‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 77 sur 187 · LOUIS VEUILLOT A SOLESMES · texte numérisé non relu

LOUIS VEUILLOT A SOLESMES

la prière ou le soir après le Salve Regina, il saurait peut-être des choses que les Allemands ne lui disent point.

J'étudie à nouveau la vie du moine. Il n'en est point au inonde qui soit si bien organisée contre la langueur et contre l'ennui. Le moine a toujours à faire mais sans hâte. Etre toujours occupé et jamais pressé, c'est le paradis sur terre, ce me semble, et le paradis céleste doit être fait un peu de cette façon. Ajoutez la flamme du cœur. Le moine est toujours en présence de Dieu, il parle à Dieu -ei il l'entend; il sert Dieu, il apprend à aimer Dieu. Je trouve ces hommes bien heureux. Il leur est permis d'être graves; ils n'ont point de sottes querelles ni de préoccupations mesquines; ils ne sont point forcés de suivre la mode et d'insulter leur corps par des parures; ils ne courent point, ils ne babillent point; la hausse et la baisse ne les regardent point. Us sont doux, simples, sérieux, de bonne grâce; ils vivent de prière, de pensée, d'air salubre. Us ont leur cimetière à l'ombre de l'église, ils y dormiront, la tête appuyée aux bases de l'autel. Voilà des rois et nous ne sommes que des faquins!

Pour que rien ne me manque ici, j'y trouve aussi du nouveau et de l'imprévu. Ce nouveau et cet imprévu, c'est tout simplement le père abbé. Je croyais le connaître pour l'avoir souvent questionné par lettres et quelquefois entretenu à Paris. Je ne l'avais pas vu ici, dans son heu, dans son cloître, dans sa cellule, dans sa stalle, dans son jardin où il préside l'heure de la récréation en écossant des pois; à la promenade où il mène quelquefois les novices. Vous ne me l'aviez pas surfait : il est vraiment fin et fort, plein de savoir en tout, d'excellent conseil, d'une autorité douce, d'une douceur irrésistible, débordant de bonté. Peste! mon ami, quel chasseur Dieu avait aposté pour vous prendre! Il vous aime en papa jusqu'à ne pas voir vos défauts; et moi, je ne les lui ai pas montrés parce que je suis un peu aveugle à distance; mais vous en avez. Que ce père abbé est donc moine! Qu'il aime donc sa robe, et son bienheureux père saint Benoît, et tous ses moines, novices et frères lais! Je vais le visiter dans sa cellule de huit heures à dix heures et demie; il me reconduit dans la mienne, on se dit bonsoir jusqu'au bord de demain, et il va travailler un 'peu. Quand je vous dirai que je ne demande pas à me coucher, j'aurai tout dit. Le père abbé a lu quelques chapitres du Parfum de Rome; il m'a indiqué de bonnes corrections, et il n'est pas trop mécontent. Si j'avais deux mois à passer auprès de lui, je ferais peut-être un bon livre qui ne serait pas celui que j'ai conçu.

C'est présentement dom Cadot qui fait la lecture au réfectoire, et dom Pitra me sert à table avec un grand tablier passé sur son froc. Il fait cela fort bien sans rien perdre de sa haute et douce physionomie monastique. Voilà pourtant l'homme de France qui sait le plus de grec! Et s'il casse une assiette ou fait quelque autre faute, il se mettra à genoux au milieu du réfectoire jusqu'à ce qu'on lui dise de se relever. Cela est justement arrivé l'autre jour, et je vous avouerai que peu s'en est fallu que je ne laissasse tomber quelques larmes dans mon verre. Ce n'était pas que je fusse en grande pitié sur le sort de dom Pitra; certes, je l'aime autant là qu'à l'Institut! Mais j'étais attendri par le beau de la chose.

Dom Cadot, le lecteur, me procure d'autres émotions. Ce bon père n'a point pris les leçons de Delsarte. Il a un ton de balançoire circulaire capable de donner le vertige et en outre une disposition terrible à s'attendrir sur les malheurs

qu'il narre. Hier, il n'a pu retenir un sanglot en lisant la mort du roi Théodoric, décrite par un historien moderne. Je tiens mon sérieux parfaitement et je mange des pois, pendant que les révolutions défilent et que dom Cadot s'apitoie sur les malheurs des rois. Le soir, une autre histoire occupe mon attention et assaisonne mes pois. Dieu a donné beaucoup de pois cette année à ses bénédictins de Solesmes! Depuis seize jours j'en ai mangé trente-deux fois. Mais la séance est courte, et l'on s'en tire après coup sans fatigue et même avec profit (1).

Après Louis Veuillot, Adolphe Segretain vint rappeler à dom Guéranger la promesse d'épauler son livre. Segretain était porteur d'une lettre de L. Veuillot :

Combien je vous suis reconnaissant de toutes les bonnes choses que j'ai emportées de Solesmes! Ce bien se soutient; mais, grâce à Dieu, la cure n'est pas parfaite et j'aurai besoin d'une nouvelle saison. Je travaille ardemment et joyeusement, en homme qui voit plus clair dans son ouvrage. Je m'en vais achever sur les bords de la mer ce que j'ai commencé près de votre océan; je parle de cette bibliothèque qui est dans votre tête plus encore qu'autour de votre cellule. J'ai ruminé ce que vous m'avez dit. Tout n'est pas resté, mais ce que je n'ai pas perdu surfit pour m' enrichir.

Je me recommande à votre bon souvenir, mon très révérend père, et vous prie de ne pas m'oublier à l'autel ni même à la récréation. Quand on épluchera des pois, qu'on se dise bien que j'aimerais mieux être là que de voir ailleurs égrener des perles. Oh! dom Osouf, que votre cuisine est digne de regrets! Oh ! dom Pitra, que vous servez bien à table! Oh! dom Bourgeteau, qu'on se plaît en votre hôtellerie! Oh! vous tous, doms du Saint-Esprit, que vous êtes désirables! Chargez Segretain, mon très révérend père, de me donner des nouvelles de tout le monde, et croyez-moi de Votre Paternité le très humble et très reconnaissant serviteur et fils (2).

Segretain plaida bien sa cause et réussit. A propos du livre : Sixte V et Henri IV, dans cinq articles échelonnés entre le 19 août 1860 et le 5 janvier 1862 (3), dom Guéranger donna ample satisfaction à sa promesse et aux désirs de son ami. Nous nous bornerions à signaler ces articles, si le livre d'Adolphe Segretain par le sujet qu'il se propose ne s'était heureusement placé à l'une de ces périodes critiques où l'histoire prend brusquement une direction nouvelle, et si l'analyse de son livre, accomplie avec une rare plénitude d'information, ne résumait pas toute une thèse de droit chrétien que le silence ou le parti pris des historiens s'est efforcé d'obscurcir. Remontant à l'origine même de la déviation qui a faussé toute la politique européenne, dom Guéranger après Segre-

(1) Louis Veuillot, Historiettes et Fantaisies (4e édit.). — Lettres à un ami, IX, p. 410-416.

(2) Lettre du 13 juillet 1861.

(3) Le Monde, 19 août, 2 et 24 septembre, 17 novembre 1861, 5 janvier 1862,

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