PROJET DE FONDATION MARSEILLAISE
création du prieuré. L'année était sur son déclin et do ni Guéranger se demandait sans doute comment il justifierait la visite projetée, lorsqu'il reçut de Mgr Cruice une invitation qui le dispensa de chercher plus longtemps.
Mon très révérend père, disait l'évêque, la nouvelle église de Notre-Dame de la Garde sera prochainement achevée, et nous pourrons en faire la dédicace dans les premiers jours du mois de juin de l'année prochaine. Le dimanche 5 du même mois aura lieu la translation solennelle de la statue miraculeuse de la Bonne Mère dans son nouveau sanctuaire. Cette fête sera certainement la plus magnifique que nos pieux Marseillais aient encore célébrée. Permettez-moi, mon très révérend père, de vous adresser la même prière que tant de prélats ont accueillie favorablement. Veuillez accepter aussi pour une ou deux semaines l'hospitalité cordiale et respectueuse que la cité de Marseille sera si heureuse de vous offrir, et ne vous refusez pas à venir vous joindre à nous pour vouer à Marie un sanctuaire qui est appelé à devenir bientôt l'un des plus privilégiés du monde catholique. Je désire vivement vous voir, car depuis longtemps j'ai à cœur de vous exprimer toute ma reconnaissance pour les sympathies dont vous avez bien voulu me fane parvenir plusieurs fois de précieux témoignages.
La lettre avait un post-scriptum intéressant.
Son Eminence le cardinal Pitra a eu la bonté de m' écrire qu'il était tout disposé à accompagner de Rome à Marseille Son Eminence le cardinal Villecourt qui présidera la cérémonie. Mais il doit soumettre ce projet à son vénérable supérieur. Je vous prie, mon très révérend père, d'user de toute votre autorité pour le décider à se joindre à nous (1).
L'à-propos d'une telle invitation montrait à l'abbé de Solesmes que Notre-Dame voulait associer à la dédicace de son admirable sanctuaire les commencements du monastère nouveau; il présuma qu'au milieu de ces fêtes brillantes le consentement canonique de Mgr Cruice serait accordé sans peine. D'ailleurs il aurait sûrement comme appui auprès de l'évêque le cardinal de l'Eglise romaine, résolu à ne prendre de décision que sur ravis d'une volonté paternelle à qui il voulait déférer encore et toujours. La question dès lors était bien engagée; le temps la résoudrait comme de lui-même. Tous les tâtonnements lui étaient épargnés, grâce à l'invitation si opportune de l'évêque de Marseille. Il reprenait ainsi le loisir de l'apostolat auprès des âmes qui venaient en affmence se retremper ou même revivre dans cette solitude monastique où rien ne les pouvait attirer que des affinités surnaturelles et un aimant divin.
Que d'évêques et de prêtres, que de laïques de tout rang, penseurs, écrivains, journalistes, ont foulé la route sinueuse qui va de Sablé à
(1) Lettre du 27 décembre 1863.
Solesmes, s'orientant sur le clocher de l'abbaye. Le mouvement s'était depuis dix ans beaucoup accentué. Mgr Fillion donnait l'exemple; comme Mgr Pie il se mêlait aux offices des religieux, et ce n'était pas sans un affectueux débat que l'abbé parvenait à lui faire accepter sa propre stalle au chœur. Solesmes vit Mgr Maupoint, évêque de La Réunion, Mgr Charbonnel, de nombreux ecclésiastiques des diocèses de Marseille, de Saint-Claude, d'Orléans. Le P. Eymard, fondateur des prêtres du très saint Sacrement, vint passer quelques jours auprès de dom Guéranger. Le 1er août de cette année 1863, un prédicateur de grand renom, après avoir donné la retraite ecclésiastique aux prêtres du Mans, après les avoir félicités de posséder au milieu d'eux un centre de doctrine et de vie surnaturelle tel que Solesmes, confirma par une aimable visite à l'abbaye la parole qu'il avait prononcée : le prédicateur s'appelait l'abbé Mermillod; il était alors recteur de l'église Notre-Dame de Genève. De tels noms montrent assez ce que les âmes venaient chercher auprès de l'abbé de Solesmes. « Mon révérend père, j'ai besoin de lest, écrivait Louis Veuillot, et c'est à Solesmes seulement que je peux me lester comme il faut (1). » Le grand journaliste venait et, malgré un peu de surprise devant les travaux qui lui gâtaient son église, y retrouvait pourtant ses impressions d'autrefois.
Mon cher ami, écrivait-il à un prêtre de Saône-et-Loire, je suis à Solesmes où, comme vous, je suis en traitement. J'avais besoin de quitter Paris pour travailler, prier et me reposer. La médecine me réussit mieux qu'à vous. Je me trouve très bien du régime monastique; si bien que si la chose était possible, je l'adopterais pour toujours.
Dom Guéranger est un homme admirable, plein de science, plein de bonté, plein de piété et du plus aimable et large esprit. Il a formé ses moines à son image. C'est une société excellente et charmante. Au milieu d'eux, on goûte véritablement la vie de la foi. Rien n'est plus doux. En suivant ces beaux offices, célébrés avec tant de pompe et de recueillement, il me semble qu'en vérité je n'avais pas encore une idée du culte divin. Le travail m'est facilité par le silence, par la méditation, par la conversation; j'ai tous les livres que je veux et des hommes qui savent plus et mieux que les livres. Oui. certes, si je n*avais pas de jeunes enfants qui réclament ma présence, je quitterais avec joie le monde; ce serait bien ce que je pourrais faire de plus à propos pour servir à la fois mon âme et Dieu (2).
La « saison de Solesmes » terminée, Louis Veuillot s'en retourna, rêvant à la Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Etait-ce, dans la pensée de Dieu, afin de faire connaître à Solesmes cette terre vraiment hospitalière et libérale où les fils de dom Guéranger
(1) Lettre du 8 août 1863.
(2) Lettre médite à l'abbé Rignault. prêtre à Saint-Christoplie-en-Brionnais, 3 juillet