II
témoignages d'attachement prodigués au défunt par toute la population chrétienne de Saint- Aubin, un adoucissement à sa douleur. « La mort si inopinée du bon et cher curé de Saint- Aubin m'a profondément affecté, écrivait Mgr Fillion; c'est pour moi comme un deuil de famille. Puisse néanmoins cette année commencée pour vous dans les larmes se continuer dans la consolation et se terminer dans l'allégresse (1). »
Les souhaits du bon évêque furent entendus de Dieu. Dans les premiers jours de janvier, la nouvelle arrivait à Solesmes que dom Pitra allait entrer au sacré collège. Une audience du cardinal secrétaire d'Etat l'avait avisé; quelques jours après le souverain pontife avait confirmé sa résolution, nonobstant les réclamations de l'élu : il devait être proclamé au consistoire du mois de mars et habiter les appartements du palais Saint-Calixte. L'historien du cardinal Pitra a fait connaître au public les accents si élevés qu'échangèrent le moine et l'abbé, l'abbé s'inclinant avec un affectueux respect devant celui qui était son fils hier encore,, le moine affirmant qu'il le demeurait à jamais et reportant sur son père tout l'honneur inattendu de cette pourpre dont la confiance du pape l'avait revêtu (2).
Tsous croyons superflu de repousser même d'un mot l'insinuation d'après laquelle, à dater du cardinalat, les relations se seraient refroidies entre dom Pitra et son abbé, et par le fait de l'abbé, incapable sans doute de pardonner à son moine devenu cardinal un honneur qu'il eût ambitionné pour lui-même. Il y a des inventions que l'histoire n'a pas à relever; elles ont assez précisément la valeur des critiques que des esprits chagrins à Rome élevaient contre la décision pontificale.
Ma promotion est bien accueillie à Rome, écrivait dom Pitra, au moins par les hommes sérieux et dont le suffrage a quelque valeur. Mais les hommes de carrière ne se résignent pas à voir si tôt passer sur leurs têtes un étranger que presque personne à Rome ne connaît de figure, au point qu'à la veille du consistoire je puis traverser la ville sans que personne m'oblige à le saluer. On a peine à croire que je n'ai vu que deux fois le très saint père en toute l'année passée et toujours en compagnie des consulteurs de la Propagande. H y a. surtout dans la colonie et la prélature françaises, des esprits irrités. On a déclamé contre vous et moi jusque dans les antichambres du saint père. Je me hâte de dire que pour vous surtout il est trop tard; car, dans la dernière audience que Sa Sainteté m'a accordée, j'ai eu la consolation d'entendre à votre sujet les plus bienveillantes paroles (3).
Le consistoire du 16 mars approchait. La nouvelle était dès lors connue du public français et les commentaires allaient leur train. L'abbé de
(1) Lettre du 2 janvier 1863.
(2) D. Cabrol, Histoire du cardinal Pitra, chap. xvi. p. 244 et suiv,
(3) Lettre du 21 février 1863.