LES AFFAIRES DE ROME
de Poitiers dès le 28 septembre, par leurs lettres pastorales, l'évêque d'Orléans par une retentissante brochure, inaugurèrent la protestation de tout l'épiscopat catholique. « Nous sommes dans une mêlée affreuse, écrivait dom Guéranger à l'évêque du Mans. L'empereur croit ne sacrifier que le pape; il s'expose lui-même et l'Europe avec lui (1). »
Le gouvernement impérial embarrassé donna l'ordre à la presse de n'insérer plus dorénavant ni mandements, ni lettres d'évêques sur l'Italie, afin, disait l'ordre, de soustraire ces documents vénérables à la violence des journaux. Personne ne s'y méprit. On avait besoin de silence pour achever l'œuvre impie. Rien n'était possible si les évêques de France, après avoir solennellement condamné le mot d'ordre contenu dans la brochure : le Pape et le Congrès, pouvaient encore protester hautement devant un public catholique contre le fait de la spoliation. Les avertissements pleuvaient sur le Correspondant pour un article de Montalembert, sur VJJnivers à l'occasion d'une adresse proposée à la signature des catholiques. La police sténographiait et commentait les discours de l'évêque de Poitiers. « Nous devinons ici, écrivait M. Charles Gay, le futur évêque d'Anthédon, tout ce qu'on pense et tout ce qu'on souffre à Solesmes, et Solesmes n'ignore pas ce que l'on sent à Poitiers (2). »
Au milieu de l'anxiété des catholiques se rencontraient les voix discordantes de tous ceux qui, soit inertie soit désertion, prenaient leur parti de l'iniquité. M. Gay rapportait à l'abbé de Solesmes qu'un catéchiste d'une des principales paroisses du faubourg Saint-Germain dictait aux enfants des leçons ainsi conçues :
— La puissance temporelle du pape est-elle d'institution divine?
— Non.
— Est-elle nécessaire à la papauté?
— Non.
— De sorte que les gouvernements peuvent l'attaquer sans attaquer la religion?
— Oui.
« Ce fait, ajoutait l'abbé Gay, n'est pas un cas isolé (3). » Il est facile de noter dans la correspondance de l'abbé de Solesmes avec sa douleur de catholique la variété des sentiments qui se partageaient son âme. En se ralliant à l'Empire comme l'immense majorité des hommes di' L852, il avait fait œuvre de prudence non d'enthousiasme. De longtemps il avait pressenti les erreurs possibles auxquelles se laisserait entraîner un pouvoir qui n'avait pas assez ouvertement rompu avec la révolution; mais enfin, aux jours où le second Empire se proposait de
(1) Lettre du 15 octobre 1859.
(2) Lettre du 4 janvier 1860.
(3) IUd.
rassurer les bons et d'effrayer les méchants, il avait cru pouvoir lui faire crédit sur de telles avances. A ceux qui reprochaient à Napoléon III de n'être pas un prince chrétien, il répondait volontiers qu'il aurait fallu pour cela une société chrétienne, et malheureusement la nôtre ne l'était pas. Un prince qui commet des fautes n'est pas pour cela un prince déchu; et même si l'autorité se trompe, elle n'a point perdu son titre à l'obéissance et au respect. Les devoirs envers le prince, tels qu'ils sont prescrits par les premiers éléments du catéchisme, courraient vraiment trop de risques surtout dans notre société démocratisée, s'ils étaient suspendus à l'inerrance et à la perfection de ceux qui commandent.
Moins facile que d'autres à s'enthousiasmer, dom Guéranger voulait que l'on gardât des égards même envers le pouvoir qui se trompe. En regrettant les complaisances injustifiables de l'empereur, il réservait la plus large part de ses sévérités pour la révolution, pour les hommes de tiers parti toujours attachés aux immortels principes de 89 et qui, dans les regrettables événements d'Italie, ne voyaient qu'un thème d'opposition politique ou de pur sentiment. Il regardait comme peu habile de provoquer un pouvoir exaspéré par ses propres fautes et par la déconsidération qu'elles lui avaient value. Très désireux de conserver à l'Eglise un organe qui lui était dévoué, il tremblait pour les jours de VUnivers alors très menacé; et peut-être, se disait-il après tout, que le gouvernement, qui venait de se faire la main en frappant, comme suspecte, la société de Saint- Vincent-de-Paul, hésiterait bien moins encore en cas de polémique importune à supprimer une congrégation bénédictine non autorisée.
Je suis désolé de la perte de VUnivers, écrivait-il à Mgr Pie; s'il avait tenu à moi, je l'aurais conduit à travers les écueils de manière à ce qu'il ne sombrât pas. La suppression est cent fois pire que d'avoir laissé les évêques publier seuls l'encyclique; mais le courage est si rare aujourd'hui qu'on est encore heureux d'avoir quelque chose à admirer en ce genre (1).
Ce lui fut une joie lorsque du Lac lui apprit que Taconet avait obtenu l'autorisation de fonder le Monde, moyennant le désistement de Louis Veuillot et de son frère; du Lac, qui continuait à écrire dans le nom eau journal, était chargé par Taconet, propriétaire, gérant, directeur et rédacteur en chef, de solliciter auprès de lui pour le Monde l'honneur qui avait été fait à VUnivers et la même part de collaboration (2). La suppression du journal n'entraînerait donc pas la fin de la lutte et le silence imposé à de courageux écrivains n'empêcherait pas la parole du souverain pontife de parvenir aux oreilles catholiques. En vain le gouverne-
(1) Lettre du 2 février 1860.
y2) Lettre du 18 février 1860.
ment s'efforçait-il de semer partout la terreur des avertissements, préludes de la suppression; en vain le Moniteur du 1er avril insérait-il la note suivante : « Le gouvernement croit dans les circonstances actuelles devoir rappeler la disposition suivante de la loi organique du concordat : « Aucune bulle, bref, rescrit, décret, mandat, provision, ni autres expé- « ditions de la cour de Rome, même ne concernant que les particuliers, « ne pourront être reçus, publiés, imprimés, ni autrement mis à exécution « sans l'autorisation du gouvernement. » Le rappel de cette disposition ouvertement schismatique témoignait assez de la peur que ressentait le ministère de voir publier en France la bulle pontificale du 26 mars prononçant l'excommunication contre les envahisseurs et les usurpateurs des Etats de l'Eglise. Mais par une singulière contradiction il laissait attaquer et travestir dans la presse soudoyée par lui cette même bulle que nul ne devait connaître.
La condition extraordinaire faite à la parole du pape inspira à l'évêque de Poitiers sa lettre pastorale du 7 avril où il tourna la défense avec une spirituelle habileté.
Je n'ai pas à vous apprendre, nos très chers frères, disait-il, qu'une pièce importante émanée du souverain pontife dans ces derniers jours est parvenue jusque chez nous; les organes de la publicité les mieux notés auprès du pouvoir n'ont pas fait difficulté de vous en instruire. Sans entrer ici dans l'appréciation des motifs qui nous dissuadent de vous donner communication de ce bref pour le moment, il suffira de vous dire qu'aucune prescription ecclésiastique ne nous enjoint de le publier et que les termes formels dans lesquels il est conçu, non plus que les dispositions générales du droit, n'en font point dépendre la valeur de sa promulgation par les ordinaires. Toutefois la liberté avec laquelle certaines feuilles quotidiennes, qui pénètrent chaque matin sur le territoire confié à notre sollicitude et à notre juridiction spirituelle, se permettent d'apprécier de discuter, de commenter, de dénaturer cet acte pontifical, nous confère le droit et nous impose le devoir de ne pas garder un silence absolu. S'il arrive que nous devions différer de placer sous vos yeux certains monuments de la juridiction apostolique et de l'histoire ecclésiastique contemporaine, personne ne voudra admettre, comme un corollaire obligé de cette mesure, la nécessité de les laisser librement calomnier, outrager et travestir (1).
Une fois cette situation prise, l'évêque de Poitiers avait toute liberté de faire connaître l'essentiel de la bulle pontificale, dans l'intention de la défendre, sans la promulguer bien entendu.
La situation était difficile pour le journal qui avait succédé à VUnivers. Le premier numéro avait fait allusion à la bienveillance du gouvernement; mais la formule avait été imposée par le gouvernement lui-même et nul n'ignorait que le pouvoir ne feignait d'embrasser un journal
(1) Œuvres de Mgr Tévêque de Poitiers (2e édit), t. III, p. 614-615.