DOM BENOIT SAUTER
des novices. Le novice de 1862, devenu depuis abbé d'Emails à Prague, a fixé par écrit le souvenir qu'il a gardé de cette formation monastique dont il avait bénéficié. Dans ses Conférences sur la règle de saint Benoît, ayant à commenter les lignes du chapitre cinquante-huitième où le saint patriarche définit les qualités requises chez le maître des novices, dom Sauter se demande si saint Benoît est demeuré fidèle à sa discrétion ordinaire et s'il n'a pas demandé trop de vertus à celui qui doit gagner les âmes à Dieu.
Pourtant, continue-t-il, j'ai trouvé cet idéal réalisé, lorsque j'ai fait mon noviciat. Je ne puis dire l'impression que produisait sur nous, dès son premier aspect, le maître des novices, qui était en même temps prieur du monastère. Quelle sainte rigueur pour lui-même, unie à la charité non d'un père mais d'une mère pour chacun de ses novices! Quelle ferveur dans l'oraison! Quelle infatigable activité dans l'étude et le travail! Il était toujours prêt à instruire, à consoler, à encourager, à sourire. Jamais on ne sortit d'auprès de lui sans s'être senti fortifié, rempli de joie et d'une ardeur nouvelle. Le maître des novices était de la part de son petit troupeau l'objet d'une confiance, d'une affection, d'un attachement tels que l'abbé aurait pu paraître oublié, si la vénération filiale, les enseignements et l'obéissance du maître des novices ne nous avaient portés bien avant dans le cœur l'amour du père commun. L'exemple du maître des novices dépassait encore son enseignement et sa direction. Heureux le monastère qui possède un tel maître des novices! Heureux les novices qui reçoivent une telle formation! Heureux l'abbé qui a confié à de telles mains les jeunes plants de sa famille monastique (1).
Evidemment le jeune novice y voyait mieux que Taine. Dom Maur Wolter de son côté étudiait toutes choses avec un soin très exact. Trois mois de séjour l'initièrent à cet ensemble de coutumes intérieures qui assure la dignité de la vie monastique, en même temps qu'ils créèrent entre Solesmes et la nouvelle congrégation bénédictine des liens de sympathie fraternelle qui ne se sont plus relâchés. Les enseignements de dom Guéranger tombaient en bonne terre et devaient produire au centuple. Dom Maur vécut à Solesmes comme un moine de Solesmes, assidu à l'office du chœur, animant les récréations par son entrain, gagnant la sympathie de tous pour lui-même et pour son œuvre. Avant de repartir, il fut témoin en la fête de l'Epiphanie de 1863 d'une triple profession qui honora les rois mages et réjouit grandement l'abbaye. Le lendemain dom Maur s'acheminait vers Beuron. Nous l'y retrouverons dans la suite, occupé à reproduire avec l'aide d'un moine de Solesmes la discipline et l'observance monastique qu'il avait si patiemment étudiées.
En même temps que son action féconde initiait aux secrets de la vie
(1) Dr B. Sauter, Colloquien Hier d. h. Reycl, en. lviii, p. 289.
256 DOM GUERANGER
bénédictine la congrégation naissante de Beuron, dom Guéranger était de moitié dans les travaux de dom Pitra, et, grâce à lui, n'ignorait rien des menus événements de Rome. On parlait fort prématurément du chapeau de cardinal pour Mgr Dupanloup; mais l'attention de l'abbé de Solesmes se portait ailleurs, aux tristes condescendances de l'abbé Pappalettere pour la révolution italienne et aux lenteurs du Syllàbus. « Venez après le 11 juillet, écrivait Mgr Pie. M. l'abbé Gay qui rentre ici le 8 vous donnera sur tout ce qui s'est accompli à Rome des détails de la plus grande intimité, et je vous entretiendrai de ce qui se prépare et des manœuvres qu'on y oppose. Je voudrais jeter les bases d'une troisième synodale sur les principales erreurs du temps. Nous en reparlerons (1). »
C'était de doctrine qu'il était question entre eux. Le premier bien de l'âme est la foi. Rien n'était plus opportun d'ailleurs que le souci persévérant qu'ils apportaient à sa conservation. Ni l'évêque de Poitiers ni l'abbé de Solesmes ne le savaient encore, mais l'heure avait été choisie par les chefs de l'école libérale pour se concerter entre eux. Mgr Dupanloup était revenu de Rome, très conscient du peu de faveur dont y jouissaient les idées auxquelles il avait voué sa vie. L'Empire était maintenant devenu bienveillant pour lui; il ne désespéra pas de réconcilier l'Eglise et ce qu'on appelait tantôt la société civile, tantôt la société moderne. Sans doute il avait échoué auprès du pape; mais il se flatta qu'en groupant autour de lui dans un effort commun les chefs de l'école libérale, il parviendrait à créer un courant d'opinion publique, devant lequel s'arrêteraient effrayées les condamnations que l'on redoutait. Le 9 octobre 1862, le château de la Roche-en-Breny vit arriver l'évêque d'Orléans, rejoint bientôt par M. Cochin, M. de Falloux et M. Foisset. Le prince Albert de Broglie, récemment élu à l'Académie française, ne put pour témoigner de son adhésion que communiquer son futur discours de réception.
Notre dessein ne saurait être de refaire l'histoire de ce petit concile libéral au sujet duquel tout a été dit et qui d'ailleurs n'a pour nous que la valeur d'un incident. M. Lagrange et M. de Falloux ont semblé très désireux d'en atténuer l'effet. Il s'était passé, durant les dix années qui s'écoulèrent jusqu'à sa divulgation, des événements tels qu'il y avait habileté à jeter un voile discret sur une tentative malencontreuse. De quoi il fut question dans le cénacle de la Roche-en-Breny, alors même que nous n'en aurions pas un garant assuré dans les dispositions de ceux qui s'y réunirent, les congrès de Malines ne tardèrent pas à en révéler le secret et l'inscription qui en témoigna montre assez la solennité et la nature de rengagement que contractèrent les affidéi I
(1) Lettre du 1er juillet 1862.