M. DE FREYCINET
sûr être plus aimable, ni faire meilleur marché des lois de l'Eglise. Mais les souvenirs de M. Henri Lasserre sont inexacts sur ce point. Ni la maison où M. et Mme de Freycinet furent accueillis ne dépendait de l'abbaye, ni le ménage qui l'habitait n'était aux ordres de l'abbé, ni dom Guéranger qui fut aimable pour M. de Freycinet ne fit montre du libéralisme excessif dont M. Lasserre le félicite à contre-temps.
La bonté et l'intelligence de dom Guéranger lui suffirent pour s'attacher l'âme de ses hôtes. Ancien élève de l'Ecole polytechnique, ingénieur en chef du chemin de fer de Toulouse, M. de Freycinet venait alors de donner sa démission pour s'occuper de travaux scientifiques et aussi pour poser à Montauban sa candidature au siège de député. Dévoué aux idées d'ordre et partageant même l'opinion de M. Guizot sur le pouvoir temporel du souverain pontife, M. de Freycinet demanda à l'abbé de Solesmes que sa candidature fût par lui appuyée auprès de Mgr de Montauban. Dom Guéranger s'y prêta volontiers. M. et Mme de Freycinet l'avaient beaucoup intéressé. H disait en parlant d'eux : « Dieu a ses desseins en conduisant ces deux jeunes gens à Solesmes où ils comptent bien revenir. » M. de Freycinet de son côté avait gardé de cette première entrevue une impression heureuse. On put croire un instant, et son ami Lasserre l'espérait, que l'influence de l'abbé de Solesmes le ramènerait au catholicisme.
Voici en quels termes il remerciait de la recommandation adressée à l'évoque de Montauban :
Mon révérend père, je vous écris tout ému de la lettre que Lasserre vient de me lire. Qu'ai-je fait pour mériter tant de bonté? Comment pourrai-jeme rendre digne d'une si haute estime? Je voudrais être auprès de vous pour mettre à vos pieds l'hommage de ma vive gratitude, et permettez-moi aussi de dire, de ma respectueuse affection.
Votre lettre me crée de grands devoirs. Je dois avoir sans cesse présents à l'esprit ces mots si graves par lesquels vous la terminez : « Vous pouvez dire à Monseigneur que je réponds de M. de Freycinet. » Si de telles paroles engagent celui qui les prononce, elles engagent bien plus encore celui qui en est l'objet. C'est à moi de ne pas faire mentir un si généreux patronage. Or je prends ici en vos mains l'engagement formel de marcher toujours dans le droit chemin, de chercher la vérité en toutes choses et de mettre à son service un cœur loyal et résolu...
Ma visite à Solesmes ne doit pas être perdue. Quand on a le bonheur d'approcher un homme comme vous et de lui inspirer la confiance que vous me témoignez, on a le devoir de s'élever pour demeurer à la hauteur où cette confiance vous a placé. Souffrez donc, mon révérend père, que cette première visite soit le point de départ d'une relation que je serai honoré d'entretenir et de rendre de plus en plus étroite. C'est le plus sûr moyen de me faire travailler à cette amélioration de moi-même dont vous m'avez fait sentir davantage la nécessité. Et dans ce vœu, je ne me sépare point de ma femme qui conserve le plus doux
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souvenir de votre accueil paternel. Elle aussi veut vous revoir et m'accompagnera à Solesmes à ma prochaine venue. Elle se joint à moi pour vous offrir en commun l'expression de notre profonde et respectueuse affection (1).
Henri Lasserre donnait à dom Guéranger les plus belles assurances.
Votre ami marche peu à peu vers le catholicisme et je crois que nous aurons la joie de voir ces deux êtres excellents rentrer dans la grande unité de l'Eglise. Vous y serez pour une immense part; car leur court séjour à Solesmes leur a fait pressentir ce que c'est qu'un prélat chrétien. L'un et l'autre parlent de vous avec un respect et un attendrissement qu'ils ne manifestent pour nul autre. La graine que vous avez semée germera (2).
Ces espoirs furent déçus, nous n'avons pas besoin de le dire.
D'autres visiteurs se présentèrent à l'abbaye, qui demeurèrent en deçà même des velléités de M. de Freycinet. Nous anticipons d'un an pour parler de M. Taine qui vint à Solesmes en 1863 et s'en est souvenu dans ses Carnets de voyage. Il ne semble pas avoir vu dom Guéranger dont il parle comme d' « un homme instruit, ami de M. Veuillot ». Il est piquant de recueillir son impression photographique sur Solesmes.
Très jolie maison, dit-il, semblable à l'habitation d'un homme qui aurait trente mille livres de rentes. Elle est sur le bord de la Sarthe, à cinquante pieds au-dessus, avec une terrasse bordée de murs, un large promenoir sous une charmille à gauche, de belles fleurs, des vignes, des glycines grimpantes le long de la maison, un beau figuier. Beaucoup de goût, de jolis arrangements et encadrements de verdure. Sur la droite, vue admirable; la Sarthe tourne et disparaît sous des massifs d'arbres dans un lointain vert indistinct. Les bénédictins ont bâti une haute tourelle coquette à plusieurs étages, terminée par des créneaux : ils y logent leurs hôtes. Es disent qu'ils l'ont construite en 1848 pour occuper les ouvriers : ils y avaient dernièrement vingt-deux hôtes. Le frère qui nous accompagne a des façons d'homme du monde : « Si vous voulez nous faire l'honneur de partager notre dîner... » En somme, ce ne sont pas des ascètes (3).
Les hôtes qui ne manquent jamais au monastère se firent pourtant moins nombreux, et il devint loisible à dom Guéranger de répondre après un mois à la lettre de dom Maur Wolter tqui" ne^ tarda" pas" à venir à l'abbaye, accompagné du frère Benoît Sauter dont l'année novitiale se terminerait à Solesmes. L'accueil fut fraternel, empressé; et pendant que dom Maur puisait largement à l'expérience de l'abbé, le frère Benoît Sauter entrait au noviciat. Dom Couturier était alors maître
(1) Lettre du 2 novembre 1862.
(2) Lettre du 13 janvier 1863.
(3) Carnets de voyage. Notes sur la province (1863-1865). Solesmes, p. 27-28.