MARSEILLE, LIGUGÉ, BEURON
En l'an de grâce 1863 on bâtissait à l'abbaye de Solesmes. H faut pour être juste reconnaître que si architectes et maçons avaient été convoqués, ce n'avait pas été à raison de cette manie de bâtir souvent reprochée aux moines et qu'on pourrait aussi reprocher aux abeilles. Car enfin si les moines n'avaient pas obéi à leur vocation qui est de construire, il nous manquerait aujourd'hui beaucoup de cathédrales, beaucoup de préfectures, beaucoup de bibliothèques publiques, beaucoup de musées. Mais l'abbé de Solesmes avait pour bâtir de trop bonnes raisons. L'église priorale en forme de croix latine, qui avant la Révolution avait contenu sans peine huit ou dix religieux, était devenue insuffisante, l'abbaye comptant plus de quarante moines et recevant des hôtes nombreux. Le chœur était encombré de façon excessive, les stalles se refusaient à accueillir les nouveaux venus, le groupement avait un caractère désordonné et disgracieux, les cérémonies ne pouvaient s'accomplir avec aisance; novices et postulants ne trouvaient place que sur des tabourets qui parfois au cours des solennités de l'office divin accompagnaient d'évolutions non prévues par le cérémonial les mouvements des religieux. Elargir le chœur était impossible; les solides constructions qui encadrent les chefs-d'œuvre groupés dans le transept ne se prêtaient à aucun remaniement. Le problème n'avait donc qu'une solution : abandonner au public toute l'église priorale et créer en abside un chœur nouveau, plus large que l'ancien, porté sur des colonnes, abritant sous les collatéraux deux rangs de stalles.
Les ressources manquaient, mais la Providence apporta son aide. Elle prit la forme d'un ancien curé de Paris, le vénéré M. Ausoure autrefois collègue de dom Guéranger lors de son ministère à Notrc-Dame-dcs- Victoires. M. Ausoure avait été curé de Saint-Philippe-du-Roule. Par-
266 DOM GUERÀNGER
venu à l'âge de soixante ans, il avait pris une décision courageuse autant que rare. Il avait entendu et écouté le conseil du poète; témoin plusieurs fois de ces vieillesses où riiomme semble ne survivre à l'affaiblissement de son corps, à la déchéance de sa pensée et de sa volonté que pour occuper le plus longtemps possible la place de son successeur, il s'était promis de ne pas donner aux siens cette tristesse, à sa paroisse ce spectacle, aux âmes ce détriment. H avait fait beaucoup plus; il s'était tenu parole et, à l'heure fixée par lui, en dépit des amicales protestations qui lui représentaient que jamais il n'avait mieux gouverné son peuple, il s'était retiré et avait demandé à l'abbé de Solesmes de l'accueillir. Il vivait avec les moines depuis trois ans déjà, L'ancien curé de Paris avait par devers lui quarante mille francs dont il ne savait que faire; il voulait d'ailleurs reconnaître l'aimable hospitalité de Solesmes : il offrit son superflu. Ce superflu de M. Ausoure était précisément le nécessaire de dom Guéranger : le nouveau chœur fut résolu. Les fondations furent ouvertes le samedi saint 4 avril, jour anniversaire de La naissance de l'abbé de Solesmes. Dix jours après fut posée la première pierre, à l'angle de la construction nouvelle, du côté de l'Evangile. On y avait scellé une médaille de saint Benoît et deux pièces de monnaie à l'effigie de Pie IX et de l'empereur Napoléon III. Dom Guéranger prit autant qu'il le put la direction du travail.
De l'Allemagne où il était rentré, dom Maux Wolter lui témoignait sa gratitude et l'initiait aux commencements de sa restauration bénédictine.
Mon séjour dans votre illustre abbaye a hé pour toujours notre fondation à Solesmes qui est devenu pour ainsi dire la mère et le soutien de Saint-Martin de Beuron. Si vous pouviez lire dans mon âme, vous y trouveriez un nouveau courage pour continuer l'œuvre confiée à mes mains si faibles et en même temps une consolation qui jusqu'à présent m'était restée étrangère... J'embrasse avec une vive gratitude tous les membres de votre chère communauté, que j'aime tendrement dans le cœur de notre divin Maître, pour l'amour duquel ils m'ont témoigné tant de bienveillance. Que le Seigneur les récompense tous et vous en particulier, mon très révérend père, que je serre dans mes bras avec la plus filiale affection et reconnaissance, demandant la bénédiction de Votre Paternité pour moi et les miens (1).
Sur les conseils de l'abbé de Solesmes et avec l'appui de la princesse Catherine de Hohenzollern que Pie IX honorait d'une singulière estime, dom Maux Wolter obtint de Rome un bref (2) qui lui donnait le titre de prieur et supprimait toute dépendance à l'égard de l'abbaye de Saint- Paul, dont le nouveau prieur et son frère n'avaient pas cessé jusque-là
(1) Lettre du 15 janvier 1863s
(2) 8 janvier 1863.
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de faire partie. En accordant dès lors au monastère de Saint-Martin de Beuron le titre d'abbaye avec faculté d'y ouvrir un noviciat, le souverain pontife jetait les bases essentielles de la nouvelle congrégation. Mgr Herman de Vicari, archevêque de Fribourg, prenait la tutelle provisoire de l'abbaye. « Mon père, écrivait le nouveau prieur, maintenant plus que jamais j'ai besoin de vos saints conseils et de vos pieux encouragements. Soutenez-moi. J'espère que Votre Paternité voudra bien m' envoyer l'excellent P. Bastide, mon espoir et ma consolation, avec le frère Sauter, tout de suite après Pâques (1). » A l'exemple de son frère aîné, dom Placide Wolter vint aussi : l'union si étroite déjà de Solesmes et de Beuron se resserrait encore.
Quel bonheur pour moi, écrivait dom Maur, de posséder sous peu le père Bastide qui sera votre interprète et mon soutien! Je vous remercie de la générosité avec laquelle vous me prêtez ce grand secours. Permettez-moi d'ajouter ici l'expression de ma plus vive gratitude pour les bienfaits dont le frère Sauter a été comblé par Votre Paternité et pour tous les tendres soins qu'a eus pour lui le bien cher et vénéré père prieur, ce digne maître et parfait modèle de vos chers novices. Je ne puis que vous aimer et prier pour vous du fond de mon âme, mais j'espère que Notre-Seigneur vous rendra le centuple (2).
Le 5 mai 1863, lorsque dom Placide Wolter, le R P. Bastide et le frère Benedict Sauter sortirent ensemble de l'abbaye de Solesmes, toute la communauté les entoura de ses adieux et de son affection. Aucun peutêtre ne songea à dire à la nouvelle congrégation le souhait des frères de Rébecca : Soror nostra es, crescas in mille millia; mais tous eurent le pressentiment que naissait une grande famille bénédictine, pleine déjà de promesses de sainteté et de qui la sève puissante devait se répandre sur l'Allemagne et d'autres régions des deux mondes. Dom Guéranger en eut aussi l'intuition et remit aux voyageurs pour le prieur de Beuron les conseils que lui dictèrent son cœur, sa discrétion et son expérience. On eût dit les recommandations de saint Benoît à saint Maur. Dom Maur Wolter ne pouvait se lasser d'en savourer la sagesse, et nous n'ignorons pas que ces pages ont été tout récemment encore (septembre 1908) considérées comme l'expression la plus exacte et la plus autorisée de ce que doit être l'autorité bénédictine.
Quelle qu'eût été l'attention des moines allemands, leur séjour dans l'abbaye de Solesmes avait été de trop courte durée pour que tout le détail d'une vie très complexe leur fût devenu familier. Ce n'est pas trop de quelques années pour assouplir la vie d'un homme au joug monastique. Heureusement, dans la personne de dom Bastide, toute l'observance et le coutumier de l'abbaye française présidaient à Beuron, le
(1) Lettre du 6 février 1863.
(2) Lettre du 21 avril 1863.
lundi de La Pentecôte de cette année, à la profession religieuse du P. Sauter. Ce n'était encore là que le commencement d'une fraternité religieuse que l'avenir rendit plus étroite, lorsque trente ans plus tard les moniales de la même congrégation de Beuron vinrent demander à Sainte- Cécile de Solesmes le bienfait de leur première éducation monastique. Après un séjour de cinq mois, le P. Bastide revint en France; il s'était à ce point concilié les cœurs par l'aménité parfaite de son caractère et la jeune communauté réclamait si affectueusement son appui que dom Guéranger le laissa l'année suivante reprendre le chemin de Beuron. Sur ces entrefaites une lettre du P. Laurent Shepherd vint attrister Solesmes (1). La santé du P. Faber était mortellement atteinte. Un instant ses amis conservèrent l'espoir que sa vigoureuse constitution prendrait le dessus et que Dieu garderait à l'Oratoire de Londres et à l'Eglise cette grande et pure lumière. Elle s'éteignit le 6 septembre 1863. En apprenant à sa communauté la triste nouvelle, l'abbé de Solesmes déplora que l'œuvre si pieuse et si doctrinale du P. Faber demeurât inachevée. Telle qu'elle est néanmoins, elle constitue dans son ensemble une admirable réaction contre la spiritualité désolante du jansénisme ou la sentimentalité maladive des petits traités modernes; traduite en français, en allemand, en hollandais, elle a éclairé et nourri la piété de l'Amérique et de l'ancien monde.
« Vous saurez, mon père, disait dom Laurent Shepherd, que je suis devenu, de moine de Belmont, confesseur des moniales de Stanbrook (2). » Cette nouvelle jetée au courant de la plume avait une gravité réelle. Le vicarius monialium était de droit membre du chapitre général de la congrégation anglo-bénédictine. Cette charge lui donnait une autorité qui s'exerça fructueusement. Au cours des vingt-deux ans de son ministère, l'influence de dom Laurent Shepherd releva la prospérité de l'abbaye de Notre-Dame de Consolation, auiourd'hui le plus beau joyau de la vie monastique en Angleterre.
A son retour de Rome, dom Bérengier s'était arrêté quelques jours à Marseille chez sa sœur, Mme Durand. Très pieuse et depuis longtemps déjà en correspondance avec l'abbé de Solesmes dont elle goûtait fort les conseils, reconnaissante d'ailleurs de l'affection témoignée à son frère, Mme Durand aspirait à voir la vie bénédictine s'établir à Marseille. Aucune des objections qui s'élevaient naturellement contre l'établissement de religieux contemplatifs dans une ville populeuse, bruyante, méridionale n'avait de prise sur sa pensée. Tout obstacle s'effaçait à ses yeux, tant elle avait pleine confiance en la vigueur surnaturelle de la prière monastique, tant elle était assurée de l'édification que donnerait la communauté. Elle poursuivait encore un autre dessein. L'œuvre du
(1) 2 juin 1863.