SAINT LOUIS ET LA PAPAUTE
Le Bien public de Gand, par la plume de M. Joseph de Hemptinne et au nom de la commission directrice du grand journal belge, avait offert à dom Guéranger l'hospitalité de ses colonnes et témoigné tenir sa collaboration à grand honneur. Le Bien publie pénétrait dans presque toutes les maisons d'éducation; il avait reproduit autrefois les articles donnés par V Univers sur le naturalisme contemporain. L'enseignement de l'abbé de Solesmes avait été fort goûté et inspirait plus d'un professeur d'histoire. « Si vous vous décidiez, ce dont je ne doute pas, à continuer votre croisade contre le naturalisme, je viens, disait M. de Hemptinne, mettre à votre disposition les colonnes du Bien public. Et si vous avez pris d'autres engagements, nous osons espérer que vous voudrez bien autoriser encore la reproduction de vos articles (1). » Malgré ces offres gracieuses, dom Guéranger demeura fidèle, nous le savons déjà, au journal qui avait recueilli la lourde succession de V Univers.
Dans le rapide résumé qu'il avait autrefois donné de l'histoire afin de restituer aux faits et aux personnages une portée trop souvent méconnue, un caractère parfois travesti, dom Guéranger n'avait pas eu assez de loisir pour s'arrêter longuement devant la figure de saint Louis; il avait à cœur pourtant, comme catholique et comme Français, de défendre l'honneur d'un tel roi contre des manœuvres intéressées qui avaient trop réussi. Récits apocryphes et calomnieux, fabrication de pièces, tout avait été employé pour ternir l'honneur du saint roi. « On est venu à bout de tromper nos pères, disait-il avec tristesse, et nous, leurs fils, nous répétons docilement la leçon qu'ils nous ont transmise, sans nous douter le moins du monde que nous sommes tout simplement le jouet d'une odieuse mystification (2). »
Au milieu de la crise romaine, parler de saint Louis, de ses relations avec la papauté, marquer en lui la fermeté respectueuse qui avait su concilier l'honneur de sa couronne avec ses devons de roi très chrétien, écarter comme supposée la fameuse pragmatique sanction, restituer les dispositions religieuses de son testament, effacées par un faussaire du quatorzième siècle, dégager le saint roi de toute solidarité avec la politique inaugurée par son petit-fils, Philippe le Bel, c'était sans doute s'écarter un peu de ce mysticisme qui avait obtenu le laissez-passer dédaigneux de M. Rouland; c'était peut-être aussi courir le risque d'être importun en montrant quelles avaient été, à une autre époque et sous les rois d'une autre race, les relations avec la papauté; mais si l'abbé de Solesmes avait souvent protesté contre le système qui consiste à transposer les faits de l'histoire et à solliciter le passé pour y trouver la critique du présent, il n'avait pas le droit d'écarter un enseignement
(1) Lettre du 11 février 1860.
(2) Saint Louis et la papauté. (Le Monde, 21 mai 1860.)
qui naissait des faits eux-mêmes, une leçon qui venait de l'histoire et non de l'historien.
Du 21 mai 1860 au 18 février 1861, sans fausse crainte et sans aucune allusion ouverte qui eût provoqué contre le journal de nouvelles sévérités, huit articles (1) furent consacrés à dessiner la politique de la France avec la papauté, politique traditionnelle dont mérovingiens, carolingiens, capétiens s'étaient fait gloire. En répondant au message de Blanche de Castille, réclamant pour son jeune fils la protection apostolique, Grégoire IX ne faisait que résumer six siècles d'affectueuses relations, lorsqu'il disait : « Nous ne pouvons ni ne devons jamais perdre de vue la foi sincère et le dévouement envers Dieu et la sainte Eglise qu'ont professés de tout temps les rois et le royaume de France, et qui ont constamment porté le siège apostolique à les favoriser et à les honorer en toutes manières. » La lettre du pape se terminait par ces solennelles paroles : « Nous recevons sous la protection du bienheureux Pierre et sous la nôtre vos personnes, le royaume, votre famille et tous vos biens, et nous vous en donnons acte par les présentes (2). »
Au cours de son règne et sans rien aliéner de sa légitime indépendance, saint Louis ne cessa de reconnaître par sa déférence filiale la bienveillance apostolique qui s'était étendue sur sa minorité. M lorsqu'il refuse de susciter un compétiteur à Frédéric II dans la personne de son frère Eobert comte d'Artois, ni lorsqu'il écarte doucement l'invitation de Grégoire IX à prendre les armes contre le même Frédéric II dans la grande querelle du sacerdoce et de l'empire, saint Louis n'a trahi la papauté et bien moins encore préludé aux doctrines gallicanes sur le temporel des rois. Le refus de saint Louis à se prêter à la guerre contre Frédéric II était motivé par trop de raisons d'ordre politique pour ne s'imposer pas. Le royaume de France était divisé; les troupes du roi semées par le monde, à Constantinople et en Palestine : il y avait prudence élémentaire à surseoir à une expédition qui, sans aider réellement les affaires du pape, eût exalté par un succès facile l'orgueil d'un voisin déjà trop puissant. Encore ces ménagements envers la puissance de Frédéric II n'eurentils qu'un temps; et le jour où l'empereur fut osé au point de se saisir des évêques français qui se rendaient au concile romain convoqué par Grégoire IX, saint Louis n'eut besoin que de sa royale fierté pour enjoindre à l'empereur de relâcher les prélats captifs dont tout le crime était d'avoir obéi au souverain pontife : « Que votre prudence impériale y réfléchisse donc,... car le royaume de France n'est pas tellement affaibli, qu'il soit d'avis de se laisser presser par vos éperons (3). »
(1) Le Monde, 21 mai, 10 et 17 juin, 12 août, 2 et 3 septembre 1860, 29 janvier et 18 février 1861.
(2) Martène, Ampliss. Coll., I, col. 1210.
(3) Huillard-Bréholles, Historia diplomatica Frcderici II, t. VI, p. 19-20.