DOM PITRA, CARDINAL
Solesmes voulut qu'en une circonstance si solennelle dom Camille Leduc avec un autre moine de Solesmes, dom Théophile Bérengier, représentât auprès de dom Pitra la congrégation de France si honorée en sa personne. Le dernier jour de février, dom Pitra, redoutant de ne trouver point au cours de sa retraite et des derniers préparatifs la liberté d'écrire, disait à son abbé :
Si je ne puis vous écrire, je reste du fond du cœur plus que jamais uni à toutes vos pensées et agenouillé sous vos bénédictions de père, de directeur et d'ami. S'il vous était possible, pendant que je serai en retraite, de résumer par écrit les conseils que votre sagesse et votre tendresse aimeraient à me donner de vive voix et si j'avais la consolation de recevoir ces recommandations paternelles avant de monter au Vatican, elles seraient sur l'autel au moment où ma main touchera le saint Evangile, et je joindrais la promesse d'y être fidèle au serment que je ferai à Dieu et à saint Pierre. Je ne suis pas votre Eugène, il s'en faut; mais vous serez toujours pour moi le saint abbé de Clairvaux, d'autant mieux que je vous dois déjà tant de miracles que Dieu a faits pour moi depuis vingt ans... J'espérais bientôt clore ma vie errante et rentrer une dernière fois dans la chère cellule pour n'en plus sortir. J'aurais été heureux de racheter le passé et de rendre à nos jeunes pères, en quelque mesure, ce que j'avais reçu de vous. Dieu en dispose autrement. H ne nous reste plus que le rendez-vous commun de la croix et le ciel au delà. Une fois encore et toujours, révérendissime et bien-aimé père, bénissez-moi et laissez-moi protester que mon cœur se brisera plutôt que d'oublier le respect, la tendresse, le dévouement que doit à votre paternelle et très chère Révérence votre très humble et indigne fils (1).
Cependant les amis de Solesmes prenaient leur part de la joie des moines. « Dès que je croirai le moment venu, disait l'évêque de Poitiers, j'écrirai au saint père pour le complimenter et le remercier du témoignage d'intérêt et de protection qu'il donne à votre congrégation, à votre personne et à vos écrits, en honorant de la pourpre l'un de vos religieux (2). » Certaines félicitations avaient un caractère original :
Le choix que vient de faire le souverain pontife en désignant dom Pitra pour prendre place parmi les princes de l'Eglise me fait un devoir de vous adresser mes sincères compliments, car ici plus que jamais l'exaltation du fils fait la gloire du père. Je ne vous dissimulerai pas, mon très révérend père, que dans la joie qui résulte de cet événement au cœur de vos amis se trouve bien un petit coin d'égoïsme : cette calotte tombée sur Solesmes pouvait se poser sur une autre tête, et alors les distances au moral comme au physique devenaient pour nous tous presque infranchissables. Pie IX vient de montrer une fois de plus qu'il aime la France et qu'il se ferait conscience d'y diminuer le nombre des prélats selon son cœur (3).
(li Lettre du 28 février 1863.
(2) Mgr Pie à I). (i né ranger, 24 janvier 1803.
(3) A. Uuays des Touches à D. Guérangcr, 9 février 1803.
En même temps que Rome, Solesmes le 16 mars fêta le nouveau cardinal. Sonneries, illuminations, fusées, feux de bengale, réjouissances à la fois solennelles et modestes auxquelles se mêlèrent les détonations d'une couleuvrine, apprirent au loin la joie de la famille monastique qui n'avait pas connu encore un jour si glorieux. C'est à Mgr Celesia, l'évêque exilé de Patti, confesseur de la foi et ami de dom Guéranger, que dom Pitra avait déféré l'honneur d'ouvrir au cours de la cérémonie et de lire le billet qui le faisait cardinal. « Ainsi, très cher et bien-aimé père, autant qu'il a dépendu de moi vous avez été avec moi jusqu'au dernier moment. Faut-il donc nous séparer? A Dieu ne plaise. Ni l'Eglise, ni saint Benoît ne le permettront. Vous me resterez et jusqu'au dernier moment (1). » Nous voudrions pouvoir citer sans fin ces pages exquises où se trahit une affection qui ne s'était jamais donné un plus libre cours. De son côté, l'abbé de Solesmes sans rien réduire de sa tendresse en tempérait l'expression par une nuance de respect, qui venait chez lui de l'esprit de foi et d'un exquis savoir-vivre. Le cardinal et l'abbé étaient créés pour se comprendre.
Eminence révérendissime, votre bonne et aimable lettre de Y Alléluia m'a été bien douce au cœur, en y réveillant le souvenir des Pâques que nous avons célébrées ensemble tant de fois; en même temps elle m'attristait en me faisant sentir plus durement que jamais que Dieu vous a enlevé à moi. Je ne m'en plains pas : je l'en remercie même; mais je sens qu'il me faudra beaucoup de temps pour m'accoutumer à cette séparation. Quand bien même il me deviendrait possible une fois ou deux, d'ici que Dieu me retire du monde, d'aller vous visiter, ce ne serait qu'un éclair : le lien de vingt ans est brisé. Il m'a fallu vous sacrifier à la sainte Eglise : je ne le lui reproche pas; mais je sens de plus en plus la rigueur du sacrifice (2).
Ainsi les lettres s'échangeaient plus pleines que jamais. L'activité de l'abbé de Solesmes lui permettait de mener de front la rédaction du troisième volume du Temps pascal, par lequel devait se terminer la portion écrite par lui de V Année liturgique, et la préparation de la Vie de saint Benoît, jamais abandonnée, toujours reprise jusqu'à ce que de graves désordres de santé et les travaux des dernières années de sa vie lui interdirent d'y mettre la dernière main.
Le séjour de dom Bérengier à Rome lui avait donné le loisir d'un double pèlerinage, à Subiaco d'abord, puis à Royate où il avait été témoin du prodige qui s'y renouvelle tous les ans à l'époque de la fête de saint Benoît. Une tradition, qui n'a point trouvé place dans le récit de saint Grégoire au deuxième livre de ses Dialogues, rapporte que saint Benoît jeune encore, alors qu'il se retirait d'Enfide vers Subiaco, s'ar-
(1) Lettre du 17 mars 1863.
(2) Lettre du 19 avril 1863,