SAINT LOUIS ET LA PAPAUTÉ
L'empereur comprit et les évêques français furent rendus à la liberté. L'abbé de Solesmes relevait avec joie les documents qui vengeaient le saint roi de l'imputation de gallicanisme. H se proposait de faire, dans un autre article, l'histoire du conclave qui, en dépit des trames de Frédéric II, donna à Grégoire IX Innocent IV comme successeur. Cet article ne parut jamais. Les dernières paroles prononcées sur ce sujet ressemblaient à une moralité historique :
H n'y a que servitude pour l'Eglise, abaissement et péril pour les nations catholiques, lorsque l'Italie est au pouvoir d'un prince qui a la main sur Rome. Que ce prince ait son trône dans la capitale du monde chrétien, ou qu'il la domine d'une autre manière comme faisait Frédéric, la liberté du conclave est exposée et la chrétienté ne sait plus en quelle estime elle pourra tenir son chef, ni même si ce chef a été élu dans des conditions canoniques. C'est pour cette raison que les papes, tant qu'ils ont eu une action temporelle, n'ont pas souffert qu'une souveraineté séculière s'étendît à toute l'Italie ni même à une moitié de la péninsule; et en cela comme en tout le reste ils ont bien mérité de la chrétienté. L'Italie, si hère en paroles contre l'Autriche, oublie trop en ce moment que sans les papes et leurs glorieuses luttes elle serait depuis bien des siècles asservie à l'Allemagne, des Alpes au détroit. Puisse la France ne pas oublier qu'il s'est rencontré des circonstances où un roi tel que saint Louis a dû mettre ses forces militaires à la disposition d'un conclave! Puisse la politique française se souvenir qu'un autre de ses rois, grand homme d'Etat, Henri IV, loin de croire possible la diminution du territoire soumis au saint-siège, songeait à accroître encore ce territoire en donnant au pape Naples et la Sicile! Nous vivons dans d'autres temps, nous répondront les habiles de ce monde; l'Eglise catholique ne compte plus parmi les institutions auxquelles on puisse garantir la possession du sol : elle n'a plus qu'un intérêt moral. Cet intérêt moral qui est celui de deux cents millions d'âmes, répondrons-nous, avez-vous découvert un moyen de l'assurer à l'Eglise, si dans son organe vital vous la livrez sans défense à la pression matérielle (1)?
Par malheur ces adj mations ne pouvaient rien contre l'invasion des Etats de l'Eglise par les volontaires de Garibaldi, ni contre l'astucieuse politique du roi de Piémont, désavouant une irruption dont elle s'apprêtait à recueillir le bénéfice, ni contre la complicité ou le silence des nations chrétiennes. En France, l'inquiétude était au cœur de tous les catholiques; le ton des journaux était menaçant; les vieux légistes profitaient de l'heure troublée pour exhumer contre les associations religieuses les vieux textes assassins. Il était trop tôt : la France alors n'était pas mûre; pourtant dans son rapport au Sénat du 25 mai 1860, Dupin aîné faisait valoir- déjà les arguments qui devaient dans la suite paraître décisifs. Heureusement les biens de mainmorte ne montaient encore, d'après son évaluation, qu'à une centaine de millions. On était bien loin
(1) Le Monde, 18 février 1861,
du milliard que la propriété religieuse devait atteindre quarante ans plus tard. Aussi, en dépit de ce spectre des biens de mainmorte toujours agité par les légistes en quête de curée fructueuse, l'orage provoqué par M. Dupiu fit plus de bruit que de mal. Dom Guéranger se rassurait : « Je ne crois pas à la réalité du péril pour nous, disait-il à Mgr Pie : le grelot serait trop difficile à attacher (1). » Il se persuadait en effet que l'idée de liberté était désormais assez familière aux Français pour qu'une dissolution violente des ordres religieux fût impossible. Il avait compté sans le lent travail de l'impiété, sans l'avidité des gens de chicane trop bien aidés dans leur œuvre de destruction par l'indifférence publique et l'abaissement général des caractères.
(1) Lettre du 29 juin 1860.