AUTORITÉ CROISSANTE DE DOM GUERANGER
Depuis de longues années déjà, un moine de la congrégation anglobénédictine, le R. P. dom Laurent Shepherd, s'était pris de grande affection pour l'abbé de Solesmes qu'il regardait comme le restaurateur au dix-neuvième siècle de la vraie vie monastique. H entretenait avec lui une correspondance régulière, chaque année le ramenait à Solesmes; il désirait avec impatience l'apparition de la Vie de saint Benoît tou jours sur le métier. L'Année liturgique inspirait sa vie, il en donna en anglais une élégante et fidèle traduction. Il voulut faire plus encore, arracher pour un instant dom Guéranger à ses moines, à ses travaux, à l'amour de son abbaye, l'entraîner au delà du détroit et nouer ainsi des relations d'affectueuse fraternité entre la famille bénédictine de France et cette congrégation antique dont les travaux ont tant contribué à conserver à l'Angleterre, au milieu des persécutions, le germe du catholicisme.
Le prieuré de Belmont, auquel appartenait dom Shepherd, devait durant l'automne de 1860 célébrer la dédicace de son église dédiée à l'archange saint Michel. N'était-ce pas un motif tout-puissant et une occasion heureuse pour déterminer l'abbé de Solesmes au voyage? Le prieur de Belmont, dom Swuney, unissait ses instances à celles de son moine. Tous deux songeaient à ramener plus de vie conventuelle dans une congrégation que les circonstances historiques avaient entraînée vers les labeurs nécessaires de l'apostolat; ils espéraient que la présence de dom Guéranger leur serait un appui. Lorsque la date de la dédicace fut définitivement fixée au 5 septembre, les instances devinrent plus pressantes. L'itinéraire était tout tracé : une première étape conduirait au prieuré anglais de Douai; le prieur de Douai, dom Adrien Hankinson, guiderait ensuite de sa personne sur terre et sur l'onde le voyageur ignorant l'anglais. Dom Guéranger consentit. Le 30 août 1860 il partait
])our Douai. L'accueil y fut très aimable mais compensé par une épreuve inattendue : dom Hankinson déclara que pour se rendre en Angleterre il fallait adopter l'habit séculier. Une loi de 1850 condamnait à la prison quiconque se risquerait en public avec l'habit religieux. Il fallut s'incliner. Et l'habit séculier, c'était entre autres accessoires le chapeau haut de forme, vulgairement chimney pot, et le paletot trop étroit, vraie camisole de force où dom Guéranger une fois emprisonné avait peine à se mouvoir, peine surtout à être reconnu. La traversée fut facile. Lorsqu'il fut arrivé à Glocester, l'abbé de Solesmes sortit tête nue, ayant par mégarde oublié son chapeau dans le compartiment, et ce ne fut qu'à la voix et à l'accent que dom Laurent Shepherd le put deviner. « Voyez, mon fils Laurent, lui disait-il en ouvrant les bras, voyez comme on m'a traité! » Dom Laurent courut à la recherche du chapeau en détresse; lorsqu'il en fut coiffé, l'abbé de Solesmes était complètement méconnaissable.
De Glocester à Hereford, de Hereford à Belmont, on fit route avec une grande afïluence d'ecclésiastiques et de religieux qui se rendaient à la fête, où se trouvèrent réunis neuf évêques, trois abbés mitres, nombre de religieux de tous ordres, bénédictins, cisterciens, dominicains, cordeliers. Mgr de Newport fit la cérémonie de la dédicace. On y entendit la voix de l'archidiacre Manning et de Mgr Ullathorne, évêque de Birmingham. Cette fonction fut regardée comme la plus brillante qui se fût célébrée en Angleterre depuis la Réforme. Puis selon une coutume anglaise, le lendemain de la dédicace de l'église, eut lieu l'inauguration du monastère, le premier que l'ordre bénédictin eût relevé en Angleterre depuis Henri VIII. La clôture n'était pas établie encore; toute la société anglaise visita le monastère de la cave au grenier, mais dans la plus parfaite convenance, disait l'abbé de Solesmes, et sans cette vision de cohue que provoquent inévitablement dans certains pays les avant-veilles de clôture. Des lecteurs et lectrices de V Année liturgique tinrent à honneur de lui être présentés.
Les lettres qu'il écrivit d'Angleterre révèlent à la fois et les admirations et les regrets inspirés par la vue des cathédrales si belles et si vides, bâties autrefois par des mains catholiques. Etre sans cesse ramené à la froide réalité, à l'hérésie régnante, lui était douloureux.
Toutes ces belles cathédrales usurpées et profanées par l'hérésie, la plupart des églises et chapelles catholiques pauvres, étroites, cachées, fréquentées par une faible minorité de catholiques; sur la route, d'innombrables clochers signalant des églises où Notre-Seigneur n'habite pas; pas une croix, pas un objet pieux exposé en public, l'obligation de se travestir pour voyager, tout cela est triste au dernier point. Et pourtant, ajoutait-il avec un accent d'espérance, il y a de bien saintes âmes dans ce pays, des conversions héroïques, des dévoue-