‹ Par un moine bénédictin--Chapitre 95 sur 187 · PROJET DE FONDATION MARSEILLAISE · texte numérisé non relu

PROJET DE FONDATION MARSEILLAISE

grand catéchisme, élevée par le chanoine Coulin à un très haut degré de prospérité, avait groupé plus de trois cents dames ou jeunes filles de la meilleure société de Marseille; mais le bon chanoine arrivait à la vieillesse : on songeait autour de lui, il songeait lui-même à ce que deviendrait son œuvre après lui. Avoir intéressé aux choses de la doctrine moyennant un travail de trente ans des personnes du monde, plus habituellement sollicitées même à Marseille par des goûts mondains et frivoles, avait été le succès de M. Coulin. N'eût-ce pas été un crime, après avoir formé ce faisceau chrétien, de le laisser se dissocier et se perdre?

Guidé par sa sœur, le P. Bérengier vint dire la messe dans la chapelle du catéchisme. Ce fut une soudaine inspiration pour M. le chanoine Coulin, et elle trouva d'autant plus facilement le chemin de sa pensée que si d'autres y avaient songé avant lui, ils lui avaient prudemment réservé toute initiative et s'étaient abstenus de fournir même une indication. Nous aimons mieux nous donner un successeur que le recevoir de la main d'autrui. Les offres du bon chanoine aux bénédictins qui devaient selon lui recueillir et continuer son œuvre furent séduisantes : il leur laissait en toute propriété la chapelle, la sacristie, une maison d'habitation meublée pouvant contenir une douzaine de personnes. L'entretien des religieux était assuré; l'œuvre du catéchisme y devait facilement pourvoir; et à part le religieux d'âge mûr et de vertu éprouvée, choisi pour les prédications et les confessions, les autres poursuivraient leurs études dans la paix et célébreraient l'office divin dans la chapelle devenue église monastique. L'acceptation de l'abbé de Solesmes entraînerait des avantages pour l'abbaye mère; et comme Dieu sème les vocations religieuses à Marseille comme ailleurs, ne pourrait-on pas quelque jour sur cette terre des Marthe et des Madeleine trouver les éléments d'un monastère de moniales (1)?

Telles furent les propositions dont le « moine Théophile » était porteur à son arrivée à l'abbaye. Elles avaient dans l'esprit de M. Coulin un caractère si nettement arrêté qu'il se préparait sur un signe de l'abbé de Solesmes à se mettre en route pour s'entendre avec lui; son grand âge lui faisait seid reculer l'heure du départ. Malheureusement le voyage ayant été résolu par lui, nul ne pouvait se substituer à lui ni essayer de le prévenir. A cette difficulté il y avait une issue : un voyage de dom Guéranger à Marseille. Là il verrait de ses yeux, il toucherait du doigt les avantages, on discuterai! les objections. Sans aucun doute le fruit de l'entrevue serait la fondation à Marseille d'un prieuré de Sainte-Madeleine en attendant plus et mieux, c'est-à-dire un monastère de moniales. Et comme toutes choses mûrissent promptement sous le soleil du Midi, le supérieur était désigné d'avance : par sa courtoisie et

(1) D. Bérengier à D. Guéranger, 25 mai 1863.

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son urbanité parfaites, sa position antérieure dans le monde, ses belles relations, la dignité de toute sa vie, la distinction de sa parole, le K. P. Bastide n'était-il pas désigné? Avait-il été donné à Solesmes dans un autre dessein que de devenir le prieur de Sainte-Madeleine? Remettre à un lendemain trop éloigné eût été périlleux : outre que les forces de M. Coulin pouvaient l'abandonner subitement, il avait dû éconduire déjà cinq congrégations qui s'étaient offertes à lui avec le dessein évident de recueillir sa succession.

Dom Guéranger n'était pas l'homme des empressements excessifs; et, sans méconnaître aucunement les avantages réels de cette proposition, sans contester qu'elle répondît à ses désirs, il était peu disposé par les épreuves premières à prendre dans cette question de fondation nouvelle l'allure essoufflée qu'on lui suggérait. H attendit que les circonstances lui vinssent signifier la volonté de Dieu.

Il m'est impossible de faire en ce moment le voyage de Marseille, répondit-il, M. Coulin pourrait peut-être venir lui-même; j'avoue que cela me sourirait beaucoup. Laissons faire Dieu dans une affaire qui le regarde plus que nous. En présence de sa sainte volonté, je n'aurais garde d'essayer une résistance (1).

Aux obstacles ordinaires qui s'opposaient à tout long voyage, le gouvernement de son abbaye et la détresse d'argent, s'ajoutaient à ce moment la direction des travaux du chœur agrandi et un affaiblissement de santé contre lequel malgré son énergie il luttait à grand' peine. Ligugé et Poitiers mesurèrent les plus longues étapes de cette année. Quelques jours furent donnés aux moines de Ligugé, à l'évêque de Poitiers et au saint homme de Tours, le vénérable M. Dupont. Plus tard, à petites journées, M. le chanoine Coulin vint au Mans, où bientôt il fut rejoint par un de ses fils spirituels, M. l'abbé Cazeneuve, et quelques membres choisis du grand catéchisme qui, pour intéresser saint Benoît à leur dessein, avaient projeté de venir à Solesmes pour la fête de la Translation. Les clauses du contrat de cession furent discutées et arrêtées. Néanmoins M. Coulin sollicita et obtint de l'abbé que l'accord dernier se conclurait dans une visite à Marseille. La visite une fois résolue, il ne restait plus qu'à lui trouver un motif plausible et avouable devant un public à qui peut-être on n'aurait pu sans péril livrer aussitôt confidence de tout le projet.

Lorsque Dieu veut assurer le succès, les opportunités naissent d'ellesmêmes. L'évêque de Marseille était alors Mgr Cruice que l'abbé de Solesmes avait eu autrefois l'occasion de féliciter au sujet de l'étude qu'il avait fait paraître, un des premiers, sur le pamphlet des Philosophumena. Son consentement était canoniquement indispensable pour la

(1) D. Guéranger à Mme Durand, 12 juin 18G3.

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