MONSEIGNEUR BERTEAU1) A SOLESMES
de saint Martin, l'évêqne de Tulle, Mgr Berteaud, désirait saluer dom Gucranger dans son abbaye. L'abbé de Solcsmes en fut averti par un mot de Mgr Pie (1) et par une lettre de Louis Veuillot.
Mon très révérend et très cher père, lui écrivait ce dernier, j'ai le cœur serré et crevé. L'évêque de Tulle me donne rendez-vous à Solesmes : il m'a écrit! et je suis forcé de rester ici sur le Parfum de Rome. Manquer une occasion de voir ensemble l'abbé et l'évêque, et tous les deux dans le cloître! J'ai fait bien des sacrifices à l'imprimerie depuis que je suis au monde, mais jamais je n'en ferai de si grand (2).
Pour se consoler un peu et n'être pas tout à fait absent, Louis Veuillot envoyait les épreuves de son Parfum de Rome et demandait des « redressements (3) ». Adolphe Segretain écrivait de son côté :
J'ai eu une violente tentation de partir lundi soir pour Solesmes. J'aurais eu double plaisir à vous embrasser en cette occasion, celui que j'ai toujours en fils tendre et dévoué et celui de vous exprimer ma reconnaissance. Louis Veuillot m'avait lu dimanche un billet de l'évêque de Tulle qui l'appelait auprès du « très docte et très aimé, lui aussi, abbé de Solesmes ». L'auteur du Parfum de Rome est trop occupé en ce moment du tirage de ses bonnes feuilles pour pouvoir bouger, mais mon envie de partir tout seul était fort excitée par le désir de voir cet admirable prélat sans périphérie, qui est peut-être le génie le plus prodigieux de ce temps-ci. Ma passion pour lui est toute désintéressée, car il est avec Mgr Gerbet le seul évêque de ceux à qui j'ai adressé mon livre, qui ne m'ait pas répondu un mot de remerciements. Mais j'aurais voulu voir, à l'ombre de la crosse abbatiale et en pleine lumière bénédictine, cette tête du douzième siècle que le bon Dieu, je ne sais pourquoi, a réservée à nos tristes temps. H m'a fallu réprimer toutes ces belles velléités parce que je suis trop patraque à l'heure qu"il est pour me mettre en route. Après quarante-trois ans de la plus florissante santé, il est dur d'être obligé de reconnaître qu'on n'a plus la liberté de ses mouvements (4).
C'était Dieu qui l'avertissait et la mort qui frappait ses premiers coups.
Mgr Berteaud arriva le 19 novembre et se montra à Solesmes dans toute sa cordiale et intelligente simplicité. Il était vraiment d'un autre âge. Il sautait au cou des moines et de leur abbé lorsqu'il avait la joie de les rencontrer. En récréation, tout lui servait de thème aux variations les plus éloquentes et les plus inattendues. Il prit la parole à la conférence spirituelle, l'abbé de Solesmes présent, et commenta le passage du dixhuitième chapitre des Actes où il est dit d'Apollos : Hic erat edoctus viam Domini, et fervcns spiritu loquebatur, et docebat diligenter ea quœ
(1) 16 novembre 1861.
(2) Lettre du 19 novembre 1861.
(3) Ibid.
234 DOM GUERANGER
siDit Jesu. Jamais la modestie de dom Guéranger ne fut mise à pareille épreuve. H lui avait été facile, — il le croyait du moins, — de se délivrer par le feu des éloges écrits du P. Faber; mais il n'était pas de procédé qui pût contenir la parole étincelante de l'évêque de Tulle. L'Ecriture elle-même nous avertit de ne pas résister à la poussée d'un fleuve qui franchit sa digue : Ne coneris contra ictum fluvii. Le fleuve, lui, coulait avec son abondance superbe, dans tout l'emportement libre et pourtant mesuré d'une doctrine sûre d'elle-même, tant elle se nourrissait de la moelle des pères. Les félicitations aux moines, l'éloge de leur abbé, son intelligence dans les voies de Dieu, la sûreté de sa doctrine, le rôle des religieux dans l'Eglise de Dieu, la place du pape dans l'économie surnaturelle, la Présentation de Notre-Dame au Temple, des anathèmes contre les hommes et les doctrines de modération, Solesmes, vrai heu de la doctrine irrépréhensible, rien ne fut oublié. On eût dit que l'éloquent évêque se plaisait à parcourir l'une après l'autre toutes les régions de doctrine où la parole de dom Guéranger avait porté sa lumière.
Toute cette joie fut sans lendemain : une nouveUe soudaine apporta la consternation au monastère. Mgr Nanquette, évêque du Mans, venait de mourir subitement, quelques heures seulement après le passage de Mgr de Tulle. Grande fut la tristesse du diocèse et de la ville du Mans. Mgr Berteaud, accompagné de l'abbé de Solesmes, revit, assombri par le deuil, ce palais épiscopal d'où il venait de sortir et prononça aux funérailles mêmes de l'évêque un discours improvisé d'une beauté touchante. Il plaît à Dieu quelquefois de multiplier les avertissements de la mort et d'appeler coup sur coup les âmes des nôtres, comme s'il avait moins encore le dessein de nous rappeler l'éternité que de dépeupler notre vie. Charles Jourdain, un familier de Solesmes et ami des premiers jours, mourait presque en même temps que Mgr Nanquette. Le même jour à l'école de Sorèze, le P. Lacordaire rendait aussi son âme à Dieu. Pourquoi faut-il qu'avant de mourir, Montalembert ait cru nécessaire de publier ce testament où le P. Lacordaire a affecté lui aussi de ne se souvenir pas de celui qui l'avait guidé dans sa vocation et initié à la vie des frères prêcheurs? Malgré la distance qui les séparait, dom Guéranger se souvint de l'amitié qui les avait unis autrefois et que leur amie commune, Mme Swetchine, avait eu tant à cœur de sceller à jamais. Mais sans doute les deux âmes étaient trop diverses d'éducation, de formation, de tendances pour que le mouvement même de la vie ne les entraînât point dans des directions divergentes, et le libéralisme impénitent auquel Lacordaire a voulu demeurer fidèle était une disposition trop étrangère à l'abbé de Solesmes pour que régnât entre eux une réelle et durable intimité. Les âmes sont entre elles comme leur mobile premier et comme les fins qu'elles se proposent.
Ce n'était pas assez de tous ces deuils. A son tour Adolphe Segretain