‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 82 sur 187 · MONSEIGNEUR FILLION ÉVÈQUE DU MANS · texte numérisé non relu

MONSEIGNEUR FILLION ÉVÈQUE DU MANS

ment de l'évêque et celui du souverain pontife, et regardait comme impolitique de se dérober au vœu unanime du diocèse du Mans, clergé et peuple fidèle. L'évêque obtint pourtant un sursis. Sollicité par la prière des uns, retenu par les supplications et les regrets des autres, il avait porté au tribunal de Pie IX une cause qu'il ne pouvait dirimer à lui seul. Quelle que fût la solution, elle lui imposerait un dur sacrifice : « Mais si la volonté divine m'appelle à quitter Saint-Claude, écrivait-il à dom Guéranger, une de mes grandes consolations sera de me trouver plus près de vous, de prendre vos avis et de me montrer comme toujours l'ami de Solesmes, et, de Votre Révérence, le très respectueux et dévoué serviteur en Notre-Seigneur (1). »

La réponse de Rome se fit attendre plusieurs semaines. Ce délai au cours duquel croissait l'anxiété était-il dû aux vacances de Noël, ou bien à la maladie et à la mort du secrétaire pour les lettres latines, Mgr Fioramonti? Dieu voulait-il maintenir son élu dans l'indécision afin d'éprouver son esprit d'abandon et de le préparer, par une épreuve où son âme était déchirée en deux, aux œuvres nouvelles auxquelles il l'avait déjà prédestiné? Lorsque le clergé de Saint-Claude, à qui l'évêque ne cachait rien de ces douloureuses négociations ni de leur issue prochaine, cessa d'espérer et demanda du moins à Mgr Fillion d'intervenir auprès du ministre pour la désignation de son successeur, à son tour l'évêque écrivait à l'abbé de Solesmes : « Vous avez fait autrefois de bons choix, mon très révérend père, un surtout qui est la gloire de l'Eglise. Vous semble-t-il que je doive, le cas échéant, prendre une aussi grave responsabilité et voudriez-vous la partager avec moi (2)? »

Mais déjà toute décision était prise. Le même décret du 14 janvier 1862 qui transférait Mgr Fillion au Mans lui donnait comme successeur à Saint-Claude l'abbé Nogret, curé de Loches. Dans la pensée de l'abbé de Solesmes et dans le dessein de Dieu, la translation de Mgr Fillion au siège de saint Julien était le premier pas vers la réalisation d'un projet étudié depuis quelque temps déjà : la fondation d'une abbaye de moniales dont les premiers éléments se groupaient dès lors dans sa main. Il y a comme un tressaillement de joie dans la lettre que dom Guéranger écrivait au commencement de janvier 1862 à ses fils de Ligugé :

Vous avez partagé notre désolation à la mort du digne évêque du Mans : vous priez en union avec nous pour obtenir un successeur qui lui ressemble. C'est donc pour moi un devoir de vous rassurer par une agréable nouvelle. Je connais de science certaine le futur prélat : il est tel que je l'eusse choisi moi-même. D'ici peu de temps son nom sera connu de vous et vous me comprendrez (3).

(1) Lettre de Mgr Fillion à D. Guéranger, 14 décembre 1861.

(2) Lettre du 10 janvier 1862.

(3) Lettre du 15 janvier 1862.

Et en effet, lorsque le décret de nomination parut à Y Officiel, la joie éclata partout, sauf dans le diocèse de Saint-Claude. Le pouvoir avait courtoisement déféré aux désirs de l'évêque et attendu le bref de translation donné par le pape et apporté par le nouveau nonce, Mgr Chigi.

Malgré ses trésors de patience et de fermeté, malgré les industries de miséricorde et de longanimité qu'il avait dépensées pour donner une solution définitive à la question d'Acey, désormais étrangère à la congrégation de France et néanmoins toujours pendante, Mgr Fillion avait le regret de léguer à son successeur cette affaire épineuse où deux abbés, deux évêques et la congrégation romaine elle-même étaient depuis plus de dix ans tenus en échec par la ruse et l'obstination d'un moine révolté.

Pauvre Acey! écrivait à dom Guéranger un des prêtres les plus distingués du diocèse orphelin, pauvre Acey! C'est un sol inhabitable depuis que vous l'avez quitté. Vous nous y disiez, mon très révérend père abbé, que l'éminent évêque de Poitiers, votre ami, ne quitterait jamais le siège de saint Hilaire, par attachement à l'esprit des saints canons qui lient indissolublement l'évêque à son église, son épouse. Je soupçonne néanmoins que vous avez été, au fond, un peu infidèle à ces principes en convoitant notre évêque pour le siège du Mans, du moins en vous réjouissant de sa translation.

Mgr Fillion fut reçu avec un enthousiasme marqué par sa ville épiscopale qui semblait l'avoir reconquis. A l'abbé de Solesmes qui lui demandait s'il ne songeait pas à se rendre à Kome pour la canonisation solennelle qui se préparait : « Oh! non, répondait-il, nos chers Monceaux m'ont fait une trop magnifique réception pour que je songe à les quitter si tôt (1). »

Ainsi une part de consolation, de paix et de lumière entrait dans une vie qui longtemps n'avait connu que la lutte et l'anxiété. Les souffrances relâchaient un peu leur étreinte première; la pauvreté, l'ange gardien de la vie religieuse, mesurait encore à l'abbaye le pain quotidien; la vie du lendemain n'était pas assurée; mais déjà Dieu ménageait à son serviteur le loisir d'exercer une action plus étendue et lui laissait quand même la liberté de songer à d'autres intérêts que ceux de sa famille propre.

L'année précédente, lorsqu'il s'était rendu en Angleterre pour assister à la dédicace de l'église et à l'inauguration du monastère de Belmont, son viatique lui avait été fourni par le P. Shepherd. Il voulut remercier, sous forme durable, de cette aumône fraternelle. En même temps qu'il poursuivait la publication du tome quatrième des Actes des Martyrs, qu'il écrivait son Essai sur la médaille de saint Benoît et préparait le

(1) Mgr Fillion à D. Guéranger, 7 juin 1862.

h' « ENCHIRIDION BENEDICTINUM » 241

tome troisième du Temps pascal, il recueillit en un petit volume, l'^nchiridion benedictinum, une série d'écrits qui devaient selon lui constituer le trésor de tous les habitants du cloître et fournil- à leur lecture quotidienne : le texte de la sainte règle, la Vie de saint Benoît par son disciple saint Grégoire, le Spéculum monachorum du pieux Louis de Blois, et les Exercices de sainte Gertrude. C'est le livre de chevet d'un moine bénédictin. Le petit manuel était précédé d'une préface qui le dédiait aux moines de la congrégation anglo-bénédictine.

Cette lettre-préface rappelait à la famille de saint Benoît ses vraies traditions d'oraison, consacrées par les siècles, autorisées par l'usage des saints presque sans nombre à qui elles ont fait parcourir tous les degrés de la perfection surnaturelle. L'esprit d'oraison ne date pas du dixseptième ou du seizième siècle et l'Eglise n'a pas attendu jusqu'à cette époque reculée pour prendre conscience des secrets de la prière. En parlant ainsi, dom Guéranger n'avait aucunement le dessein de réagir contre des formes de spiritualité plus modernes, mais seulement, à l'exemple du P. Faber lui-même, de rappeler qu'elles ne sont pas les seules, ni les plus anciennes, ni peut-être les mieux adaptées aux conditions ordinaires de la vie chrétienne. Non qu'il méconnût l'utilité de ces méthodes d'oraison précises pour toutes formes d'esprit qui s'y prêtent avec aisance et peut-être ont besoin d'être contenues par d'utiles entraves; toutefois, en les conseillant à ceux qui y trouvaient leur profit, dom Guéranger demeurait attaché pour lui-même à une méthode spontanée et libre. H voyait cette méthode toute naturelle tellement impliquée dans l'exercice ordinaire de nos facultés que les distractions elles-mêmes, c'est-à-dire les méditations d'à côté, ne font que la reproduire : mémoire, imagination, pensée, émotion. Il croyait surtout à l'efficacité supérieure d'une forme d'oraison qui « ménage la liberté d'esprit et produit dans les âmes, sans méthode rigoureuse, les dispositions dont les méthodes modernes n'ont pas toujours le secret. Quiconque en fera l'expérience, poursuivait-il, s'il a pratiqué les auteurs plus récents sur l'ascèse et la mystique, ne tardera pas à sentir cette saveur si différente, cette autorité douce qui ne s'impose pas mais qui entraîne. Là, rien de cette habileté, de cette stratégie, de cette analyse savante que l'on rencontre ailleurs. Au reste, les voies sont diverses et tout chemin qui mène l'homme à Dieu par la réforme de soi-même est un heureux chemin (1). »

On le voit, dom Guéranger ne voulait rien détruire, rien exclure; seulement, au nom de douze siècles de sainteté et de prière, il demandait que fût réservée à l'ancienne spiritualité bénédictine une place, sinon une place d'honneur, à côté de spiritualités de forme plus moderne, plus

(1) Exercices de sainte Gertrude (3 édit), préface, p. xvin-xx.

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ordonnée, peut-être plus méthodique et plus précise. H faut bien pardonner à ceux qui ont d'antiques traditions et une longue lignée d'ancêtres de demeurer attachés à une histoire qui s'est longtemps confondue avec l'histoire même de l'Eglise. Il ne nous semble pas que dom Guéranger ait excédé dans cette revendication. Elle fut appuyée d'ailleurs par deux hommes de génie bien différent mais qui tous deux au dixneuvième siècle ont illustré la doctrine ascétique : le P. Faber et l'abbé Charles Gay.

Nul ne peut lire, a dit le P. Faber, les écrivains spirituels de l'ancienne école de saint Benoît, sans remarquer avec admiration la liberté d'esprit dont leur âme était pénétrée. Sainte Gertrude en est un bel exemple; elle respire partout l'esprit de saint Benoît. L'esprit de la religion catholique est un esprit facile, un esprit de liberté; et c'était là surtout l'apanage des bénédictins ascétiques de la vieille école. Les écrivains modernes ont cherché à tout circonscrire et cette déplorable méthode a causé plus de mal que de bien (1).

Le savant traducteur, écrivait de son côté l'abbé Gay, présentant au public catholique les Exercices de sainte Gertrude traduits et publiés par dom Guéranger, a fait précéder l'ouvrage d'une préface dans laquelle il dessine à grands traits, d'abord le personnage de la chère sainte, puis le caractère de sa spiritualité. Ces pages sont pleines de faits intéressants, d'observations très justes, d'appréciations très fines et de souhaits, auxquels nous avouons nous associer pleinement, touchant le retour à des façons de traiter avec Dieu plus vraies et plus simples que beaucoup de celles qu'on trouve indiquées et conseillées dans bon nombre de livres modernes; à des voies spirituelles plus lumineuses, plus vivifiantes, enfin plus dignes de Dieu et plus en harmonie avec l'état et les besoins d'âmes affranchies par Jésus-Christ (2).

Le premier volume des Inscriptions chrétiennes du chevalier de Rossi (3) fut présenté aux lecteurs français par les soins de dom Pitra dans trois articles qui parurent en février 1862 (4).

Dom Pitra vous a donné des nouvelles de mes ouvrages, écrivait de Kossi: il a bien voulu donner quelques articles sur les Inscriptions; mais pour la Rome souterraine, c'est vous, mon révérend père, qui devez l'annoncer à la France. Donnez-moi signe de vie. Dom Pitra est pour moi une grande ressource et une consolation; mais mon cœur vous cherche toujours et je ne veux point renoncer à l'avantage d'être prôné par vous, au moins pour la Rome souterraine (5).

Cependant dom Pitra, l'abbé Pescetelli, de Rossi lui-même avaient ourdi ensemble une amicale conspiration afin d'amener dom Guéranger

(1) Tout pour Jésus (trad. française, 22e édit.), chap. vm, § 8, Esprit des bénédictins,

(2) Le Monde, 11 août 1863.

(3) Inscriptiones christianœ Urbis Romœ sœculo septimo antiquiores. Edidit J.-B. de Rossi, romanus.

(4) Le Monde, 2, 5 et 13 février 1862.

(5) Lettre du 11 janvier 1862.

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