‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 76 sur 187 · ACTION EXTERIEURE · texte numérisé non relu

ACTION EXTERIEURE

les préoccupations matérielles, le gouvernement de sa maison se disputaient les quelques heures laissées libres par la célébration de l'office de nuit et de jour. Encore sa santé le condamnait-elle parfois au repos absolu et ne lui laissait autre chose à faire qu'à attendre le retour d'un peu de vigueur. Souvent aussi une lettre commencée à Solesmes se terminait à Ligugé, dans ce monastère encore au berceau, qu'il entourait de son affectueuse sollicitude. Au milieu de cette vie toute dévorée, il faisait face au devoir le plus urgent, les amis pouvaient attendre.

Aujourd'hui l'abbé Emile Bougaud soumettait à son appréciation la préface de V Histoire de sainte Jeanne de Chantai : comment ne pas se rendre à une demande conçue dans les termes les plus délicats?

J'ai besoin, mon très révérend père, d'un juge savant et habile qui me tranquillise : j'ai pensé à vous. Vous ne me connaissez pas, car vous n'avez pu garder souvenir d'un jeune prêtre de Dijon qui vint il y a quelques années fureter dans votre bibliothèque de Solesmes et y chercher des documents relatifs à saint Bénigne. Mais moi, je vous connais, je vous admire et, si je l'osais dire, je vous aime. Vous avez exercé une influence trop heureuse sur l'église de France pour que je ne me fasse pas honneur de ces sentiments... Mon libraire s'impatiente, mais il faudra bien qu'il attende un avis auquel je tiens par-dessus tout (1).

;Xous croyons que l'évêque d'Orléans ne connut jamais cette démarche.

Le lendemain, c'était Adolphe Segretain. H avait obtenu pour son livre les félicitations de l'évêque de Poitiers et de l'évêque d'Arras; et, depuis dix jours qu'il l'avait envoyé à Solesmes, il se plaignait de n'avoir rien reçu.

Cela me chiffonne à un point que je ne puis dire. Est-ce que vous ne savez pas bien que tant que dom Guéranger n'aura pas donné son avis, il me manquera celui que je désire le plus avoir et qui vaut pour moi plus que tous les autres? Mon très cher père, vous vous êtes fait une querelle en règle. Je ris moi-même qu'un homme aussi peu auteur que je le suis ressente déjà avec autant de vivacité le manque d'égards pour les produits de sa plume. Au reste, cher père, quand ce serait une volée que vous devriez me donner, donnez-la; mais ne gardez pas le silence (2).

Quelques jours plus tard, dom Guéranger répondait en applaudissant aux vues de l'écrivain, à son courage et à son talent (3); c'était trop peu. Avec mille précautions oratoires, Segretain demandait à l'abbé de Solesmes d'être auprès des catholiques le répondant et le parrain d'un livre auquel il s'était si vivement intéressé (4). Dom Guéranger ne savait pas

(1) Lettre du 31 janvier 1861.

(2) Lettre du 15 février 1861.

(3) Lettre ^u 17 février 1861.

(4) Lettre du 23 février 1861.

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refuser sauf à faire quelquefois attendre. H était harcelé à ce moment parles éditeurs qui réclamaient ses soins pour la réimpression de la Septuagésime et du deuxième volume du Temps pascal; le troisième volume était sur le métier. H n'avait pas abandonné la Vie de saint Benoît. Mais vint la belle saison et les hôtes avec elle : le P. Laurent d'abord pour reprendre les conversations d'outre-Manche; puis bientôt Louis Veuillot qui s'annonça.

Kévérendissime père et seigneur, j'ai besoin de respirer l'air monastique et de placer pendant quelques jours mon pauvre esprit dans un courant d'air pur, entre les chants des moines et les chants des oiseaux. Je traînais un tourment vague. Tout à l'heure, en écoutant et subissant un motet du P. Lambillotte, formé de roucoulements de chantres et accompagné de roulements d'omnibus, j'ai su ce qu'il me fallait. Pouvez-vous me faire la charité d'un ht et d'une table à écrire pour une ou deux semaines? Je serai bien tranquille. Comme je n'ai au fond de l'âme aucune appréhension d'être mal reçu, je serais bien parti sans vous donner aucun avis, mais je veux savoir si vous ne jugez pas que je puisse apporter la peste au moustier (1).

Le gouvernement venait de s'essayer en effet par la dissolution de diverses maisons religieuses non autorisées, à Douai, à Lille, à Hazebrouck. Le préfet de la Sarthe avait été pressenti par le ministre de l'intérieur qui lui avait demandé l'effet que produirait dans le public la suppression de l'abbaye de Solesmes; et Louis Veuillot, depuis la mort violente de son journal, n'avait cessé d'être très surveillé par la police impériale. Dom Guéranger n'y trouva pas un motif pour fermer sa porte. Louis Veuillot, qui avait sollicité déjà les corrections de l'abbé de Solesmes pour son livre : Çà et là, voulait les obtenir encore pour le Parfum de Rome. H vint.

J'ai trouvé Solesmes, écrit-il à Adolphe Segretain, tel que je l'avais vu il y a vingt ans, et c'est maintenant la seule chose aimée de moi qui ne soit pas tombée ou qui n'ait pas bougé depuis cette date lointaine. Je ne saurais vous dire le bonheur que j'éprouve à palper et à déguster cette solidité, après cette longue série d'écroulements, de morts et de transformations que représentent aujourd'hui vingt ans d'une vie humaine. Il y a donc encore sur la terre quelque chose que j'ai connu jadis et que je peux reconnaître!... Quel délice de contempler cette belle vieiUe abbaye, assise dans sa majesté douce au milieu de ce site charmant! Et elle est là depuis huit siècles! H y a huit siècles que les collines lui sourient et que la Sarthe coule à ses pieds, silencieuse et vivante! Savez-vous que c'est une assez belle image de l'éternité, une rivière? Notre précieux ami Renan craindrait de s'ennuyer au ciel : c'est qu'il ne l'a jamais vu qu'au fond de son encrier. S'il regardait le ciel dans la rivière de Solesmes, le matin après

(1) Lettre du 2 juin 1861.

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