LES MOINES D'OCCIDENT
Aujourd'hui, disait Montalembert, une critique hargneuse et oppressive s'est installée au sein même de l'orthodoxie dont elle prétend se réserver le monopole. Après avoir entrepris de justifier les pages les plus sombres et les théories les plus excessives qu'il soit possible de découvrir dans le passé catholique, elle prétend, quant au présent et à l'avenir, tracer au gré de son pédantisme fantasque le cercle hors duquel il n'y a pas de salut, et dans une sphère trop étendue ses arrêts ont force de loi. Ce sont ses oracles qui statuent souverainement sur le mérite des défenseurs de la cause catholique et infligent volontiers à tout ce qui ne reconnaît pas leur autorité la note infamante de libéralisme, de rationalisme et surtout de naturalisme. Cette triple note m'est acquise de droit. Je serais surpris et même affligé de n'en être pas jugé digne, car j'adore la liberté qui seule à mon sens assure à la vérité des triomphes dignes d'elle: je tiens la raison pour l'alliée reconnaissante de la foi non pour sa victime asservie et humiliée; enfin, animé d'une foi vive et simple dans le surnaturel, je n'y ai recours que quand l'Eglise me l'ordonne ou quand toute explication naturelle à des faits incontestables fait défaut. Ce doit en être assez pour mériter la proscription de nos modernes inquisiteurs dont il faut toutefois savoir braver les foudres, à moins, comme disait Mabillon à l'encontre de certains dénonciateurs monastiques de son temps, « à moins qu'on ne veuille renoncer à la sincérité, à la bonne foy et à l'honneur (1) ».
La provocation était formelle. « Pauvre Montalembert! » disait l'abbé de Solesmes avec tristesse; mais jamais il ne consentit à croiser le fer devant le public avec l'ami d'autrefois. Impuissant à ramener vers lui ou mieux vers la saine doctrine un esprit qui s'irritait de la contradiction et qui, dans une sorte de bravoure ou de bravade, y puisait un motif de s'attacher plus fortement à la liberté qu'il adorait sans bien la définir, dom Guéranger demeura respectueux quand même pour une amitié qui était morte; il évita en combattant les doctrines de faire allusion à un nom qu'il ne pouvait, même dans les conversations privées, prononcer sans douleur.
Le comte de Falloux y mettait plus de grâce et il était un point sur lequel il se rencontrait encore avec dom Guéranger. Lorsque parurent les deux volumes où il racontait la vie de Mme Swetchine, il s'empressa de les faire parvenir à Solesmes :
Je vous demande en retour et avec la dernière instance tout ce qui directement ou indirectement peut honorer la mémoire de notre sainte amie et fortifier son action sur les ânies. Veuillez également tenir pour certain, mon bien cher aini, que tout ce que vous m'accorderez en ce genre s'ajoutera en ineffaçable gratitude à tous mes vieux sentiments de respectueux attachement (2).
L'abbé de Solesmes avait renoncé à publier à part sa correspondance
(1) Les Moines d'Occident..., hc. cit., chap. x, p. cclxxiv-oxxxv.
(2) Lettre du 24{décembre 1859.
avec Mme Swetchine; il la remit au comte de Falloux avec une lettre inédite du comte de Maistre à sa vénérable amie. Et comme V Univers s'était vu supprimer avant d'avoir eu le loisir de signaler au public la Vie et les Œuvres de Mme Swetchine, M. de Falloux, désireux que son œuvre fût présentée aux lecteurs catholiques même par l'organe du Monde, insista pour que l'abbé de Solesmes la fît connaître et y trouvât l'occasion de rendre un hommage personnel à leur amie commune.
Il n'était pas besoin de tant d'efforts pour obtenir de dom Guéranger ce qu'il regardait comme un devoir envers une âme si aimée et qui s'était vivement intéressée, nous l'avons vu, aux débuts de l'œuvre monastique de Solesmes. Là où le comte de Falloux avait vu et montré en Mme Swetchine les qualités brillantes de l'intelligence et du cœur, il s'appliqua à mettre en relief la chrétienne admirable dans sa foi et sa fidélité à la grâce (1). Plus qu'aucun autre il avait pénétré dans le secret de ses héroïques vertus et en connaissait la source profonde. Chemin faisant et en rapportant ce qu'il savait de la conversion de Mme Swetchine et de sa fidélité surnaturelle, il fit de l'œuvre de M. de Falloux un éloge mérité. Il applaudit en particulier aux pages où l'écrivain et l'ami rapporte les derniers jours de Mme Swetchine.
M. de Falloux retrace dans un récit digne du sujet, avec la simplicité et la sensibilité contenue que réclame la description de la mort des saints, cette scène sublime qui se prolongea vingt jours durant. Nous ne chercherons pas à analyser de telles pages : il faut les lire et y apprendre comment meurent les saints. Qu'il nous suffise de rappeler un seul mot de la mourante, qui justifie à lui seul toutes nos espérances. A une amie qui allait prier pour elle, on l'entendit dire : « Merci, ma bonne amie, merci; mais ne demandez à Dieu ni un jour de plus ni une souffrance de moins (2). »
Dans un cinquième et dernier article paru le 30 décembre 1860, l'abbé de Solesmes se rencontre avec l'abbé Bautain pour venger Mme Swetchine d'un reproche qu'on avait parfois élevé contre elle : « Quelques-uns, écrivait-il, ont avancé que dans certaines occasions elle poussait la tolérance des doctrines au delà de ses dernières limites et que sa bienveillance pour les personnes l'entraînait parfois à des complaisances de jugement et d'expression qui se conciliaient difficilement avec les règles de h complète orthodoxie. Une telle assertion est fausse et injuste de tout point. Que Mme Swetchine qui n'avait pas pris ses grades en théologie ait pu quelquefois ne pas se rendre compte du danger que renfermaient certaines théories, contenues dans tel ou tel livre ou exprimées dans telle ou telle conversation, rien n'est plus aisé à concevoir et à excuser; mais ses principes arrêtés la tenaient en garde contre toute tolérance cou-
(1) Le Monde, 8 et 15 juillet, 14 octobre, 6 novembre, 30 décembre 1860.
(2) IUd., 6 novembre 1860.