DÉFAILLANCES
comme la paille au vent, toutes les petites intrigues, tons les chétifs calculs de l'homme qui prétendaient bâillonner la vérité!
Mais pourquoi fallait-il, à côté de ces visions de surnaturelle beauté retracées pour Solesmes par les lettres de dom Pitra, que les fils de saint Benoît eussent à rougir et à verser des larmes sur d'inexplicables défaillances voisines de la trahison? Etait-ce crainte, ambition, ivresse d'un instant ou sympathie de longue date pour la révolution, amour de l'unité italienne, nous ne saurions le due; mais quelle que pût être la cause secrète, il y fallait encore ajouter une rare dose d'aveuglement et d'oubli de toute dignité pour que des religieux se crussent autorisés à saluer le spoliateur sacrilège des Etats pontificaux. La lettre (1) de l'abbé Pappalettere au roi de Piémont venait d'être divulguée. Il l'avait écrite à ï'insu de son monastère et par conséquent en portait seul la responsabilité d'autant plus lourde pour lui qu'il démentait de plus glorieux exemples. Au lendemain de l'invasion des provinces napolitaines, alors que le nouveau roi entrait dans son nouvel apanage, l'abbé Pappalettere avait cru de son devoir d'être parmi les premiers à lui rendre ses particuliers hommages et ceux de sa famille religieuse qu'il engageait sans l'avoir consultée : le très humble serviteur et très fidèle sujet se tenait pour assuré que cette démarche profondément affectueuse et sincère ne serait pas dédaignée du roi; il terminait en sollicitant de Victor-Emmanuel l'honneur d'une visite au Mont-Cassin. A la réprobation que souleva dès qu'elle fut connue cette étrange invitation, l'auteur dut reconnaître qu'il avait blessé la susceptibilité de tous les vrais chrétiens : les journaux officiels prétendirent impliquer, avec la famille religieuse du Mont-Cassin, l'ordre bénédictin tout entier; mais une adresse au saint père, où se voyaient au milieu des cassinesi les noms de dom Pitra et de dom Camille Leduc, répudia promptement toute solidarité avec la lettre adressée au roi Victor-Emmanuel (2). Peu de temps après, l'auteur fut invité à donner sa démission et rentra dans l'oubli.
Le lendemain des fêtes de Saint-Pierre, les intrigues reprirent. Les propositions dont les évêques avaient reçu le texte ne tardèrent pas à être connues du gouvernement français. Les indiscrétions de ce genre sont fatales. Il était inévitable aussi que le parti qui s'efforçait d'écarter une condamnation formelle des principes libéraux ne se ménageât, pour la conjurer, l'appui des pouvoirs civils qui se réclamaient de ces mêmes principes. La divulgation faite, M. de Thouvenel tenta d'exercer une pression sur les évêques français dans l'intérêt de ce qu'on appelait les idées libérales; mais on pouvait prévoir, quelle que fût l'équivoque obstinée planant sur le vrai contenu de ces idées, que l'effort du gou-
(1) 23 avril 1862.
(2) D. Pitra à D. Guéranger, 5 juillet 1862.
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vernement français demeurerait stérile auprès d'un groupement d'évêques venus de tous pays, et partant peu disposés à se laisser guider ou déterminer par des préoccupations d'ordre national et privé. Comme le disait l'évêque de Montauban, les idées libérales auxquelles Mgr Dupanloup aurait voulu, dans le texte de l'adresse au pape, concilier un peu de faveur, « avaient dû être mises de côté, pour cette raison péremptoire que l'Eglise ne peut pas montrer une sympathie particulière pour telle ou telle forme sociale préférablement à d'autres, sa mission lui commandant de s'accommoder de son mieux avec toutes celles qui existent, monarchies ou républiques, monarchies représentatives ou non représentatives. L'adresse des évêques est donc ce qu'elle devait être : une proclamation de principes et de droits catholiques et universels, qui sont vrais pour toutes les nations indépendamment des formes de leur gouvernement; et ce qui en fait'lfe- caractère le plus saillant, comme aussi ce qui lui donne le cachet d'une grande sagesse, c'est qu'elle s'est placée en dehors de tout ce qu'on pourrait appeler une pensée politique (1). »
Selon l'expression de son historien, Mgr Dupanloup demeura français même à Rome (2). H servait trop bien la politique de Napoléon III et concertait trop ses mouvements avec l'ambassade française pour que l'Empire ne lui sût pas gré de ses efforts même couronnés de peu de succès. « L'évêque d'Orléans a gagné ses éperons », disait l'empereur (3). Dans le cercle des amis de Mgr Dupanloup, on disait hautement que le gouvernement français s'honorerait en le présentant au cardinalat. Jusque-là regardé par le pouvoir impérial comme un prélat suspect que nul fonctionnaire ne devait ni visiter ni même saluer, l'évêque d'Orléans entra en faveur. Les dîners à l'ambassade française se succédèrent avec une fréquence très inusitée (4). Une récompense lui manquait encore; il la reçut bientôt de la main du ministre des cultes, M. Rouland, qui le félicitait de ses patriotiques efforts (5). « L'empereur ne se cachait pas pour dire, — nous citons ici textuellement l'historien de Mgr Dupanloup, — que le plus français des évêques, à Rome, avait été l'évêque d'Orléans, et il blâmait Mgr Morlot de ne l'avoir pas assez soutenu (6). » La défense faite aux fonctionnaires du Loiret fut levée; avis en fut donné à Mgr Dupanloup (7). Malheureusement ce que l'évêque d'Orléans ga-
(1) Lettre du 10 juillet 1862. (Le Monde, 14 juillet 1862.)
(2) Abbé Lagrange, Vie de Mgr Dupanloup (1883), t. II, chap. xviii, p. 359.
(3) U. Maynard, Mgr Dupanloup et M. Lagrange son historien (2e édit.), lre partie, IX, p. 132, note.
b (4) D. Pitra à D. Guéranger, 5 juillet 1862.
t (5) Lettre du 8 juillet 1862. — L'abbé Lagrange, Vie de Mgr Dupanloup, t II,
chap. xviii, p. 369.
(6) L'abbé Lagrange, Vie de Mgr Dupanloup, t. II, chap. xviii, p. 368.
(7) Ibid., p. 369.