CONCILE DE BORDEAUX
Il prenait sa revanche avec l'abbé de n'avoir pu obtenir aucun de ses fils.
Pensez pour moi à toutes les questions soumises au concile, du moins aux plus importantes, lui demandait-il. Si vous pouviez m'envoyer successivement le premier jet de vos idées et une indication des sources à propos de chaque section du programme, vous me rendriez grand service. Par exemple, sur l'article de fi.de ne croyez-vous pas qu'il faut surtout censurer la doctrine de M. Cousin qui fait de la raison humaine le Verbe incarné, bien établir l'existence de l'ordre surnaturel et traiter enfin comme elle le mérite cette doctrine d'après laquelle la philosophie peut, au même titre que la religion, exercer le ministère spirituel, etc.? Un concile provincial n'est pas tenu d'aborder ces matières; mais s'il les aborde, ce devrait être d'une façon sérieuse et décisive. Ecrivezmoi donc, cher père, écrivez-moi chaque fois que la lecture du programme vous donnera une idée à me communiquer. N'en faites point un traité suivi, vous n'en auriez pas le temps; mais conversez-en souvent avec moi. Après ma tournée, je vous poserai des questions; mais vos lettres préviendraient une partie de mes demandes (1).
Il est d'un grand intérêt de surprendre dans cette correspondance le germe de ces affirmations de doctrine qui donneront naissance aux Instructions synodales sur les erreurs du temps présent et préluderont ainsi au Syllabus et à l'enseignement du concile du Vatican sur la foi et la raison. Ne l' est-il pas aussi de reconnaître les termes affectueux et confiants de cette collaboration constante qui réunit dans une même pensée et un même effort deux âmes si capables de se comprendre? Par l'évêque de Poitiers, dom Guéranger eut plus d'action sur le concile de Bordeaux où il n'assistait pas en personne que sur le concile de Rennes où il siégea. En toutes questions de liturgie, Mgr Pie recherchait avec avidité la pensée de son ami. « Je vous harcèle de questions, lui dit-il en s'excusant affectueusement de ses importunités, mais je sais que vous en prenez à votre aise. » Et la lettre se termine quand même sur une invitation pressante : « Ne dédaignez pas de songer pour moi aux matières du concile, et surtout dites-moi où vous êtes et ce que vous devenez. Je vous embrasse tendrement en Notre-Seigneur (2). »
Dom Guéranger avait peu de loisir. Il était à cette heure critique où les affaires d'Anclancettc lui pesaient lourdement. L'espoir de trouver un peu d'appui auprès de Mgr Pie et la variété des questions de doctrine soulevées par le futur concile de Bordeaux lui firent prendre la résolution de se rendre à Poitiers. Le rendez-vous fut aussitôt fixé. « Venez passer avec moi la semaine du 10 au 17. J'aurai une cérémonie à Ligugé le dimanche lf3; je dois aller bénir la chapelle Saint-Martin qu'on a restaurée entièrement. Je serais ravi que vous fussiez là (3). »
(1) Lettre du 10 mai 1850.
(2) Lettre du 26 mai 1850.
20 UOM GUERANGER
C'était l'avenir de la congrégation de France et une fondation monastique, stable celle-là, que l'évêque et l'abbé préparaient ensemble à leur insu. Les familiers de l'évêque et la société de Poitiers ont gardé le souvenir de cette première visite de l'abbé de Solesmes à Mgr Pie, des longues conversations graves, intimes, des spirituelles discussions qui animèrent et égayèrent la table épiscopale, de la courtoisie, du tact, de la distinction exquise de cœur et d'esprit, de l'absolue confiance qui fut la loi constante de leur amitié. Jours de repos, trêve momentanée aux durs soucis de la vie. L'abbé de Solesmes se justifiait auprès de son prieur d'une absence un peu prolongée :
Je me suis vu dans l'impossibilité de partir avant la cérémonie de demain, à Ligugé. Comme elle est toute monastique, j'aurais blessé l'évêque et contrarié tout le monde : j'ai dû rester. Je chanterai la grand'messe; le lendemain matin aura lieu l'inauguration de la petite chapelle de Saint-Martin, toujours à Ligugé, où ce père des moines de la Gaule fut établi par saint Hilaire et où il vécut jusqu'à son élévation sur le siège de Tours. Nous ne rentrerons à Poitiers que vers midi (1).
L'évêque de Poitiers trouva dans ses relations et plus encore dans le trésor de son amitié le moyen de soulager le monastère dans sa cruelle détresse. Le dévouement de Mgr Pie détermina d'autres dévouements; pour un temps le calme reparut. L'abbé de Solesmes remerciait son ami et bienfaiteur :
Malgré les ennuis que j'éprouvais, j'ai goûté tant de bonheur dans mon long séjour de Poitiers que j'y reviens sans cesse avec délices. Assurément je retournerai auprès de vous, mon cher seigneur; mais désormais j'y aurai, je l'espère, l'esprit plus fibre et goûterai mieux le charme de nos bonnes causeries. J'ai ravi ici tous mes moines en leur décrivant la fête de Ligugé et aussi en leur promettant votre visite pour l'année prochaine (2).
Je suis bien heureux, lui répondait l'évêque de Poitiers, d'avoir pu contribuer à vous rendre un peu de repos d'esprit. Que Dieu vous garde tête et cœur et pour cela santé et loisir! Vous avez beaucoup à faire pour sa gloire. Je vous envoie mon mandement (3); vous y trouverez une tirade de vous sur le mystère dïniquité. J'ai cru devoir faire déteindre votre entretien sur cette pastorale; vous m'en direz votre avis. Je compte sur votre communication : la rédaction des décrets du premier titre est essentielle. Revenez souvent et restez une bonne fois à Ligugé (4).
Le concile de Bordeaux s'ouvrit le 14 juillet 1850. Comme vingt ans
(1) D. Guéranger à D. Segrétain, 15 juin 1850.
(2) Lettre du 1er juillet 1850.
(3) Instruction pastorale à Voccasion du prochain concile de Bordeaux..., 26 juin 1850. Œuvres de Mgr Vévêque de Poitiers, t. I, p. 204 et suiv.
(4) Lettre du 4 juillet 1850.