‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 67 sur 187 · INTERVENTION DE M. DE FALLOUX · texte numérisé non relu

INTERVENTION DE M. DE FALLOUX

cru le rester. C'est là-dessus que j'oserais appeler votre méditation, si je n'avais plutôt à vous demander pardon de m'être laissé entraîner aussi loin (1).

Dom Guéranger ne semble pas avoir vivement ressenti F amertume de la réplique. Outre que l'épithète de journaliste ne lui parut pas injurieuse, il ne se sentait pas être journaliste pour avoir obtenu un instant l'hospitalité d'un journal dont il estimait le courage, l'esprit chrétien, le dévouement, les services. C'est de doctrine et non de politique qu'il avait parlé au public de son temps, grâce à V Univers. C'est le souci de la doctrine et non une passion personnelle, qui l'avait guidé dans son examen du livre de M. de Broglie. La valeur du témoignage pontifical était d'ailleurs par lui ramenée à sa portée exacte.

Je ne puis comprendre l'importance que vous attachez aux termes assurément très bienveillants de la lettre romaine adressée en réponse à M. de Broglie. Le saint père y loue des sentiments que je loue moi-même. Le livre n'y est pour rien et la polémique encore moins. Ce n'est pas à moi qui connais le style et les usages de la cour romaine que cette lettre peut persuader autre chose que ce qu'elle contient. M. le marquis de Juigné, à son point de vue d'homme du monde, en a jugé comme moi (2).

M. de Falloux insista; il voulait avoir le dernier mot et protesta qu'il ne désirait aucune réponse. Son dessein n'était pas d'engager une polémique mais de poser à son interlocuteur « dans le silence de sa cellule, des points d'interrogation adressés à sa conscience non à sa plume (3) ». L'abbé de Solesmes comprit et se tut. On aurait pu croire que M. de Falloux, après avoir échoué deux fois, abandonnait la partie; il n'en fut rien, nous le verrons bientôt.

Cependant l'interprétation du rescrit romain comme contenant une approbation autographe du livre de M. de Broglie circulait çà et là pour disposer l'opinion. Un jour même, parut dans les Etudes religieuses des pères de la compagnie de Jésus un article du P. Matignon, qui adoptait sur le livre de M. de Broglie toutes les idées du P. Lacordaire, passant sous silence la critique qui en avait été faite dans V Univers et donnant à la lettre romaine la valeur que nous venons de dire (4). C'était l'heure même où l'abbé de Solesmes défendait la compagnie de Jésus contre l'abbé Bernier; un tel parti pris de silence avait un caractère légèrement offensant. Voulait-on par ce silence affecté laisser entendre que les critiques ne portaient pas, que le grand public les regardait comme quantité négligeable et que dom Guéranger aurait

(1) Lettre du 31 août 1859.

(2) Lettre du 2 septembre 1859.

(3) Lettre du 4 septembre 1859.

(4) Eludes de théologie, de philosophie et d'histoire, nouvelle série, t. Ier, septembre 1859, p. 447-455,

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pu dorénavant se livrer à de plus utiles travaux? Peut-être; mais l'évêque du Mans et l'évêque de Poitiers ressentirent vivement ce déni de justice (1).

Il s'en fallait de tout que Rome fût disposée à transiger sur des questions doctrinales ou à donner un satisfecit à des écrivains douteux dans la foi. On a pu parfois dans certains milieux regarder le Syllabus comme une œuvre improvisée et tumultuaire, un catalogue rédigé en une nuit, disait-on, ou emprunté presque mot pour mot à un mandement de l'évêque de Perpignan. Il serait difficile de concilier ces dires avec le souci que Pie IX témoigna dès 1852 de préparer cet acte solennel. Nous avons vu plus haut qu'en définissant le dogme de l'Immaculée Conception, il avait eu la pensée tout d'abord d'annexer à la bulle la condamnation des erreurs modernes, comme un corollaire symbolique dû à celle qui a mis à mort toute hérésie. Ecartée cette fois, la pensée du pape se mûrissait. Le 11 octobre 1859, dom Guéranger recevait à Solesmes le R. P. dom Bernard Smith, religieux irlandais d'origine, résidant depuis longtemps à Rome où il exerçait les fonctions de procureur de la congrégation anglo-bénédictine. Le souverain pontife, ayant appris que le moine Mandais se rendait à Paris, l'avait, dans son audience de congé, chargé de pousser jusqu'à Solesmes pour y porter une bénédiction pontificale et y savoir quelque chose de dom Pitra alors en Russie; mais cette mission apparente en voilait une autre qui était de réclamer de l'abbé de Solesmes au nom du saint père des notes sur les principales erreurs du temps.

A la même époque, Mgr Pie recevait de Mgr Fioramonti une lettre confidentielle qui l'interrogeait aussi sur la situation doctrinale. « On me demande à ce sujet un concours que je ne puis donner à moi seul », disait l'évêque de Poitiers (2). Il y avait donc lieu de se concerter sur une matière si grave, ne fût-ce que pour éviter des redites; rendez-vous fut pris pour la fête de saint Martin. Pendant que Mgr Pie revenait de Nantes au lendemain de la fête qui avait réuni, pour la translation des reliques de saint Emilien, un grand nombre d' évoques, dom Guéranger se dirigeait vers Poitiers, en passant par Tours où il s'arrêta pour saluer le vénérable M. Dupont, alors tout entier à son dessein de relever l' ancienne basilique de saint Martin. Quelques jours passés ensemble à Poitiers suffirent pour déterminer le partage du travail : l'évêque s'occuperait surtout du naturalisme, l'abbé donnerait son attention aux erreurs philosophiques. On devait se revoir à la fin de l'année pour relire ensemble les deux parties du travail ainsi partagé.

Les efforts de M. de Falloux n'avaient donc pas réussi à dissuader dom Guéranger de l'examen des deux nouveaux volumes écrits par M. de

(1) Lettre de Mgr Nanquette à D. Guéranger, 5 octobre 1859.

(2) Mgr Pie à D. Guéranger, 26 octobre 1859.

Broglie, et le travail que Rome venait de lui demander montrait bien qu'elle n'avait pas cessé d'être soucieuse de la vérité. Plus s'assombrissaient les jours, plus il convenait de garder intact le dépôt d'une saine doctrine. L'Univers du 20 novembre annonçait la reprise d'un examen qui devait s'étendre beaucoup moins que le premier. Cinq articles suffirent (1); les réserves de caractère général ayant été faites expressément à l'occasion des deux premiers volumes, il ne restait au critique que le seul devoir de signaler les erreurs de détail auxquelles donnait naissance un système déjà connu. Pourtant l'abbé de Solesmes voulut vider en quelques mots la querelle que lui avait cherchée Lacordaire. En déclarant que M. de Broglie n'avait pas besoin d'être défendu contre les traits empoisonnés d'une critique amère qui poursuivait non un livre mais un homme, et dont il était suffisamment vengé dans la conscience de tons les chrétiens honnêtes, le P. Lacordaire avait sans doute manqué d'aménité. Dom Guéranger ne releva ce ton de maître d'école courroucé que pour dire qu'il ne s'en laissait pas effrayer.

A la suite d'une discussion prolongée et sérieuse où se trouvèrent allégués tant de principes et tant de faits, l'ami de la partie accusée devait avoir quelque chose à dire sur le fond. Si fort au-dessous de soi que l'on estime un adversaire, il n'est pas toujours prudent et il est peu chrétien de s'en défaire par le dédain; mais si la vérité religieuse se trouve en jeu dans la controverse, il est difficile de comprendre que l'on ne daigne pas même un instant descendre dans l'arène. Les airs de grand seigneur entre nous autres ne sont jamais de mise, moins encore en cette circonstance (2).

H eut un mot à l'adresse du P. Matignon qui, après avoir reproché à M. de Broglie de pousser un peu loin les concessions, ajoutait ces surprenantes paroles : « Il faut lui en savoir gré... car notre siècle si susceptible et si ombrageux aurait pu suspecter la fidélité de l'historien, si la foi du catholique avait usé de tous ses droits (3). » N'y avait-il pas imprudence dans le calcul qui réduit ainsi la vérité surnaturelle à ce que les mécréants peuvent entendre, en même temps que naïveté à reconnaître, chez l'auteur qu'on prétendait louer, l'habileté qui inspire de tels ménagements? Autrefois le monde avait été sauvé par la prédication et la folie de la foi, et l'apôtre n'hésitait pas à dire à l'Aréopage des vérités importunes : serait-ce donc au prix des réticences que s'achètent aujourd'hui les conversions (4)? M. de Broglie était fort au-dessus du calcul équivoque qu'on lui supposait, et l'abbé de Solesmes faisait meilleur éloge de son œuvre que ceux qui s'en constituaient les défenseurs. Il reconnaissait

1 1 1 I 7 Univers, 20 novembre, 5 et 22 décembre 1859, 6 et 29 janvier 1860.

(2) Jbid., 20 novembre 1859.

(3) Etudes de théologie, de philosophie et d'histoire, loc. cit., p. 454. [i) L'Univers, 20 novembre 1859.

que les deux volumes de la continuation sont supérieurs aux deux premiers par leur intérêt, leur mouvement, la maturité du talent. L'auteur s'y était tenu plus en garde contre les idées naturalistes sans y avoir complètement renoncé encore (1).

Aussi les réserves de dom Guéranger étaient-elles expresses; il ne pouvait souffrir que la foi des évêques d'Occident et de la chrétienté latine fût représentée sous les traits d'un respect simple et presque naïf pour le symbole de Nicée. Heureuse naïveté après tout que celle qui ne nous laisse apercevoir d'autre lumière que celle de la vérité; toutefois expression à coup sûr fâcheuse en un temps où il est presque de mode de vanter tous les hérésiarques comme de grands génies, comme des hommes qui devancent leur temps, et de considérer les orthodoxes comme le troupeau des esprits simples qui suit paisiblement le chemin de la tradition. M dans l'histoire du concile de Sardique, ni dans le récit des rapports de saint Athanase avec l'empereur Constance, ni dans l'interprétation contrainte dont il enveloppe les miracles accomplis par les pères du désert, ni dans les inquiétudes témoignées en face des accroissements de la richesse temporelle de l'Eglise, le prince de Broglie n'avait réussi encore à s'affranchir totalement de l'influence de son milieu. Les événements passés revêtaient souvent les couleurs du prisme libéral; les hommes et les conciles d'autrefois prenaient une teinte neutre; saint Athanase agissait comme il convenait pour justifier les thèses du présent et saint Cyrille de Jérusalem parlait et atténuait comme M. de Broglie lui-même. Néanmoins le progrès était sensible, les défauts adoucis; l'abbé de Solesmes faisait plus large la part de l'éloge. Le dernier article parut le 29 janvier. Le lendemain 30 janvier 1860, VUnivers, malgré la défense du gouvernement impérial, publiait en latin et en français l'encyclique de Pie IX Nullis certe verbis. On lui répondit par la suppression.

Cet acte de violence administrative était depuis longtemps prévu. Les événements s'étaient précipités et la politique impériale plus nettement dessinée durant les six derniers mois. Un instant, les évêques de France avaient été rassurés d'abord par les paroles de l'empereur et le fameux Jamais! du ministre des cultes; le 11 juillet, la paix de Villafranca signée entre la France et l'Autriche avait réservé l'intégrité du domaine pontifical. Mais bientôt, il ne fut plus possible de douter que le pouvoir temporel n'eût été livré à la révolution. Les légations séparées de l'Etat pontifical moyennant un semblant de suffrage universel, la France gardant le silence sur l'usurpation et n'intervenant auprès du souverain pontife que pour obtenir qu'il consacrât lui-même sa dépossession, tout montrait clairement, que le gouvernement se dérobait à la parole donnée. L'évêque d'Arras dès le 18 septembre, l'évêque

(1) L'Univers, 5 décembre 1859.

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