‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 83 sur 187 · LES ÉVÊQUES APPELÉS A ROME · texte numérisé non relu

LES ÉVÊQUES APPELÉS A ROME

à Rome pour la Pentecôte de 1862 (1). « Aller à Rome ! répondait à leurs instances l'abbé de Solesmes; mais il faudrait pour cela quatre mille francs qui me manquent, sans parler des frais de voyage, et n'être pas absent plus d'un mois. Cela ne se peut et d'ailleurs vous êtes seuls à le désirer (2). » L'heure pourtant eût été opportune; elle était solennelle aussi. La question à l'ordre du jour était celle du pouvoir temporel du souverain pontife que les entreprises du roi de Sardaigne n'avaient pas cessé de menacer. La presse révolutionnaire allait jusqu'à réclamer la convocation d'un concile universel où la question du pouvoir temporel eût été soumise au plébiscite des évêques; et si Pie IX, se plaisait-elle à ajouter, n'y consent pas, c'est qu'il a conscience que sa pensée est en désaccord avec la pensée de l'épiscopat chrétien. Avons-nous le droit de regarder comme une réponse du souverain pontife à ces insinuations la lettre du préfet de la congrégation du Concile, cardinal Caterini, adressée sur l'ordre de Pie IX aux évêques du monde entier, à l'occasion de la canonisation des martyrs japonais? Le saint père témoignait qu'il lui serait très aeréable de réunir à Rome les évêques de l'Italie et des autres rédons de la chrétienté, qui pourraient abandonner leurs diocèses sans préjudice pour les fidèles. Par une disposition expresse il était établi que déférer h l'invitation du pape dans cette circonstance serait considéré comme l'accomplissement de la prescription canonique de la visite ad Umina.

C'était répondre victorieusement aux imputations de la presse révolutionnaire qui dès lors changea de procédé. Aussi longtemps que le souverain pontife y avait semblé hostile, elle avait réclamé la réunion des évêques : dès qu'il y eut consenti, cette réunion devint odieuse à ceux qui l'avaient impérieusement déclarée nécessaire et qui dès lors n'eurent d'autre souci que d'y mettre obstacle. Les vieux parlementaires, à qui l'on ne connaissait pas cette religieuse susceptibilité, se prirent à redouter l'amoindrissement de l'épiscopat. M. Rouland s'effraya luimême des conséquences d'une assemblée qui pourrait enlever aux évêques le peu d'indépendance qui leur restait encore. On se souvint qu'en vertu des libertés de l'église gallicane le chef de l'Etat était depuis cinq siècles et demi en possession du droit de retenu' à son gré les évêques dans leur diocèse et pouvait intercepter ainsi les relations avec Rome, puisque les évêques pour sortir de France devaient solliciter du gouvernement des passeports qui ne leur seraient pas délivrés. Toute la presse fit écho à ces prétentions hardies; et peut-être un conflit se fût-il élevé si des évêques courageux n'avaient signifié au ministre des cultes et à l'empereur lui-même que leur dessein était de se rendre à l'appel du souverain pontife sans réclamer aucune permission. Devant la perspective d'avoir

(1) D. Pitra à D. Guéranger, 1er mars 1862.

(2) Lettre du 19 février 1862.

à ramener de brigade en brigade, à travers la France entière et jusqu'à leurs villes épiscopales, vingt ou trente évêques réfractaires aux articles organiques, le gouvernement se prit à réfléchir. C'était décidément une trop grosse partie à jouer : il céda et les évêques furent laissés complètement libres.

Si dom Guéranger ne pouvait se rendre à Rome, il ne cessait d'y être attentif et présent en esprit. En même temps qu'elles lui fournissaient d'amples informations, les lettres de dom Pitra lui soumettaient mille problèmes canoniques et historiques, naissant en foule des relations nouvelles avec le monde de l'Orient chrétien. « Il n'est pas de jour, écrivait dom Pitra, où le pauvre travailleur que je suis n'éprouve, dans cet en combrement d'affaires épineuses, le chagrin de n'être pas auprès de vous (1). » Nul ne se laissera surprendre à cette appréciation que porte sur lui-même le « pauvre travailleur »; mais dom Pitra était d'une probité scientifique et d'une conscience extrêmes : il croyait n'avoir rien trouvé aussi longtemps qu'il lui restait quelque chose à trouver encore. Parfois il était embarrassé de ses propres richesses et littéralement succombait sous le poids des documents amassés par lui. Les dispositions naturelles de son esprit et les conditions mêmes de ses recherches le préparaient à réunir tous les éléments d'une question pratique mieux qu'à en dégager la solution : il recourait alors aux lumières de dom Guéranger.

Malgré le peu de succès qu'avait eu son invitation, il ne pouvait renoncer au désir d'amener son abbé à Rome auprès du saint père, auprès de lui, à l'époque où s'élaborait avec le concours des évêques la constitution pontificale sur les erreurs du temps. Le projet primitif contenait soixante et une propositions dont le texte avait été sous la loi du secret communiqué aux évêques. Rs étaient invités à donner leur avis sur la rédaction proposée, sur la note de censure et l'opportunité de la condamnation; même ils pouvaient formuler eux-mêmes, au cours de deux mois, les propositions qu'ils croyaient utile d'ajouter au premier projet et leur donner la note théologique qu'elles leur semblaient mériter. Dom Pitra réclamait, sinon le mémoire entier, au moins la liste des propositions dressée par son abbé en 1859 sur la demande de Pie IX, afin de compléter le projet communiqué aux évêques par une série de propositions dogmatiques qui avaient fait défaut jusque-là.

Votre travail peut venir en temps utile et rendra un grand service, disait-il. On regrette toujours beaucoup votre absence. Je me résignerais pour ma part de ne pas vous voir au milieu des quatre à cinq cents prélats qui sont arrivés déjà, et je conçois que vous laissiez passer ce flot qui va nous submerger jusqu'après la Pentecôte. Mais le moment où votre personne serait le plus utile et nécessaire, ce serait après ces fêtes, quand viendra le moment de porter le

(1) D. Pitra à D. Guéranger, 24 mai 1862.

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