INTERVENTION DE M. DE FALLOUX
N'ayant pas réussi par intermédiaire, le comte de Falloux intervint directement. H avait l'effort habile, la parole insinuante, et ne négligeait rien. Mme Swetchine lui avait légué ses papiers et ses lettres; il voulait tirer de ce trésor de quoi intéresser et édifier le public français. On ne pouvait guère, pour aborder dom Guéranger, user d'une forme plus délicate.
Tous les amis de Mme Swetchine m'ont aidé dans mon œuvre, écrivait M. de Falloux. La plupart y ont puissamment concouru en me communiquant leur correspondance : j'ai le même service à vous demander, en prenant bien entendu l'engagement de ne publier quoi que ce soit sans votre autorisation préalable. A côté des dissidences sur lesquelles vous connaissez assez ma pensée pour que je ne me croie pas tenu à vous l'exprimer ici, j'ai toujours gardé bien présent le souvenir de votre constante bonté envers moi et celui de votre tendre attachement pour notre sainte amie commune. C'est donc sous ces auspices que je viens à vous en toute simplicité et vous prie d'agréer l'hommage très respectueux de mon reconnaissant attachement (1).
Deux ans s'étaient écoulés depuis la mort de Mme Swetchine. Ce n'était pour personne un mystère que sa vie était sur le point de paraître. L'article que le P. Lacordaire avait donné au Correspondant (2) sur Mme Swetchine avait affecté de n'accorder pas à l'abbé de Solesmes même la dernière place parmi ceux qu'elle honorait de ses lettres et de son affection. Dom Guéranger en avait légitimement conclu que le parti était pris de taire son nom dans la publication nouvelle et s'était engagé à publier lui-même.
Je suis donc au regret de ne pouvoir vous accorder ce que vous désirez, répondait-il à M. de Falloux, tout en demeurant persuadé que la biographie que vous donnerez bientôt sera assez riche par elle-même pour que mon humble épisode n'y soit pas regretté. Je n'oublierai jamais deux choses : la première, que c'est dans le salon de Mme Swetchine que j'ai fait votre connaissance; la seconde, que c'est à vous que je dois d'avoir reçu ses adieux à Solesmes.
Le comte de Falloux avait prononeé le mot de dissidences : il plut à l'abbé de Solesmes de le relever mais sans amertume.
Je regrette, assurait-il, la concorde qui nous unissait à l'époque où vous écriviez Saint Pie V, et je suis persuadé qu'au ciel Mme Swetchine prie pour le retour de cette cordiale entente. M. de Juigné m'a fait vos commissions. Je n'ai pu prendre l'engagement de ne pas critiquer les deux nouveaux volumes de M. de Broglie; loin de là, je me crois obligé de le faire (3).
(1) Lettre du 23 août 1859.
(2) 25 octobre 1857, t. XLII, p. 193-209.
(3) Lettre du 27 août 1859.
202 DOM GUERANGER
M. de Falloux répliqua : le retard de sa publication s'expliquait par la lenteur même de son travail et la faiblesse de ses yeux fatigués; il donnait de très bonnes raisons pour que les lettres de F amie commune ne fussent pas publiées à demi, isolées de celles qui les avaient provoquées ou leur répondaient, à la façon d'une conversation où il ne serait fait état que d'un seul des interlocuteurs. N'ayant pu obtenir une promesse de silence au sujet de M. de Broglie, il se repliait habilement et en combattant encore.
En ce qui touche le prince de Broglie, laissez-moi vous dire deux mots seulement en toute sincérité, mon très cher ami. Ne croyez pas que le désir de vous désarmer m'ait inspiré le message qu'a bien voulu remplir notre exceUent ami commun, le marquis de Juigné. Un auteur n'est jamais très affligé du bruit qui se fait autour de son œuvre. C'est du fond du cœur et comme votre ami à vous que j'ai souhaité, par la communication du billet du saint père, contribuer à vous faire penser que cette polémique d'une durée si exceptionnelle était épuisée. H me semblait permis d'espérer que la démonstration du peu d'effet produit par elle dans l'esprit du saint père était de nature à favoriser mon intention pacifique; et la démonstration me semblait acquise par le seul fait d'un encouragement si direct, si personnel, donné sans réserve à l'homme dans lequel vous avez cru voir tant d'atteintes à la doctrine et à propos de l'ouvrage même dans lequel vous avez cru les voir. Soyez donc très sûr, très cher ami, que si, comme vous me l'annoncez, vous reprenez les mêmes attaques et dans les mêmes proportions, beaucoup de vos meilleurs amis en auront un chagrin dans lequel M. de Broglie n'entrera absolument pour rien (1).
M. de Falloux ne sut pas se contenir dans les termes de cette modération; et peut-être livrait-il un peu trop son amertume secrète lorsque, voulant sans doute décrier le journal qu'avait choisi l'abbé de Solesmes, il l'avisait que « l'œuvre de passion politique, de mensonge, de pactisation de toutes sortes avec les plus dangereuses turpitudes de notre siècle, n'avait rien de monastique et portait une grave atteinte au caractère sacré du moine ».
N'y avait-il rien d'exagéré dans cette déférence à une parole pontificale, que le comte de Falloux éprouvait et s'efforçait de faire partager? Etait-il persuadé vraiment que les lignes aimables du souverain pontife garantissaient contre toute critique l'orthodoxie de M. de Broglie? Mais à coup sûr, c'est au compte de la passion et de l'aveuglement qu'elle produit même chez les meilleurs qu'il fallait mettre l'éclat d'une indignation reprochant à l'abbé de Solesmes, comme un excès de honte, d'être devenu le collaborateur de V Univers.
C'est depuis que vous êtes devenu tout à fait journaliste, mon très cher ami, que vous avez paru au public étonné beaucoup moins moine que vous n'avez
(1) Lettre du 31 août 1859.