‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 86 sur 187 · M. DE HO S SI EN FRANCE · texte numérisé non relu

M. DE HO S SI EN FRANCE

gnait auprès de l'empereur, il le perdait auprès du souverain pontife, qui disait dans l'intimité : Questo vescovo e calao di testa, ma tepido nel cuore : parola oella, si; ma cosa nulla o quasi niente (1).

Dom Guéranger n'avait pas revu de Rossi depuis six ans. Leur amitié si vive n'était qu'à demi satisfaite par un commerce de lettres que les travaux, la santé et parfois les événements avaient fréquemment interrompu. Vingt fois on avait repris la résolution d'écrire tous les mois; vingt fois on avait été infidèle. Nous devons avouer que les infidélités, . les repentirs, les promesses de mieux fane étaient tous du côté de l'abbé, les adjurations et les reproches du côté de son ami romain. Grande fut la joie qu'éprouva dom Guéranger lorsqu'il reçut en juillet 1862 une lettre de dom Pitra : « J'espère arriver le premier pour vous annoncer une bonne nouvelle : le chevalier de Rossi part pour la France par ce même courrier avec sa jeune femme un peu souffrante. Il vous écrira et vous conjurera de lui ménager une entrevue (2). » Dom Pitra faisait auprès de son abbé de vives instances pour qu'eût lieu cette entrevue qui devait relever une âme abattue et facilement découragée. Quelques jours après arrivait une lettre de M. de Rossi :

Vous ne savez certainement pas que je suis tout près de vous. Du Mans à Caen, le chemin de fer; de Caen à Luc-sur-Mer, une heure de voiture. Je voudrais bien venir vous visiter avec ma femme; elle prend les bains pour sa santé bien compromise par des fièvres obstinées et je ne puis la quitter. Et pourtant je brûle du désir de vous embrasser, de savoir queUe impression vous a faite mon premier volume des Inscriptions. Ma femme aussi désire beaucoup vous connaître. Venez donc, mon incomparable ami, et attribuez à l'embarras où je me trouve cette demande que je vous fais de venir au heu d'aller moi-même vous visiter à Solesmes (3).

Malheureusement à cette époque de l'année dom Guéranger s'appar tenait si peu que même la courte excursion dessinée par son ami lui était presque impossible. « Je souffre le supplice de Tantale, écrivait-il. Vous êtes près de moi et je ne puis aller à vous. Une affaire très importante exige ma présence ici et je ne puis absolument m'absenter un seul jour (4). » Mais de part et d'autre il y avait un tel désir de se revoir que finalement on se mit d'accord sur un projet. Sitôt après l'Assomption, de Rossi, accompagné de sa femme qui ne pouvait voyager qu'à petites journées, se rendrait par la voie de Paris et Chartres jusqu'au Mans, hôtel du Dauphin. Le jour dit, — ce fut le mercredi 20 août au matin, — ils se rencontrèrent. Huit heures d'intimité absolue, dont

(1) D. Pitra à D. Guéranger, 5 juillet 1862.

(2) Lettre du 20 juillet 1862.

(3) Lettre du 4 août 1862.

(4) Lettre du 8 août 1862.

r amitié et l'archéologie, la Rome présente et la Rome antique firent les frais. « Quelles heures fortunées nous avons passées ensemble, mon très cher ami! Je ne saurais vous exprimer toute ma joie de vous avoir revu et entendu, d'avoir joui par moi-même de votre bonheur dans cette union que Dieu lui-même a formée, enfin d'avoir pu saisir la clef de vos travaux récents, en sorte que je vais continuer à vous suivre comme si j'étais près de vous (1). » Et il s'efforçait de hâter l'impression de la Roma sotterranea. De Rossi lui répondait : « Merci d'être venu au Mans pour nous y rencontrer. Ce souvenir associé à ceux de nos rencontres chez Mgr de Mérode, dans les cryptes du Vatican, dans l'abbaye de Solesmes, devient une des pages les plus douces dans les annales de notre amitié (2). »

Le comte de Falloux réclamait pour lui-même. Après avoir donné la Vie et les Œuvres de Mme Swetchine, il publiait les volumes des Lettres qui eurent grand succès.

Je crois, écrivait-il à l'abbé de Solesmes, qu'il y aurait un dommage réel pour une œuvre que je me plais à considérer comme nous étant commune, mon très révérend ami, si vous ne faisiez pas paraître, vers la même époque, au moins le commencement des articles que vous destinez à cette seconde publication. On m'a dit durant mon séjour à Paris que le Monde n'en avait publié aucune annonce et considérait comme son devoir de vous réserver exclusivement tout ce qui concernait cette sainte mémoire : vous pensez bien que je suis loin de m'en plaindre, à charge aussi que vous comprendrez et pardonnerez mon insistance (3).

L'abbé de Solesmes avait renoncé, nous le savons déjà, à publier à part les lettres qu'il avait reçues de Mme Swetchine; quelque répugnance qu'il éprouvât à livrer à tout lecteur le secret de cette sainte amitié, il avait finalement consenti à verser à la publication de M. de Falloux tout son trésor personnel. M. de Falloux, qui avait été assez habile pour l'obtenir, fut reconnaissant de l'avoir obtenu. En donnant place à dom Guéranger près du P. Lacordaire, de M. de Montalembert et de M. de Tocqueville, il s'engageait aimablement à ne rien publier avant d'avoir passé quelques jours à Solesmes. H voulait se concerter avec l'abbé naturellement peu soucieux de mettre le public dans la confidence des éloges qu'il avait reçus de Mme Swetchine; on l'eût facilement suspecté de faire indirectement son propre panégyrique. M. de Falloux obtint de dom Guéranger qu'il laissât à l'éditeur le soin de faire lui-même le départ exact de ce que le public pouvait entendre et des portions où l'éloge était, l'amitié aidant, trop vif pour être conservé tout entier.

(1) D. Guéranger à de Rossi, 24 août 1862.

(2) Lettre du 5 septembre 1862.

(3) Lettre du 26 mars 1862.

DOM MAUR WOLTER 251

Je crains, mon très cher ami, qu'en élaguant vous-même, comme vous avez entrepris de le faire, vous ne soyez peut-être plus sévère que de raison et en même temps plus exposé à ce que vous craignez, puisque vous aurez pour ainsi dire publié vous-même les compliments que vous aurez conservés. Kéfléchissez-y donc de nouveau et voyez si vous ne pourriez pas faire comme la plupart de vos amis, en me laissant à moi-même à répondre devant le public de l'ensemble de votre correspondance, sauf à vous soumettre les cas douteux où l'évidence du secret ne serait pas manifeste (1).

Dom Guéranger accepta de présenter aux lecteurs du Monde les Lettres inédites de Mme Swetchine et aida à une diffusion qui charmait M. de Failoux; en échange, celui-ci donna satisfaction à son ami et écarta toute part d'éloge avec un soin si scrupuleux, si attentif, si délicat qu'il n'en resta rien qui pût troubler la modestie même la plus exagérée.

Lorsqu'il avait dédié Y Enchiridion à la congrégation anglo-bénédictine, l'abbé de Solesmes n'avait fait que reconnaître un droit d'aînesse et demander à une grande et antique famille monastique, en possession de traditions plusieurs fois séculaires et glorieuses, une alliance fraternelle qui fût pour lui et pour sa congrégation récente un appui de plus. Dieu voulut alors montrer que le rejeton solesmien avait acquis, au cours de trente ans d'épreuves, assez de force et de vigueur déjà pour donner de sa sève autour de lui. Dans ce même monastère de Rome où dom Guéranger avait émis profession en 1837, avait pris naissance une autre restauration bénédictine, qui avait puisé à la même source et demandé à l'apôtre des gentils, avec le zèle qui doit poursuivre jusqu'à la fin la fonction apostolique, l'amour de la doctrine qu'il a apportée au monde et une part à sa glorieuse élection. Peut-être son attention n'avait-elle pas été particulièrement attirée quelques années auparavant par le récit que lui faisait dom Louis David de quelques professions religieuses émises en 1856 par de jeunes Allemands dans le monastère de Saint-Paul. Aussi fut-ce pour lui une surprise de recevoir en septembre 1862 une lettre qui lui demandait son appui; elle était signée de dom Maur Wolter.

Avec l'obédience de l'abbé de Saint-Paul, dom Pescetelli, et la bénédiction du très saint père, aidé de ses deux frères, Placide et Hildebrand, dom Wolter avait dès 1860 entrepris son œuvre de restauration d'abord à Materborn près de Clèves, dans la Prusse rhénane, sur les frontières de la Hollande et dans le diocèse de Munster. Les circonstances ne permirent pas d'établissement durable en ce lieu; mais bientôt, grâce à l'appui de la princesse Catherine de Hohenzollern-Sigmaringen, dom Maur put prendre possession d'une ancienne abbaye de l'ordre des chanoines réguliers de Saint- Augustin, Saint-Martin de Beuron, située dans

(1) Lettre du 5 mai 18G2.

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l'ancienne principauté de Hohenzollcrn, non loin de la source du Danube et dans le diocèse de Fribourg-en-Brisgau. Il n'avait trouvé réalisée ni en Italie ni en Allemagne la conception de la vie bénédictine telle qu'il l'entrevoyait. Un moine de Saint-Paul qui était venu en France lui avait dit : « Si vous voulez faire œuvre sérieuse, allez voir Solesmes. » Il déférait à ce conseil et demandait à dom Guéranger de venir s'éclairer de ses conseils et s'édifier de la discipline régulière; il sollicitait en outre pour un de ses novices la grâce d'accomplir à Solesmes sous la direction de l'abbé son année de probation (1).

Telle était à cette époque de l'année 1862 l'abondance des visiteurs que dom Guéranger ne put répondre sur l'heure. Outre les postulants dont il aimait à éprouver lui-même l'esprit, c'était l'heure où Kayrnond Brucker, toujours de cinquante francs au-dessous de ce qui lui était nécessaire, avait enfin réussi à faire le voyage, grâce à dom Gardereau qui opportunément avait présumé le consentement de son abbé pour secourn une grande impécuniosité. Il s'y rencontra avec Auguste de Villiers de l'Isle-Adam, l'arrière-petit-neveu du grand maître de l'ordre de Saint- Jean-de- Jérusalem. Le lendemain arrivait à Solesmes un ami de dom Pitra, l'évêque d'Evreux Mgr Devoucoux; à dessein de fane sa retraite sous la conduite de dom Guéranger.

Puis ce fut M. Henri Lasserre, depuis quelque temps déjà en relation avec l'abbaye. Lorsqu'il y arriva le 16 octobre 1862, guéri miraculeusement depuis six jours d'un mal qui le menaçait de cécité absolue, comme il l'a raconté lui-même dans les Episodes miraculeux de Lourdes, il était accompagné de M. et de Mme de Freycinet. On sait que c'était sur le conseil de M. de Freycinet, son ami protestant, qu'il avait usé de l'eau de Notre-Dame de Lourdes et s'était trouvé instantanément guéri. Henri Lasserre habita comme de coutume la tour des hôtes; M. et Mme de Freycinet reçurent l'hospitalité en face du monastère dans une maison particulière étrangère à l'abbaye, avec service indépendant. Cette remarque n'est pas inutile. Elle retire toute vraisemblance au récit, aujourd'hui devenu historique grâce à la plume de M. Henri Lasserre, d'un poulet rôti que dom Guéranger, dans son admirable tolérance pour des estomacs protestants, aurait fait servir le vendredi à M. et Mme de Freycinet. Et comme ce dernier très au fait des habitudes catholiques témoignait à l'abbé de Solesmes sa surprise de trouver sur sa table un tel mets en un tel jour, dom Guéranger aurait encore assaisonné le tout de cette remarque : « Les commandements de l'Eglise n'obligent que ceux qui sont dans l'Eglise; et en devenant mes hôtes vous n'avez pas cessé d'être chez vous (2). » On ne saurait à coup

! (1) Lettre du 9 septembre 1862.

% (2) Lasserre, Episodes miraculeux de Lourdes (1883). Les témoins de ma guérison,

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