AFFAIRES DE ROME
pable et l'ombre d'un dissentiment avec la foi à laquelle elle avait voué sa vie l'eût fait reculer avec une sainte frayeur. « Dans les matières « religieuses, disait-elle, la modération a ses coupables : ce sont les neutres. »... On rapporte d'elle un mot aussi spirituel que profond. Dans un entretien sur la hiérarchie de l'Eglise et ses applications, son interlocuteur, ayant cru reconnaître en elle certaines tendances qui semblaient se rapprocher du gallicanisme, lui en fit la remarque : « Rassurez-vous, « mon cher ami, répondit-elle : je ne suis pas sortie d'un grand schisme « pour me jeter dans un petit. »
Dom Guéranger achevait ce dernier hommage rendu à sa vénérable amie, lorsque la mort vint frapper tout auprès de lui. Le prieur claustral de l'abbaye, dom Julien Segrétain, rendit son âme à Dieu après quelques jours de maladie. H était âgé de soixante-cinq ans.
Ce bien-aimé confrère avait milité près de moi durant vingt-sept ans, écrivait l'abbé de Solesmes à dom Pitra; la congrégation lui doit l'exemple d'une rare exactitude au service divin et aux observances. Dans sa simplicité, il fut un de ces hommes qui fondent pour leur part. J'ai grand espoir qu'il est déjà au ciel, éprouvé comme il l'a été par la souffrance; prions néanmoins pour lui avec instance. Je lui ai donné pour successeur, à la satisfaction de tous, le bon père dom Couturier qui retient en même temps le noviciat. Tout va à merveille par cet arrangement (1).
Oui, et en même temps que le présent était assuré, Dieu préparait l'avenir en donnant à dom Guéranger au déclin de sa vie l'appui fidèle d'un dévouement à toute épreuve.
Si l'heure était menaçante pour Rome et le souverain pontife, du moins l'épiscopat français ne faillit pas à sa tâche et la vérité ne fut pas retenue captive dans l'injustice. Tout criblé qu'il fût encore des épigrammes de Louis Veuillot, le publiciste, qui s'était aventuré sous le pseudonyme de Brémond, n'avait pourtant pas été mis hors de combat; une fois de plus il se fit l'organe du pouvoir impérial pour justifier une politique de non-intervention, trop motivée selon lui par l'obstination et l'ingratitude du souverain pontife. C'était le but de la brochure de M. de la Guéronnière : la France, Rome et V Italie; elle parut au commencement de 1861. Le mandement de Mgr l'évêque de Poitiers atteignit l'écrivain et son inspirateur. Ceux qui ont vécu à cette époque n'oublieront jamais le frémissement qui courut sur toute la France catholique, lorsque fut prononcée la parole vengeresse : « Lave tes mains, Pilate, déclare-toi inno- Ben1 de la mort du Christ (2). » « J'ai voulu être un peu factieux, mon bien cher père, écrivait Mgr Pie. J'ai trouvé que c'était l'occasion, que
(1) Lettre du 23 janvier 1861,
(2) Mandement du 22 février 1861. Œuvres de Mgr rCiêque de Poitiers (2e édit.), t. IV, p. 164.
ii. la
22G DOM GUERANGER
nos pères l'eussent été de cette façon. J'y ai réussi. Je me réjouis de la déclaration d'abus (1). » Dom Guéranger applaudissait au courage et à l'éloquence de l'évêque son ami. H accueillait avec joie la nouvelle que lui faisait parvenir Adolphe Segretain (2) de l'apparition de son travail sur Sixte V et Henri IV et V introduction du 'protestantisme en France, étude très solide et trop oubliée sur la lutte que soutint la papauté, à l'avènement du premier des Bourbons, pour maintenir dans le monde ce droit public catholique que l'édit de Nantes devait quelque temps après atteindre si profondément.
Par une curieuse rencontre des événements, à la même heure l'auteur de Sixte V et Henri IV rappelait, en regrettant qu'il eût disparu, ce qu'avait été autrefois le droit public de l'Europe chrétienne; et M. Guizot, répondant en séance d'Académie au discours de réception de Lacordaire, se félicitait que les temps eussent définitivement nivelé tous les éléments de séparation entre catholiques et hérétiques.
H y a six cents ans, monsieur, disait Guizot au P. Lacordaire, si mes pareils de ce temps vous avaient rencontré, ils vous auraient assailli avec colère comme un odieux persécuteur; et les vôtres, ardents à enflammer les persécuteurs contre les hérétiques, se seraient écriés : « Frappez, frappez toujours! Dieu saura bien reconnaître les siens... » Vous avez eu à cœur, monsieur,de laver de telles barbaries la mémoire de l'illustre fondateur de l'ordre religieux auquel vous appartenez; ce n'est pas à lui en effet, c'est à son siècle et à tous les partis pendant bien des siècles qu'il faut les reprocher (3).
Malgré son parfait libéralisme, Lacordaire dut éprouver un peu d'embarras devant ce jugement sommaire qui renvoyait dos à dos, comme méritant le même oubli ou la même indulgence, hérétiques et inquisiteurs.
L'abbé de Solesmes mettait alors la dernière main à l'œuvre de rénovation liturgique commencée par ses Institutions, en s'appliquant à restituer dans sa pureté le chant traditionnel de l'Eglise; et Dieu lui donnait dans la personne de dom Paid Jausions, entré à Solesmes dès 1853, et de dom Joseph Pothier les premiers ouvriers de cette restauration.
Nous n'avons plus à parler des encouragements que le chevalier Jean-Baptiste de Kossi venait puiser à Solesmes. Une seule chose lui était pénible, la rareté des lettres et la lenteur des réponses; nous devons en effet reconnaître que parfois l'abbé de Solesmes méritait l'éloge donné à un moine de la congrégation de Saint-Maur : amicos plus diligens quam colens. Celui-là seul lui jettera la pierre qui n'aura pas aperçu déjà dans le récit de sa vie quelle était la variété de son labeur et ce qui pouvait lui rester de loisir pour écrire, alors que les travaux, les visites,
(1) Lettre du 7 mars 1861.
(2) Lettre du 4 février 1861.
(3) Le Monde, 26 janvier 1861,