milieu du bruit des armes, à une heure d'anxiété pour les cœurs catholiques. Où s'arrêterait l'effort de la révolution, encouragé par de telles complaisances? H en était bien peu parmi les catholiques attentifs qui fussent disposés à suivre le P. Lacordaire dans ses audaces de libéralisme politique et à prendre comme lui leur parti de cet assaut livré au pouvoir pontifical. Il en était peu aussi qui fussent disposés à souscrire au jugement qu'il porta vers cette époque sur le livre de M. de Broglie. Nul ne put â-'y méprendre : ce que Lacordaire avait voulu, c'était rompre solennellement et sans retour avec une vieille amitié.
M. le prince de Broglie venait de publier deux nouveaux volumes, amenant le récit historique à la mort de Julien l'Apostat. Le Correspondant loua ce nouveau travail et en donna des extraits (3). Le P. Lacordaire à son tour en fit l'éloge en termes un peu hyperboliques mais qui trouvaient leur raison dans l'étroite amitié qui unissait alors l'auteur et le critique (4). Là où l'éloquent dominicain dépassait les
(1) P. de la Gorce, Histoire du second Empire, t. II (1895), 1. XV, ch. Ier, p. 380.
(2) Mgr Baunard, Histoire du cardinal Pie (2e édit.), t, Ier, chap. xi, p. 684 et suiv*
(3) Février 1859, t. XLVI, p. 268 et suiv.
(4) Correspondant, juin 1859, t. XLVII, p. 201 et suiv.
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bornes, c'est lorsque, courroucé et prenant à partie les personnes, il ajoutait à son éloge cette déclaration inattendue :
Je ne vengerai pas M. Albert de Broglie des attaques dont il a été l'objet à propos de ses premiers volumes; il l'a été dans la conscience de tous les chrétiens honnêtes et de tous ceux en qui l'esprit de parti n'étouffe pas l'équité littéraire. Tout le monde a compris que ce n'était pas le livre mais l'homme qui était en jeu, et que l'on poursuivait dans l'homme un des représentants les plus élevés de ce libéralisme chrétien que l'on voudrait bien déshonorer, mais qui proteste d'un bout de l'Europe à l'autre par ceux qui lui demeurent fidèles dans leur pensée, leur conduite et leurs travaux. En louant M. de Broglie, en lui adressant une seconde fois mes remerciements publics, j'ai le bonheur de lui rendre justice d'abord et le bonheur plus grand peut-être de me séparer par mes éloges de ceux qui ont été capables non pas seulement de lui refuser les leurs, mais de lui prodiguer le poison d'une critique amère et ne sachant pas même s'arrêter (1).
H était difficile de prendre congé plus nettement et plus durement aussi d'un passé d'affection. Et pourtant il y avait dans ce même article quelque chose de bien plus douloureux encore : c'était l'évidente et presque scandaleuse sympathie témoignée à ce persécuteur haineux que l'Eglise a flétri à jamais de ce titre d'apostat qui fait désormais corps avec son nom. Plusieurs évêques s'en étonnèrent. Sera-ce plaider les cii-constances atténuantes en faveur du libéral impénitent que Lacordaire se glorifia de demeurer toujours, que de rappeler après lui et d'après lui ce qui manqua à l'éducation historique et doctrinale d'une âme qui, plus que toute autre, à raison même de ses spontanéités audacieuses, l'eût réclamée impérieusement?
Né dans un siècle troublé jusqu'au fond par l'erreur, j'avais reçu de Dieu une grâce abondante dont j'ai ressenti, dès l'enfance la plus tendre, des mouvements ineffables; mais le siècle prévalut contre ce don d'en haut et toutes ses illusions me devinrent personnelles à un degré que je ne puis dire, comme si la nature jalouse de la grâce avait voulu la surpasser. Quand la grâce vainquit contre toute apparence, il y a douze ans, elle me jeta au séminaire sans avoir pris le temps de me désabuser de mille fausses notions, de mille sentiments sans rapport avec le christianisme, et je me trouvai tout ensemble vivant du siècle et vivant de la foi, homme de deux mondes, avec le même enthousiasme pour l'un et pour l'autre : mélange incompréhensible d'une nature aussi forte que la grâce et d'une grâce aussi forte que la nature (2).
On ne saurait mieux dire : jusqu'à ses derniers jours, la vie de Lacordaire ne cessa d'être sollicitée par cette double influence. « Je n'ai pas
(1) Correspondant, loc. cit., p. 221.
(2) Lacordaire à Mme Swetchine, 25 juillet 1836. — Comte de Falloux, Correspondance du R. P. Lacordaire et de Mme Swetchine, p. 69,
vu l'article du Correspondant, écrivait Mgr Pie : c'est une indignité au P. Lacordaire de se porter à un acte contre vous et à propos d'une suite de l'ouvrage qui est encore répréhensible. Vous savez qu'il est entièrement dans le mouvement de la Jeune Italie (1). » Louis Veuillot voulut prendre sur lui de répondre à Lacordaire.
C'est un saint, disait-il, mais plein de passion, d'orgueil et de rancune. H avoue qu'il a eu tort d'écrire sa lettre sur la guerre d'Italie et peut-être même de vous injurier comme il l'a fait. Il donne pour raison qu'il a toujours fait des sottises et qu'il en fera toujours. Ce n'est pas là qu'il y a sujet de le contredire. Le voyant en si bonne disposition, on a voulu toucher un mot de sa rage contre nous (V Univers) : il s'est aussitôt fâché et il a donné le plus large cours à ses invectives les plus éloquentes. Ceux qui ont entendu Montalembert et lui sur ce chapitre disent que Montalembert est fade (2).
Ce courroux d'orateur s'apaisa toutefois, puisque Lacordaire provoqua une démarche auprès de Louis Veuillot pour l'engager à ne donner pas le spectacle de la division entre catholiques. Evidemment il se trompait d'adresse et on le lui fit remarquer.
Néanmoins, ajoute Louis Veuillot, je l'ai beaucoup soulagé et amené même à désirer mon article, en lui disant que si je ne défendais pas votre cause, vous la pourriez défendre vous-même et que ce serait un peu plus sérieux. Il a paru très frappé de la justesse de mon observation (3).
Y avait-il, dans cet empressement à louer le prince de Broglie, dans la vive réprobation de la critique dirigée contre lui, une part de calcul et un effort habile pour décourager une polémique qui ne savait pas se réduire? Peut-être. Peut-être aussi le P. Lacordaire, avant de porter ce coup, n'avait-il pas pressenti que sa parole serait non seulement blâmée par beaucoup d'évêques et de catholiques mais de plus désavouée par ses frères en religion. Ce qui ferait penser que le parti libéral voulait à tout prix épargner aux deux volumes qui venaient de paraître l'examen critique consacré aux deux premiers, c'est l'invitation réitérée, que M. de Falloux fit sur ces entrefaites parvenir à l'abbé de Solesmes, de garder un silence qui désormais, ajoutait-il, était commandé par le respect. M. de Broglie avait reçu un rescrit du pape lui accordant des indulgences; le pape avait félicité l'auteur de la résolution exprimée dans sa supplique de consacrer ses talents au service de la religion. N'y avait-il pas dès lors convenance à se taire et à ne pas maudire ceux que bénissait Pie IX (4)?
(1) Lettre de juin 1859.
(2) Louis Veuillot à D. Guéranger, 25 juillet 1859. — Correspondance de Louis Veuillot, t. VI, p. 374 et suiv.
(3) Ibid.
(4) D. Guéranger à Louis Veuillot, août 1859.