‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 73 sur 187 · VOYAGE EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

VOYAGE EN ANGLETERRE

ments généreux qui laissent bien loin derrière eux tout ce que nous voyons en France (1).

Malgré tout dom Guéranger regrettait le ciel de France; pourquoi ne pas l'avouer aussi? les viandes anglaises ne parvenaient pas à lui faire oublier sa laitue quotidienne (2). Dorn Laurent lui épargna tous les ennuis d'un voyage en pays étranger et de langue inconnue. Glocester et sa cathédrale dédiée à saint Pierre, Bath et ses souvenirs bénédictins, Saint-Grégoire de Downside, la cathédrale de Worcester dédiée à Notre- Dame, avec les tombeaux à fleur de terre de saint Oswald et de saint Wulstan, l'abbaye bénédictine de Stanbrook, rien ne fut oublié. La santé de dom Guéranger, si souvent éprouvée en France, se riait de la fatigue. Il avait oublié son chapeau à Glocester, il oublia son bréviaire à Stanbrook; ce lui fut une nécessité de rebrousser chemin et de donner une bénédiction nouvelle et dernière à ce coin de terre, si cher à ses yeux et si tendrement aimé de lui.

De Worcester il remonta jusqu'à Birmingham, sans y trouver Mgr Ullathorne appelé auprès de sa mère mourante. Aux portes de la ville se trouvait une maison de l'Oratoire où vivait le Dr Newman. Dom Guéranger s'y rendit. L'entrevue fut brève et froide. Newman ne voulut point parler français, s'excusa de parler italien, ne consentit point à user du latin; et les questions rapides de l'abbé de Solesmes traduites par le P. Shepherd ne parvinrent pas tout d'abord à triompher de sa glaciale réserve. Il ne répondait que par monosyllabes. On se leva. Newman introduisit dom Guéranger dans la bibliothèque; là enfin, en face des livres, amis communs, auprès surtout de l'exemplaire de saint Athanase qui avait appartenu à Bossuet et portait de nombreuses notes marginales de sa main, la conversation languissante jusqu'alors s'anima quelque peu et l'on parut plus à l'aise. L'entretien fut plus facile au collège d'Oscott dont le Dr Northcote était alors président. Malgré L'impatience qu'il éprouvait de revoir son monastère, dom Guéranger se prêta à son aimable compagnon. Ensemble ils visitèrent la cathédrale d'York, puis le monastère de Saint-Laurent d'Ampleforth où Mgr Ullathorne les rejoignit un instant.

Les étapes du voyage furent assombries par tout ce qui se passait alors à Rome, par tout ce que la France laissait faire : la mort de Pimodan, l'écrasement de l'armée pontificale à Castelfidardo, le général de Lamoricière entrant à Ancône avec quelques cavaliers seulement, l'agression sacrilège couronnée de succès, la révolution triomphante, un détestable exemple donné à l'Europe. La tristesse de ces nouvelles accéléra la dernière partie du voyage : Petcrborough, sa cathédrale

1 1 | Lettre à Mme Durand, 10 septembre 1860. (2) Lettre à D. Eonteinne, 4 septembre 1800.

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dédiée à saint Pierre, et du côté de l'Evangile, avec un millésime incomplet, sous une dalle de marbre noir foulée par tous les passants, le tombeau de Catherine d'Aragon humiliée jusque dans la mort; puis ce fut Oxford, son université, ses bibliothèques, ses collèges et enfin Londres où les voyageurs furent accueillis chez les oblats de Saint-Ambroise par le Dr Manning. Le P. Faber était souffrant; il se fit violence pour recevoir quand même l'abbé de Solesmes. On sait en quelle haute estime dom Guéranger tenait le pieux auteur de tant de livres spirituels qui sont dans toutes les mains. On eut moins de peine à s'entendre à l'Oratoire de Londres qu'à l'Oratoire de Birmingham : le P. Faber entendait le français et parlait l'italien; les âmes étaient à l'unisson et la cordialité fut absolue. « C'est un bon Anglais, gros, franc, ouvert et gai, disait rondement dom Guéranger, un vrai fils de saint Philippe Néri. » Depuis la bibliothèque jusqu'à la cuisine, tout fut exploré et la chapelle plus que tout le reste. Elle était contiguë à une église protestante et ménagée avec assez de confort. Le P. Faber racontait en souriant les commencements d'une conversion : tout récemment, une Anglaise avait déclaré au ministre qui voulait la retenir dans sa communion que décidément elle préférait venir à l'Oratoire parce que l'église était mieux chauffée. Le cardinal Wiseman était absent de Londres. A Westminster, l'abbé de Solesmes ne pouvait contenir son admiration. Très prime-sautier dans l'expression de ses sentiments, il salua de façon très différente le tombeau d'Elisabeth et celui de Marie Stuart. Cela naturellement fit froncer le sourcil au guide qui faillit en interrompre son discours; mais dom Guéranger ne comprenait pas l'anglais. Ce fut plus grave, lorsque le groupe des visiteurs parvint au tombeau de saint Edouard le Confesseur. ]V ayant rien à faire d'explications qui n'étaient pas pour lui, il se détacha du groupe des curieux et alla seul s'agenouiller au pied du monument. Sa prière durait depuis quelque temps; le cicérone impatienté pria le P. Shepherd d'inviter son ami à rejoindre le groupe. Dom Shepherd obéit au cicérone, mais dom Guéranger absorbé sans doute n'obéit pas. Une seconde invitation n'eut pas plus de succès. C'est alors que le guide irrité marcha vers le coupable et, le secouant par l'épaule, lui adressa quelques mots auxquels dom Guéranger ne comprit rien sauf la colère de celui qui lui parlait. Toujours agenouillé, il se retourna vers dom Laurent Shepherd et lui dit :

— Mais que me veut ce bonhomme?

— Levez-vous, mon père, lui fut-il répondu, il est fort en colère et ces protestants aussi. Ils prétendent que vous devez vous conformer aux règles et qu'il n'est pas permis dans un Heu de cidte public de prier comme vous le faites.

— J'ai fini, repartit dom Guéranger, je suis à vos ordres. Peut-être l'avertissement du guide fut-il d'autant plus sévère que

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durant cette dernière partie du voyage dom Guéranger avait renoncé à tout travestissement; il avait repris avec joie l'habit monastique qu'il abritait d'un manteau et tenait son chapeau à la main. L'impatience de revoir Solesmes le fit renoncer à visiter Cantorbéry. Le 21 septembre, il disait adieu au P. Laurent, et, sous la conduite du président de la congrégation anglaise, dom Burshall, regagnait la France. Une halte à Douai, un court séjour à Paris, et les trois semaines d'absence prirent fin. Un des meilleurs souvenirs de ce rapide voyage fut celui qu'il garda du P. Faber. « J'ai vu à Londres ce grand et saint docteur, écrivait-il, j'ai été tout embaumé de sa charité, de son amabilité, de sa simplicité. Je me le figurais ainsi. Il a été extrêmement gracieux pour moi (1). »

Xous n'ignorons pas l'impression que de son côté l'abbé de Solesmes laissa au P. Faber : il l'a livrée dans une lettre privée qu'il écrivit le soir même de la visite à l'une de ses correspondantes, lectrice assidue de V Année liturgique. Nous en donnons la traduction française.

Ma chère miss Nugent, je suis arrivé à Londres hier seulement et j'en repars demain matin. J'espère que votre affectueuse sollicitude sera satisfaite quand je vous aurai dit que j'ai eu l'honneur et l'insigne faveur d'une entrevue de près de deux heures avec le grand et bon père Guéranger. Malheureusement je souffrais d'un fâcheux mal de tête, et le peu de mots que je pus dire en français ou en italien furent bégayés plus encore qu'à l'ordinaire. Ainsi c'est une occasion que je regarde comme perdue; j'avais tant à dire et je n'ai rien dit. C'est pour moi néanmoins une grande consolation et je n'oublierai pas cette figure, cette voix, ces manières où se révèle l'esprit tranquille et fervent, profond et joyeux de cet excellent moine. C'est une de ces rencontres qui font dire : H faut qu'au ciel je me retrouve en compagnie de cet homme si humble, si modeste, si bienveillant, avec autour de lui un tel parfum de prière qu'on le prendrait pour la fleur exquise de la sainteté bénédictine. Pour moi, je fus si contraint, si maladroit, si maussade que je ne lui demandai même pas de prier pour moi.

Il est superflu de rappeler ici l'observateur très fin, l'analyste pénétrant qu'était le P. Faber, pour assurer à un tel jugement toute sa portée. Mais l'éloge contenu dans ces quelques lignes a une histoire que nous n'hésitons pas à rapporter ici malgré sa forme anecdotique, tant elle trahit l'aversion qu'éprouvait dom Guéranger pour toute vaine gloire. L'année suivante lorsque le P. Laurent vint à Solesmes selon sa coutume, il apportait avec lui la lettre autographe du P. Faber. Il la communiqua à ceux des moines avec qui il était en relations familières; quelques-uns peut-être furent surpris que leur abbé qu'ils voyaient et coudoyaient tous les jours pût provoquer et mériter un tel éloge. Le bruit circula bientôt qu'il y avait une lettre du P. Faber concernant le père abbé,

(1) Lettre à Mme Durand, 5 octobre 1860.

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tant et si bien qu'il parvint à l'abbé lui-même. Il témoigna le désir de voir ce qu'un fils de saint Philippe Néri pouvait penser d'un fils de saint Benoît. Se refuser à ce désir était impossible; mais quelques avisés pressentirent le sort réservé à l'autographe, s'il parvenait aux mains de l'abbé. Et voici de quel stratagème ils usèrent. Il se trouvait alors à Solesmes un jeune moine d'une plume très habile et très sûre, expert en calligraphie et capable de reproduire un document écrit, avec une perfection décevante; on s'adressa à lui; copie fut prise et l'original placé en heu sûr.

Le P. Laurent se rendit à son heure chez le père abbé, muni de son fac-similé. Dom Guéranger lui demanda la lettre. Il était habile de ne pas s'exécuter aussitôt. Le P. Laurent s'excusa tout d'abord; il fit valoir que la lettre était pour lui d'un grand prix, qu'elle lui appartenait à peine et qu'il éprouverait du chagrin à s'en dessaisir. Il céda pourtant et livra son trésor. Dom Guéranger lut rapidement. Son front se rembrunit; l'air devint sévère. « N'est-ce que cela? dit-il; mais il n'y a rien d'intéressant dans ce papier. » Le froisser, le jeter au feu fut l'affaire d'un instant. Il ne manqua rien à la gaîté de l'abbé lorsqu'il vit le P. Laurent triste, effaré, disputer aux flammes le document à demi consumé.

— Mais, mon révérendissime père, je tenais beaucoup à cette lettre.

— Mais non, mon enfant, il n'y avait là que des bêtises; est-ce qu'on fait collection de choses pareilles?

Dès son retour d'Angleterre, dom Guéranger voulut payer à ceux qui étaient morts à Castelfidardo le juste tribut de l'admiration chrétienne.

« C'est une loi établie, disait-il après Bossuet, que l'Eglise ne peut jouir d'aucun avantage qui ne lui coûte la mort de ses enfants et que, pour affermir ses droits, il faut qu'elle répande du sang (1). » L'Eglise ne compte donc pas comme défaite la mort de ceux qui combattent avec elle et pour elle : leur dévouement est l'élément dont elle vit... Et l'éternel honneur de nos héros est de s'être dévoués pour la royauté de Jésus-Christ, comme les croisés leurs pères se dévouèrent pour la délivrance de son sépulcre. Chez eux, point de ces théories humaines qui rapetissent et font descendre d'une partie de sa hauteur le principat sacré. Ils n'ont point disserté sur la manière de conciher l'œuvre de Pépin et de Charlemagne avec les idées modernes. Us se sont dit seulement : Jésus- Christ a sur la terre un vicaire; ce vicaire est roi et doit l'être; combattons et mourons pour la royauté du vicaire de Jésus-Christ. Affirmation magnanime au milieu des idées vagues de notre temps, de ces continuelles alliances de la vérité et de l'erreur, de cette dissolution de l'antique foi que l'on signale partout. Tandis que d'autres prenant et reprenant la question donnaient leur encre, eux ont donné leur sang : démonstration irrésistible qui dépasse tout et

(1) Panégyrique de saint Thomas de Cantorléry. — Lebakq, Œuvres oratoires de Bossuet, t. V, p. 430.

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dont rien n'arrêtera l'effet. C'est ainsi que l'Eglise a triomphé; c'est ainsi qu'elle triomphera toujours (1).

Cet hommage public aux martyrs, aux témoins des droits de l'Eglise émut sans le convertir à l'espérance l'esprit très positif de Segrctain.

Ajournons tout espoir, écrivait-il, après l'expérience sociale à laquelle la Providence veut certainement soumettre l'humanité. L'Eglise persécutée, humiliée, désavouée, désarmée de tout moyen temporel, voyant la cervelle des trois quarts de ses enfants détraquée par un libéralisme imbécile, ne peut plus aujourd'hui que semer des germes de résurrection mais non sauver la société agonisante (2).

Les événements se hâtaient de justifier ces paroles découragées. La révolution poursuivait le cours de ses odieux succès, ne faisait nul mystère de ses desseins et feignait de n'y voir que la réalisation d'un idéal de liberté.

Je crois, disait nettement M. de Cavour au parlement de Turin, que la solution de la question romaine doit être amenée par la conviction qui se répandra de plus en plus dans la société moderne et même dans la grande société catholique, que la liberté est hautement favorable au développement du véritable sentiment religieux. Ma conviction est que cette vérité triomphera bientôt. Nous l'avons déjà vue reconnue par les défenseurs les plus passionnés des idées catholiques. Nous avons vu un illustre écrivain dans un moment lucide démontrer à l'Europe, dans un livre qui a fait grand bruit, que la liberté avait été très utile pour relever l'esprit religieux (3).

Il ne pouvait convenir à Montalembert de paraître fournir des armes à la révolution même parée du nom de liberté. Il releva le gant et repoussa avec une éloquente indignation une trop odieuse solidarité mais sans abandonner pourtant le thème auquel il dévoue sa vie et dont il précise la formule : « Je parle ici en mon nom, disait-il, sans mission, sans autorité, appuyé seulement sur une expérience déjà longue et singulièrement éclairée par l'état de la France depuis dix ans; mais je dis sans hésiter : « L'Eglise libre au sein d'un Etat libre», voilà pour moi l'idéal (4). »La formule était trouvée. Elle devait quelques années plus tard essuyer dans le Sylldbus une réprobation formelle; mais à l'heure où elle se produisit, ni l'évêque de Poitiers ni l'abbé de Solesmes n'étaient à même de la relever, de l'expliquer ni de la réduire. La prudence conseillait de souffrir en silence et d'attendre l'heure de Dieu.

Montalembert venait de publier les deux premiers volumes des Moines

(1) Le Monde, 17 octobre 1860.

(2) Lettre du 31 octobre 1860.

(3) Correspondant, 25 octobre 1860, t. LI, p. 197.

(4) Lettre à M. le comte de Cavour. (Correspondant, loc. cit., p. 200.

d'Occident; le souverain pontife incliné par Mgr de Mérode en avait accueilli la dédicace.

Avez-vous lu, demandait dom Guéranger, les Moines d'Occident de M. de Montalembert? Si vous n'avez pas ce livre, ayez-le bientôt. Il y a quelques mauvaises pages à mon adresse; n'y faites pas attention. Le livre est très beau en lui-même et un admirable monument à la gloire de saint Benoît. Le talent de l'auteur est toujours le même; et il est impossible de n'être pas charmé de ses récits (1).

L'éloge donné au livre par l'abbé de Solesraes était bien désintéressé, car Montalembert avait dans son introduction affecté de ne se souvenir pas. Ni de l'amitié d'autrefois, ni de la longue initiation qui lui avait montré la grandeur de l'ordre monastique, ni des conseils qui l'avaient guidé, ni de ces dix années de sa vie les plus fructueuses et les plus brillantes, son livre ne porte nulle trace. Le parti pris d'oublier est absolu. Nul souvenir de cette maison monastique où il a été reçu en ami, où il a vécu de la vie des moines, qui jusqu'au dernier jour l'aime et ne cesse de prier pour lui. Car il serait vraiment trop douloureux de penser, si enclin que Montalembert ait été parfois à l'invective par allusion, qu'il ait songé au guide et à l'ami des premiers jours en écrivant, au chapitre troisième de son introduction, ces dures paroles : « Je dois aux moines au point de vue purement humain des actions de grâces pour m'avoir réconcilié avec les hommes, en m'ouvrant un monde où ne se rencontrent que de loin en loin les égoïstes et les menteurs, les serviles et les ingrats (2). » Comment en effet aurait pu mériter en 1859 un si dur congé celui de qui Montalembert écrivait de Madère en 1842 à l'un de ses amis d'Angleterre, M. Ambrose Philipps de Lisle :

Songez à vous procurer, si ce n'est fait, l'admirable Avent liturgique de dom Guéranger; vous y trouverez en l'honneur de votre saint Ambroise des hymnes et des prières telles que vous ne sauriez imaginer. En les goûtant, pensez à moi, pauvre exilé. Ce dom Guéranger, abbé de la seule abbaye vraiment bénédictine, — hélas! je le crains bien, — qui soit au monde, est sur le tout l'ecclésiastique le plus distingué que nous ayons en France. Je suppose que vous avez lu ses deux volumes intitulés : Institutions liturgiques; rien ne saurait être plus instructif ni plus intéressant (3).

Pourtant il était d'autres pages de l'introduction où l'allusion se déguisait si peu que l'abbé de Solesmes ne pouvait contester qu'il fût visé.

(1) Lettre à Mme Durand, 10 septembre 1860.

(2) Les Moines d'Occident depuis saint Benoît jusqu'à saint Bernard, t. Ier (1892), introduction, chap. m, p. xliv.

(3) Life and Letters of Ambrose Philipps de Lisle (1900), t. II, p. 238.

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