‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 81 sur 187 · DOM PITRA A ROME · texte numérisé non relu

DOM PITRA A ROME

remerciait l'abbé de Solesmes d'avoir, selon sa pittoresque expression, nettoyé son livre : le Parfum de Rome.

Il y reste encore des horreurs, ajoutait-il. Si je donne une cinquième édition, alors il sera tout propre, et je postulerai pour entrer à l'Institut comme savant. Mille remerciements du tome II du Temps pascal! Quel bel et saint ouvrage vous faites là! Quel canon à longue portée! Je l'emporte à Rome, et il figurera dans ma relation qui en sera enrichie. Que vos prières assemblent autour de moi tous les anges qui gardent le corps, qui éclairent l'esprit et qui échauffent l'âme (1).

Tous les regards étaient alors fixés sur Rome. Le souverain pontife Pie IX, par son fier et tranquille refus de céder une portion de ses droits pour acheter la possession paisible du reste, provoquait l'admiration des catholiques frémissants. Pour être attentif aux choses de Rome, dom Guéranger avait en outre des motifs personnels : Louis Veuillot s'y rendait, dom Pitra l'y avait devancé et, après dix ans de travaux, le commandeur de Rossi faisait enfin paraître le premier volume des Inscriptions chrétiennes des six premiers siècles. Le séjour de dom Pitra à Ligugé et à Solesmes avait été très court. La nature et la continuité des travaux auxquels le pape avait voulu l'intéresser montraient que désormais le moine exilé avait son séjour fixé hors de son cloître, qu'il était perdu pour Solesmes et gagné à Rome sans retour. Pie IX avait résolu de démembrer la congrégation de la Propagande ou, si l'on aime mieux, de créer dans son sein une commission permanente, exclusivement chargée des affaires des églises d'Orient. Cette commission avait pour président le préfet même de la Propagande, le cardinal Barnabe; mais elle avait ses membres distincts choisis dans le sacré collège, et ses consulteurs spéciaux choisis parmi les théologiens et les hommes versés dans la connaissance des idiomes et des choses de l'Orient. On y voyait figurer le nom de dom Pitra à côté de ceux d'Augustin Theiner de l'Oratoire et de Jean-Baptiste Franzelin de la compagnie de Jésus.

En même temps qu'il s'efforçait de tenu en échec les efforts de la révolution, le souverain pontife avait encore à en réprimer l'infiltration dans le clergé et les ordres religieux eux-mêmes, trop enclins parfois suis l'influence de l'ancien joséphisme à pactiser avec les ennemis du Baint-siège. C'était l'heure des audaces de Tosti, l'heure aussi de la défection du P. Passaglia; et à la vue de ces ravages dus, comme il aimait à le dire, au mélange des principes, Pie IX poursuivait le projet de cette constitution doctrinale qui devait signaler aux catholiques les principale^ erreurs du temps. Quelquefois même on parlait d'un concile œcuménique; puis on se ravisait. Non, ce n'était pas un concile

(1) Lettre du 28 avril 1862.

œcuménique; mais pourtant on pressentait que le pape convoquerait une grande partie de l'épiscopat à l'occasion de la canonisation des vingt-six martyrs du Japon. Dom Pitra annonçait à son abbé toutes ces nouvelles; là-dessus son imagination et son affection filiale se donnaient carrière et ensemble rêvaient d'un signe du souverain pontife qui amènerait dom Guéranger à Rome (1).

En attendant, il s'employait affectueusement auprès du cardinal Antonelli afin d'obtenir pour l'église et le diocèse du Mans un digne successeur du regretté Mgr Nanquette (2). L'abbé de Solesmes ne lui en avait rien dit encore; mais il ne pouvait échapper à l'âme filiale de dom Pitra de quel intérêt il était pour l'abbaye de ne pas revoir les jours troublés de Mgr Bouvier. Le pouvoir impérial, de soi peu favorable aux congrégations établies sous le pur régime de la liberté, n'avait certes pas besoin pour les dissoudre d'y être invité par des plaintes épiscopales qui eussent justifié devant le public la dispersion des religieux. Mais dom Pitra craignait encore, et déjà la Providence avait donné la vraie et facile solution. La voix du peuple peut être parfois la voix de Dieu. A la mort de Mgr Bouvier, bien des regards, bien des espérances s'étaient tournés déjà, il nous en souvient, du côté de M. le vicaire général Charles Fillion, préconisé depuis évêque de Saint-Claude. Six ans lui avaient suffi pour conquérir l'attachement de tout son diocèse; et il était facile de prévoir que le transfert de l' évêque de Saint-Claude à la chaire de saint Julien rencontrerait des obstacles soit dans l'affection de ses diocésains qui aspiraient à garder leur trésor, soit dans la très légitime répugnance de l'élu à abandonner sa première épouse. Mais, si rapide qu'eût été la mort de Mgr Nanquette, les vœux du diocèse du Mans s'étaient exprimés déjà auprès des pouvoirs civils; et lorsque l'abbé de Solesmes s'efforça d'incliner à une acceptation la pensée de Mgr Fillion, il avait été devancé lui-même par la proposition du ministre des cultes. L'évêque n'avait répondu que par des objections : son église lui était chère; il n'avait voulu en se donnant à elle que se dévouer pour elle jusqu'à la fin; il lui répugnait de la livrer aux embarras d'une vacance et aux chances d'un nouveau choix. Ne devait-on pas craindre d'avilir la dignité épiscopale par des translations sans motif? En tout cas, ce n'était pas à l'évêque qu'il appartenait de rompre le lien de l'institution canonique; le saint-siège seul avait autorité pour cela (3).

Si fondées en droit et si légitimes qu'elles fussent, ces représentations n'avaient obtenu aucun succès. Par retour du courrier, Mgr Fillion apprit que l'empereur allait signer le décret et le fane paraître au Moniteur. Le gouvernement croyait dans l'espèce pouvoir présumer le consente-

(1) Lettres du 9 octobre et du 22 novembre 1861.

(2) Lettre du 30 novembre 1861.

(3) Lettre de Mgr Fillion à D. Guéranger, 14 décembre 1861.^

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