‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 84 sur 187 · INTRIGUES LIBÉRALES · texte numérisé non relu

INTRIGUES LIBÉRALES

coup décisif... Je me permets de soumettre de nouveau la question d'un court voyage à votre sagesse, tout en me rendant bien compte des difficultés qui vous arrêteront (1).

Ces difficultés étaient trop réelles et l'abbé de Solesmes ne se donnait pas d'ailleurs assez d'importance pour croire que le voyage fût nécessaire ou même utile. Les préventions que soulevait son nom n'étaient-elles pas au contraire capables de nuire au bien? Dom Pitra ne se faisait-il pas un peu d'illusion en croyant que la présence de son abbé était vivement désirée? Et puis, ce qui coupait court à toute indécision, il n'avait nulle ressource d'argent pour ce voyage. De loin seulement et par la prière il pouvait s'intéresser à l'œuvre d'assainissement intellectuel que poursuivait le pape et s'opposer aux intrigues qui prétendaient la déconcerter (2). Rarement en effet on vit à Rome un tel déploiement de forces libérales. Le ban, les évêques, et l'arrière-ban, les laïcs, s'y étaient donné rendez-vous. Mgr Pie était absent, retenu en France par ses démêlés avec le gouvernement : il avait cru en s'abstenant épargner au saint père un surcroît d'ennuis. L'évêque d'Orléans faisant fonc tion de généralissime dirigeait en personne; Auguste Cochin était son lieutenant. Louis Veuillot n'a pu se retenir de marquer d'un trait rapide, dans ses lettres à sa sœur, l'humeur remuante de Mgr Dupanloup et les propos flatteurs qui s'échangeaient entre collaborateurs : « Cochin sténographie Orléans, et Orléans présente Cochin comme l'homme qui doit un jour gouverner la France (3). » Ce n'était pas en vain que l'évêque d'Orléans se dépensait : il savait la valeur du temps et en stratégiste avisé n'en laissait rien perdre. « H me revient de Rome, écrivait Mgr Fillion à dom Guéranger, que les ovations ménagées à Mgr l'évêque d'Orléans ne s'adressent pas seulement à l'éloquent défenseur du pouvoir temporel, mais au partisan de l'esprit moderne et des principes de 89 (4). »

Que se passait-il donc et d'où venait à Mgr Dupanloup ce surcroît d'ardeur? Le libéralisme se sentait condamné dans la pensée du souverain pontife et menacé d'une censure qu'il fallait conjurer à tout prix. On peut le dire sans crainte, puisque le comte de Falloux n'a fait nul mystère des informations et des conseils que M. Cochin portait au Vatican. En réponse à l'exposé qu'il fit au saint père des besoins religieux, intellectuels et politiques de notre pays, tels qu'ils étaient compris dans le cénacle du libéralisme, M. Cochin reçut de Pie IX cette assurance : « Je ne condamne point la liberté; je ne fais pas de politique; mais il y a au-

(1) Lettre du 31 mai 1862.

(2) D. Guéranger à D. Pitra, 5 juin 1862.

(3) Lettre du 10 juin 1862. Correspondance de Louis Veuillot, t. II. — Lettres à sa sœur, t. Ier, p. 201.

(4) Lettre du 7 juin 1862.

jomd'hui des erreurs que je ne puis passer sous silence et je prépare une constitution sur laquelle je consulterai les évêques (1). » H n'était guère possible d'écarter plus nettement bien que courtoisement encore des conseils que les évoques français avaient seuls qualité de porter au souverain pontife. M. Cochin ne comprit pas et du Vatican s'en alla demander au P. Modena, de la congrégation de l'Index, quels griefs on pouvait nourrir à Rome contre un livre (2) dont il avait eu la malencontreuse idée, quelques mois auparavant, de dire beaucoup de bien dans le Correspondant (3) et qui avait eu néanmoins le malheur d'être condamné par l'Index. A cette mise en demeure, le P. Modena répondit, en exposant, avec une bonhomie parfaite et dans le plus minutieux détail, la procédure usitée par la congrégation pour sauvegarder la doctrine catholique. « Oui, répondit M. Cochin, dont le P. Modena raillait l'attachement aux principes de 89, oui, vous êtes la doctrine catholique; mais les principes de 89 sont à votre porte, en pantalon rouge, qui vous gardent. (Il faisait allusion à la présence à Rome des soldats français.) Ces soldats sont là parce que nous avons eu en 1849 des journaux, des orateurs, une tribune, tous les moyens d'agir sur l'opinion, que nous devons à 1789 (4). »

Etait-ce vraiment grâce aux immortels principes de 1789 que le gouvernement de la France avait douze ans auparavant pris en main la cause du pape? Les pantalons rouges assistaient l'arme au bras à l'invasion des Etats pontificaux : était-ce un motif suffisant pour que les lèvres du pape demeurassent scellées? et de telles prétentions ne témoignaient-elles pas, avec une extrême naïveté, en quelle estime étaient tenus et les droits de la vérité et la dignité même du gouvernement pontifical dont le silence aurait été obtenu au prix d'un marché? En tout cas l'allocution prononcée au consistoire du jour de la Pentecôte, 9 juin 1862, dut décourager les espérances libérales. Elle porte dans les documents de Pie IX le titre : Maxima quidem lœtitia, et a fourni au Syllabus plusieurs de ses propositions. Elle mit à néant tout espoir d'entraîner le souverain pontife à une transaction. L'affirmation de la vérité catholique avait rarement revêtu une telle solennité.

De loin en loin seulement, Rome avait vu ce spectacle du monde groupé dans son sein : quarante-quatre cardinaux, deux cent soixantedix-huit évêques, la basilique de Saint-Pierre trop étroite pour contenir les flots du peuple chrétien et laissant refluer sur la place immense cinquante mille pèlerins que la nef n'avait pu contenu! Combien disparaissaient, au milieu de ces splendeurs de la Rome pontificale, emportés

(1) Comte de Falloux, Auguste Cochin (2 édit.), chap. v, p. 152.

(2) La doctrine de l'Eglise et les principes de 89. par l'abbé Godard.

(3) 25 août 1861.

(4) Comte de Falloux, Auguste Cochin, chap. v, p. 164-166.

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