‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 80 sur 187 · MALADIE ET MORT DE M. SEGRETAIN · texte numérisé non relu

MALADIE ET MORT DE M. SEGRETAIN

fut touché mortellement. Au commencement de janvier 1862, il avait encore la force de remercier lui-même dom Guéranger de ses conseils. « Dieu, disait-il, m'a donné les sentiments que vous désirez de moi. C'est bien sous sa main que je me sens abattu et c'est bien aussi du fond du cœur que je comprends que l'expiation, si dure qu'elle soit, ne sera jamais à la mesure de mes péchés. Il ne me manque que l'allégresse que vous me souhaitez. A vrai dire, je pense que Jésus l'envoie plutôt aux saints qu'il éprouve qu'aux pécheurs qu'il frappe. » Il ajoutait en terminant : « La crainte de la fatigue me fait vous dire adieu avec le plus tendre et le plus filial respect (1). » C'était bien un adieu. La lettre est du 11 janvier : un mois après il avait paru devant ce Dieu aux bras de qui il s'abandonnait si chrétiennement. Durant tout ce temps, Louis Veuillot fut à côté de lui et soutint son frère d'armes avec un incomparable dévouement : est-ce donc que l'ardeur de ces grands polémistes ne leur viendrait pas de F ardeur même de leur charité?

Grâce à Louis Veuillot, dom Guéranger put suivre presque pas à pas les progrès de la maladie et les progrès plus rapides encore des dispositions de son ami.

Notre cher malade éprouve encore le soulagement de la petite opération qu'on lui a faite; mais en même temps que la douleur diminue, il me semble que la force baisse. En tout ses sentiments sont parfaits. Nous avons soin de son cœur autant que nous le pouvons et il a la consolation très grande d'avoir toujours un ami auprès de lui. Rien n'est touchant comme l'expression de sa reconnaissance pour les marques d'amitié dont il est l'objet (2).

Pendant que Louis Veuillot tenait auprès de Segretain la place et presque le ministère de l'abbé, l'abbé revoyait le Parfum de Rome pour sa deuxième édition.

Voyez, lui avait dit Veuillot, si vous pouvez consacrer un jour ou deux à me nettoyer et, si vous avez déjà pris quelques notes, que Votre Paternité me les envoie. Ce n'est pas que je craigne d'être sifflé : on ne me fera pas cette faveur. Je passe au milieu du plus beau silence. Néanmoins il est bon d'être propre (3).

La critique de l'abbé de Solesmes était sévère.

Vos duretés pour le Parfum de Rome, mon très révérend père, charment mon cœur par la tendresse dont elles témoignent pour moi et elles n'abattent pas trop mon esprit. Je pensais un peu tout cela. Vos critiques rabaissent donc mon travail; mais elles me donnent une excellente opinion de mon jugement, et je me rattrape.

(1) Lettre du 11 janvier 1862.

(2) Lettre du 12 janvier 1862.

(3) Ibid.

Il me semble, ajoutait-il, que la douleur et la vie baissent à la fois chez notre pauvre Segretain. Il est bien résigné (1).

Et du Lac écrivait de son côté : « Son cœur s'est entièrement tourné vers Dieu, et il est dans des sentiments de résignation et de piété admirables (2). » Louis Veuillot reprenait la plume :

Notre pauvre ami s'en va, mais il s'en va d'un pas sûr, le cœur à Dieu... Vous seriez consolé de le voir. Il est tel qu'il doit être, humble, affligé, soumis. Il confesse ses regrets de la vie en même temps que son obéissance amoureuse à la volonté divine. Il fait la communion tous les huit jours. Lui-même le demande et il en sent le besoin. A présent il aime comme naguère il croyait. Adieu, mon très révérend père. Priez aussi pour moi : j'ai aussi mon cancer (3).

Et quelques jours plus tard, le 1er février :

Notre ami a été administré hier soir à neuf heures, répondant lui-même aux prières et s'aidant, autant qu'il pouvait, pour les onctions. Je suis resté près de lui jusqu'à onze heures. Il m'a parlé avec plus de confiance qu'il n'avait jamais fait de ce qui regarde son âme et sa vie. Votre tendresse ne peut le désirer dans un meilleur état. « Si Dieu, dit-il, ne veut que me purifier et me fortifier pour que je le serve mieux, il me rendra la vie; s'il voit ma faiblesse incurable, il me rappellera quand la mesure d'expiation sera remplie. Je regrette de l'avoir offensé; je comprends, je sens, je bénis son amour. »

Cette longue agonie finit le 10 février.

Les derniers mots qu'il ait articulés distinctement sont les noms de Jésus Marie, Joseph, que je lui suggérais; le dernier mouvement qu'il ait fait a été de tourner le visage vers le mur où était suspendu le crucifix; ses yeux se sont éteints sur cette image (4).

Adieu, mon très révérend père, faites-moi l'héritier de notre cher Adolphe. Il ne pouvait vous aimer avec plus de respect et de dévouement que je ne fais (5).

Après l'avoir aidé dans la mort, Louis Veuillot voulut lui consacrer un souvenir dans ses Historiettes et fantaisies. Les Lettres à un ami avaient été adressées à Adolphe Segretain (6).

Quelques jours plus tard, Louis Veuillot écrivait à dom Guéranger : « Je ne sais pas si j'ai plus d'envie d'aller à Solesmes ou à Rome. » Pourtant, les derniers devoirs rendus à son ami, il partit pour Rome avec du Lac, se promettant de revenir par Solesmes. Avant de partir, il

(1) Lettre du 18 janvier 1862.

(2) Lettre du 25 janvier 1862.

(3) Lettre du 28 janvier 1862.

(4) Lettre du 10 février 1862.

(5) Lettre du 14 février 1862.

(6) Quatrième édition, p. 392 et suiv.

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