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210 DOM GUERANGER
catholique que pour l'étouffer. De là, chez les rédacteurs du Monde, chez du Lac et Coquille en particulier, une velléité de se retirer et de suivre Louis Veuillot à un journal nouveau, qui eût été rédigé à Bruxelles et dont Pie IX lui-même avait semblé caresser le projet. L'abbé de Solesmes ne pouvait être favorable à cette combinaison.
Ce serait un malheur immense, écrivait-il à du Lac, de priver les catholiques de France d'un journal pleinement orthodoxe et de les livrer à l'Ami de la religion. C'est cependant ce qui aura heu, si l'ensemble de la rédaction de V Univers quitte le Monde. H y a d'autres vérités à soutenir que celles qui sont en jeu dans la question romaine. Bâillonnés sur celle-ci, il nous est toujours possible de soutenir les autres. Le journal belge portera un coup funeste au Monde... Vienne une crise qui rende la hberté à la presse cathohque, et nous voilà sans journal en France. M. Taconet sait combien il en coûte pour en fonder un.
Puis, ajoutait-il, on ne laissera pas durer le journal belge. Il succombera sous les coups des deux gouvernements, car il peut être assuré qu'on ne le laissera pas pénétrer en France. Où en serons-nous alors? Nous aurons exporté à l'étranger toute la vitalité du seul journal cathohque de France, pour recueillir une cruelle déception. Ne croyez pas d'ailleurs que les Français s'abonneront en grand nombre à un journal belge, toujours en retard pour les nouvelles de France. Assurément il vaut mieux que Veuillot écrive en Belgique plutôt que de ne pas écrire; mais ce qui importe plus que tout, c'est de ne pas laisser la France sans un journal pleinement cathohque, si gêné qu'il soit (1).
Cet avis prévalut. M. Taconet en sut grand gré à dom Guéranger.
Je vous remercie, lui disait-il, de votre bonne et puissante intervention. Quoiqu'il nous soit permis de parler de tout, excepté des hommes en place, des ministres, du gallicanisme, de l'ultramontanisme, des quatre articles et surtout de la suprématie de l'Eglise sur l'Etat, j'ose espérer que vous ne nous abandonnerez pas. M. Rouland a bien voulu, il y a trois mois, m'exphquer qu'il nous permettait le mysticisme, le surnaturel, Marie d'Agréda, etc. Le pauvre homme n'a pas vu, parlant ainsi, qu'il nous accordait tout. Nous nous retrancherons donc dans le surnaturel (2).
Dom Guéranger mettait sur le compte de sa santé alors éprouvée et aussi de la prudence le retard qu'il avait apporté à poursuivre la série de ses articles (3). Déjà pourtant il avait présenté aux lecteurs catholiques la Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, écrite par Clément Brentano d'après les révélations d'Anne-Catherine Emmerich et traduite par l'abbé de Cazalès (4).
(1) Lettre du 8 avril 1860.
(2) Lettre du 10 mai 1860.
(3) D. Guéranger à Taconet, 14 mai 1860.
(4) Le Monde, 18 avril 1860.