SIXTE V ET HENRI IV
tain dénonçait l'apostasie sociale comme cause du malaise des peuples et de l'instabilité des pouvoirs.
Depuis que la base des Etats européens a été changée, écrivait-il, depuis que le christianisme a cessé d'être la loi fondamentale des peuples pour faire place à l'intérêt et à l'orgueil de l'homme érigés en principes sociaux, une inconsistance lamentable s'est déclarée partout, les révolutions sont devenues pour ainsi dire périodiques, et nous voici arrivés, par la question italienne, en face d'une situation plus forte à ce qu'il paraît que les moyens de répression dont disposent les gouvernements d'aujourd'hui (1).
L'abbé de Solesmes ne croyait pas qu'il fût trop tard pour rappeler à l'Europe chrétienne ces temps lointains où elle s'inclinait avec obéissance devant une puissance spirituelle et désarmée qui avait fait la fraternité des peuples de l'ancien monde. Sans doute elle n'avait pu comprimer tout à fait des passions violentes; du moins avait-elle réagi assez puissamment pour ménager à l'Europe le repos, la durée, la consistance, l'accès à la complète civilisation. C'était le régime du droit chrétien, tel qu'au lendemain de la paix de l'Eglise il s'était lentement constitué; sous cet abri tutélaire étaient nées et avaient grandi les nations européennes. Les premières atteintes lui furent portées par Philippe le Bel. La crise dès lors ouverte se poursuivit avec Wiclef et Jean Huss, puis avec Luther et Calvin. Un jour enfin, le droit chrétien et le droit non chrétien se trouvèrent aux prises en la personne de Sixte V et d'Henri IV; et si la conversion d'Henri IV et l'absolution qui lui permit de monter sur le trône de France parurent une reconnaissance momentanée du droit chrétien, devant qui s'inclinait le prétendant pour devenir roi, l'édit de Nantes ne tarda guère à retirer le bénéfice acquis par la conversion du rusé béarnais.
L'introduction du protestantisme en France, l'épisode de la Saint- Barthélémy, les physionomies d'Henri III, du duc de Guise, d'Henri IV; puis la souplesse et la fermeté de la politique pontificale que le machiavélisme du roi de Navarre ne parvint jamais à entamer et qui poursuit, sans faiblir jamais, depuis Sixte V jusqu'à Clément VIII, le difficile projet de défendre la France tout à la fois contre l'intrusion d'un roi protestant et contre le péril de la voir grossir la puissance exagérée déjà de Philippe II; l'habileté du glorieux Balafré, s'appuyant sur l'Espagne sans cesser d'être Français, enfin la fermeté des pontifes romains demeurant étrangers à la tentation trop facile de grouper dans la seule main de Philippe II toutes les forces catholiques, pour les opposer aux forces protestantes réunies autour de la reine Elisabeth : tout cet ensemble de tendances politiques, de caractères personnels, d'événements décisifs,
(1) Le Monde, 19 août 1861.
que le travail de M. Segretain avait groupés et rangés dans un récit rapide, peut-être même trop dense, l'abbé de Solesmes s'applique à le mettre en pleine valeur par le relief qu'il donne aux lignes historiques générales et aux principes qui entrent en conflit. Il s'arrête avec amour devant la grandeur tragique du grand frate, Sixte-Quint, tour à tour inflexible et paternel, tenant en échec l'habileté du roi de Navarre qui se convainquit bientôt, si fin et si brave qu'il fût, que c'était décidément trop forte partie d'avoir simultanément à traiter avec le pape et à batailler contre Farnèse. H est facile de reconnaître, au cours de cette étude, la pensée de dom Guéranger à la couleur même des extraits qu'il emprunte au livre de son ami. Sans aucun doute, c'était en même temps que ses convictions personnelles la doctrine du P. abbé de Solesmes qu'exposait l'auteur, lorsqu'il écrivait cette page, citée avec complaisance par son critique :
Les protestants ont commencé à représenter l'Eglise comme une branche du pouvoir politique, qu'il appartenait à celui-ci de plier et d'émonder à son caprice. De nos jours, cette hérésie théologiquement ruinée a tellement grandi dans son développement laïque qu'on en vient à refuser à la société religieuse toute part d'action dans le maniement du temporel de la communauté sociale. On la scinde par conséquent, malgré ses principes constitutifs, en deux parts indépendantes, le clergé et les fidèles. Le premier n'a plus qu'un rôle de parade pour ainsi dire, renfermé dans les pratiques du culte et dans le ministère d'une prédication dont les enseignements ne peuvent jamais se traduire en règles fixes pour le bon gouvernement de ce monde.
Soutenir une semblable doctrine et se proclamer catholique n'est qu'une fantaisie schismatique de plus, puisqu'on ne peut pas rester catholique sous le coup des anathèmes de l'Eglise et qu'elle a toujours retranché de sa communion ceux qui ont professé des principes si contraires aux siens et si mortels à l'autorité qu'elle doit avoir ici-bas. Aujourd'hui on dirige l'Eglise, on conseille la papauté, on lui offre et au besoin on lui impose l'appui bienfaisant d'une sagesse supérieure à la sienne. C'est le comble de l'inconséquence, si ce n'est le raffinement sacrilège de la plus détestable hypocrisie. La papauté est la tête et le cœur du monde, ou elle n'est rien. Le pape est le vicaire de Dieu, ou il n'est rien. C'est une suite nécessaire de sa dignité plus qu'humaine qu'il ait au moins les lumières suffisantes pour discerner les conditions normales de la vie des nations; et partant tout catholique doit tenir pour suspect ce qu'il déclare suspect, et pour condamné ce qu'il condamne (1).
L'abbé de Solesmes jouissait de la parole de son converti et applaudissait à son courage. De son côté, Adolphe Segretain eût voulu fane de nouveau le voyage de Solesmes afin de remercier os ad os celui qui l'avait enfanté à la foi et qui le couronnait aujourd'hui de ses éloges. Une occasion unique s'offrit à lui. Après avoir prononcé à Tours le panégyrique
(1) Sixte-Quint et Henri IV, chap. vin, p. 248-249. (Le Monde, 17 novembre 1861.)